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Une régie publique pour « démarchandiser » les produits de santé essentiels

Georges BAUHERZ

Un système de santé soutenu par une sécurité sociale forte fait la preuve quotidienne de son efficacité et ses travailleurs sont applaudis tous les soirs à 20 heures. Pour que son efficacité se déploie totalement, une régie des biens de santé essentiels devrait y être adossée.

Tout aura été dit, ou presque. Que l’épidémie est impolie, qu’elle ne respecte ni les hiérarchies, ni les préséances, qu’elle est un miroir grossissant de notre monde, qu’elle donne le pouvoir aux nouveaux experts et la parole aux bavards, qu’elle aura suscité la surestimation du risque par les anxieux et sa sous-estimation par ceux enclins à le nier.

Il faudra donc commencer par répéter ce que l’on sait pour faire surgir le paradoxe.

Les faits

La lutte contre la maladie épidémique a plusieurs socles, qui ne sont efficaces que lorsqu’ils se conjuguent, comme ce fut le cas dans toutes celles du passé, à savoir la compréhension de son mode de transmission et des manières de l’éviter : l’isolement (le confinement, la quarantaine ou le lazaret), les gestes et moyens qui diminuent la propagation du mal, la recherche de stimulation de l’immunité et de traitements curatifs.

Sans qu’on ait eu besoin d’une dictature sanitaire, l’Etat qu’on croyait faible a pris des mesures qui paraissaient hier impensables : il a édicté des règles concernant la manière de s’habiller le visage, de se laver, de se saluer ou de s’étreindre, de se déplacer, de ne pas travailler, de se croiser, de fréquenter les commerces. Les frontières apparemment virtuelles se sont fermées aux personnes. La « sur- règlementation » de la vie privée s’est faite à grande vitesse, en Belgique comme ailleurs. C’est la règle en temps d’épidémie.

Par ailleurs la gestion des « biens matériels de santé » et la politique préventive sont critiquable, c’est le moins qu’on puisse dire.

Le masque coûtait 20 centimes il y a quelques mois. Un tarif jugé trop élevé par les gestionnaires hospitaliers et ministériels, qui n’ont pas constitué de réserves. Ils sont contraints de gérer à « flux tendu », comme n’importe quel patron d’entreprise, pour rentabiliser les investissements au plus vite. Les masques chirurgicaux sont vendus actuellement 2 euros en pharmacie et jusqu’à 15 euros au marché libre.

Les tests sont en vente quasiment libre, leur prix est variable, la fiabilité aussi, le remboursement est négocié au jour le jour.

Concurrence entre hôpitaux

La politique de financement des hôpitaux des dernières années a été marquée par la limitation de l’enveloppe globale allouée d’une part, par la complexité du mode de subvention de l’autre. Le financement est effectué soit à l’acte pour les consultations et les examens, soit selon un calcul ardu pour l’hospitalisation. Ce dernier est d’autant plus intéressant pour chaque institution que la durée d’hospitalisation est brève comparée à la durée moyenne des hôpitaux belges, et ceci pour chaque pathologie. Ce système, qui pousse à des hospitalisations très/trop brèves, fait tendre la durée d’hospitalisation vers zéro. Il incite à la fermeture de lits et à restreindre le personnel au minimum indispensable. La gestion de l’hôpital public s’est calquée sur celle de n’importe quelle entreprise privée. La dynamique productiviste incite au recrutement de malades et à la multiplication des actes. Le mode de rémunération des soignants (médecins et paramédicaux des hôpitaux publics) abandonne le salariat, met en concurrence non seulement les hôpitaux entre eux, mais aussi, à l’intérieur de chaque institution, les services et les thérapeutes. Le système sélectionne ainsi des gestionnaires au profil exigé par la fonction, sortis des écoles de commerce plus souvent que des instituts de santé publique.

Aujourd’hui, en pleine crise, chaque hôpital en appelle à la générosité de son public pour financer de quoi affronter l’épidémie pour sa propre structure : l’un ouvre un compte pour la construction de nouveaux bâtiments, l’autre pour l’achat de respirateurs ou d’équipements. La solidarité et le dévouement manifestés aujourd’hui par les équipes soignantes se fait malgré ce mode de gestion et elles n’en sont que plus admirables.

Les médicaments indispensables pour soigner les malades (et le soin des patients fait partie de la gestion globale de l’épidémie) sont proches de la rupture de stock, vendus au plus offrant. La recherche clinique, dépendante et soumise à l’industrie pharmaceutique, s’effectue avec un brevet profitable en ligne de mire.

Gérer, c’est anticiper

On y est. Le paradoxe est criant : la gestion des personnes s’est rapidement socialisée, celle des marchandises reste totalement privée. Le message pour les générations futures est aveuglant : les gouvernants se préoccupent, certes, du bien public. Ils sont remarquablement proactifs mais totalement absents pour gérer la production et la distribution des biens et services de santé. Aucune décision fondamentale, que les pouvoirs spéciaux leur autorisent pourtant, n’est prise, alors même que la Santé est déclarée à tout venant comme une valeur que la crise met au plus haut de l’échelle. La légitimité de cette hiérarchie des valeurs est un autre débat.

Nos gouvernants ne sont pas immoraux. Ils font au contraire preuve de vertus insoupçonnées.

C’est pire.

En socialisant les personnes dont le corps est, à juste titre, considéré comme une arme vis-à-vis des concitoyens, mais en s’agenouillant devant la logique concurrentielle dans la gestion des biens et des structures de santé, ils font preuve d’un manque d’efficacité coupable, alors même que leur pouvoir leur autorise l’inverse.

Nous ne pouvons certes pas tout prévoir. Nous ignorons la forme que prendra la crise suivante : se superposera-t-elle à la crise climatique, sera-t-elle sanitaire, économique, militaire, mixte, autre ? Nous ne pouvons pas faire de plan précis, mais nous devons planifier. C’est une exigence technique autant qu’un impératif éthique et pédagogique. L’existence de moyens de transports rendus disponibles – pour des raisons en partie inconnues et en partie autres (la gestion d’attentats terroristes) – a permis qu’ils soient utilisés, au moment opportun, pour transporter les malades, même si ce n’est pas leur destination première. Si l’armée avait été gérée comme un hôpital ou une usine de voitures, jamais on n’aurait vu de soldats dans des maisons de retraite.

On n’engage pas les pompiers uniquement quand l’incendie est déclaré. La situation actuelle peut être comparée, pour rester dans la métaphore, à celle de casernes de pompiers qui devraient acheter, à chaque incendie, casques, lances et autopompes en fonction de la nature et de la localisation du sinistre.

Pour une régie publique

Pour que le combat contre une maladie épidémique puisse être encore plus efficace, il faut « démarchandiser » les produits indispensables en cas de crise. Il faut imaginer une régie publique qui ait la haute main sur la gestion des masques, des respirateurs, des désinfectants, des médicaments de première nécessité, des ambulances, des gants et des blouses, des tests, des brevets sur les vaccins et les médicaments.

Un système de santé soutenu par une sécurité sociale forte, solidaire et accessible malgré les assauts pour la fragiliser fait la preuve quotidienne de son efficacité et ses travailleurs sont applaudis tous les soirs à 20 heures.

Pour que son efficacité se déploie totalement, une régie des biens de santé essentiels devrait y être adossée.

Le plus étonnant n’est pas que le gouvernement, dont la couleur est connue, ne l’ait ni envisagé ni ébauché, mais que les partis de gauche ou de sensibilité sociale, qui déclarent avoir le bien public, la solidarité et l’égalité entre les citoyens dans leur ADN (ou même dans leur cytoplasme, cela suffit) ne se soient pas concertés pour avancer dans cette direction. Aucune initiative sérieuse n’a été prise pour faire « bouger les lignes ».

Un nouveau brol bureaucratique ?

Il suffit de formuler les mots de « régie publique », et on entend bruisser le grondement des adversaires. Ce seraient des structures qui, par essence, seraient autoritaires, bureaucratiques, manquant d’initiative.

Les exemples sont peu nombreux, mais ils existent. La Régie des Kifs et Tabacs avait le monopole de la vente du cannabis et du tabac dans les colonies françaises jusqu’en 1956, avec des résultats honorables pour la santé publique. L’eau de ville dépend d’une régie publique. Elle est disponible, peu chère et de qualité. On n’ose imaginer la dégradation de l’hygiène personnelle et publique qu’entraînerait sa gestion concurrentielle par Chaudfontaine et Coca Cola.

Certains rétorqueront : ce n’est pas le moment, il faut se serrer les coudes pour lutter ensemble contre la maladie (ou contre le virus diront les amateurs de discours guerriers). Demain, nous construirons un monde nouveau, l’an 01 où la convivialité règnera en maître. Admettons. Mais demain il sera peut-être aussi trop tard. C’est dans la manière dont nous franchissons la rivière que nous apprenons à franchir la suivante. Nous sommes au milieu du gué.

[Ce texte a aussi paru comme carte blanche dans le journal Le Soir.]

Georges BAUHERZ

professeur à l’ULB, neuropsychiatre, collaborateur de la revue Politique.


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