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Val Plumwood, le crocodile, l’écoféminisme et le care

Pierre ANSAY

Val Plumwood, (1939-2008), militante et philosophe écoféministe australienne, a consacré de nombreux travaux à l’anthropocentrisme. Son œuvre est marquée par une lutte constante contre l’hyper-séparation entre les humains et le reste de la nature. Cette lutte est très politique car elle vise également à dénoncer la séparation entre d’une part les hommes blancs diplômés et de l’autre les femmes, les enfants, les personnes âgées, les peuples autochtones et les animaux non-humains. Peu connue dans l’univers francophone, la publication de Feminism and the Mastery of Nature et Environmental Culture : The Ecological Crisis of Reason a fait d’elle une des penseuses les plus brillantes de notre époque. Seul ouvrage paru récemment en français, Réanimer la nature, Paris, PUF, 2020.

Une rencontre qui aurait pu mal finir

En 1985, la philosophe entreprend un trek en remontant l’East Alligator River et juchée sur son petit canot, elle rencontre un crocodile animé d’intentions pas très fraternelles, elle se réveillera miraculeusement au bord de la rivière avec des souvenirs de mâchoires. Et de cette expérience peu commune, elle a tiré un livre, The Eye of the Crocodile1. Elle décrit la rencontre et le bouleversement, autant affectif, viandeux qu’intellectuel que cet évènement cause en elle : mon professeur saurien était maître dans l’art de la lutte, et était doté d’un discernement bien plus grand que le mien, concernant mon imprudence, la précarité de l’existence humaine et d’autres sujets encore dont la science m’aurait été bien utile2. La philosophe se rend compte, dans un éclair d’instant qu’elle constitue une nourriture bien juteuse pour d’autres prédateurs non-humains, information par ailleurs largement sous-estimée par bon nombre de ses contemporains. Elle dit avoir refoulé le fait qu’elle était de la viande, et cette rencontre lui révèle la continuité animale qui la relie à la terre et à d’autres animaux. Lorsqu’elle sent ces puissantes mâchoires se refermer sur elle, elle se dit que c’est anormal, foncièrement aberrant, qu’il y a erreur sur la personne. La créature enfreignait les règles, elle se fourvoyait complètement, elle avait tort, profondément tort de penser que je pouvais être réduite à de la nourriture3. Erreur ! irréalisme ! ce saurien ignore les règles du grand jeu scout qui fait des êtres humains des « à part », des chefs d’orchestre et des entrepreneurs !

Descartes aux chiottes !

Faut-il mettre en cause l’idée selon laquelle les humains sont des êtres spéciaux, au-dessus et séparés du reste des autres ? Est-ce que cette puissante créature crocodilesque ne commettait pas une erreur, ignorant le statut diplomatique spécial dont les humains revendiquent d’être dotés ? Bouleversement, oui, cette rencontre carnivore est la normalité, c’est l’exception humaine revendiquée qui constitue l’anormal. Pour Val Plumwood, l’espèce humaine est déconnectée de la réalité en réclamant un statut « à part ». La condition de proie n’est pas une illusion, un rêve ou un cauchemar, c’est une réalité bien prégnante. Refouler notre condition animale, souscrire à cette séparation, c’est se tromper du tout au tout, concernant des choses relativement simples, notre rapport à la nourriture, aux autres, l’entremêlement de la vie et de la mort, la dimension charnelle, incarnée de l’existence humaine4. Cette expérience, constituer de la viande pour un saurien, est humiliante et relève, pour un cartésien français, de l’impensable et de l’inacceptable. Il faut rétablir la justice, exterminer les espèces nuisibles, l’homme est un roseau pensant, et en tant que penseur, il est au-dessus, séparé, il convient pour lui, selon les mots de Descartes, de se rendre comme maître et possesseur de la nature5. Pour les amateurs d’évidence, notre identité véritable est cartésienne, nous sommes des esprits et la dimension corporelle, singulièrement celle de la maternité, est un accident désagréable. Comment accepter qu’une rencontre nous fasse apercevoir que nous constituons une étape dans la chaîne alimentaire ? Dans cet univers parallèle, je m’étais soudain métamorphosée en un petit animal comestible dont la mort n’a pas plus d’importance que celle d’une souris6. Insupportable de n’être retenue que comme denrée nutritive. C’est sûr, il y a une erreur dans le scénario !

Le regard du crocodile et l’écologie

Pourquoi, se demande-t-elle, ai-je prêché sur les dégâts de l’anthropocentrisme en maintenant par contre des illusions bien concrètes sur l’exceptionnalité de l’existence humaine ? Malgré ce que Darwin nous a appris, notre culture a lamentablement échoué à prendre en considération l’inclusion de l’humain dans l’ordre naturel et animal et cet échec est l’un des facteurs majeurs de la crise écologique7.

Son œuvre s’inscrit donc résolument dans le dépassement des dualismes humanité/animalité, qui se déploient selon deux modalités : le séparatisme qui fait de l’humain une exception et le continuisme qui fait des animaux des sous-humains imparfaits et inaccomplis. La seconde modalité nous est moins familière : sous prétexte d’une continuité, nous projetons sur eux nos manières de vivre en négligeant leurs différences, le crocodile a fait une erreur. Il est pourtant question d’apprendre à cohabiter avec des autres, à apprendre à les écouter, à instaurer avec eux des zones de voisinage où les deux parties gagnent.8

D’autres pratiques funéraires

Et se profile alors une double tâche, critiquer le dualisme homme/nature revient à reformuler la vie humaine en termes écologiques et reformuler la vie non humaine en termes éthiques. L’œil du crocodile nous révèle, par son regard qui nous évalue, comme notre dernière visite chez le boucher, la fragilité naturelle de notre existence, les lignes de continuité qui la relient à la chaîne alimentaire, l’œil du crocodile prêt à nous dévorer démolit la prétention dominatrice de notre grand récit autocentré. Le saurien se tient éloigné de nos élevages qui fournissent la peau des sacs de voyage et son regard démolit les prétentions que nous avons à être une espèce supérieure, située au-dessus de la mêlée de la chaîne alimentaire. Voilà ce que nous sommes, une nourriture prétentieuse9.

Les humains en vie sont de la nourriture pour d’autres, les requins, les ours, les lions, les tigres, et les crocodiles et à l’état de cadavre ils fournissent diverses denrées alimentaires pour les corbeaux, les serpents, les vautours et les cochons. Il faut dès lors rétablir le mutualisme : ils nous nourrissent ? alors oui, à notre tour de leur rendre la pareille, nous ne sommes pas trop bien pour être mangés. Concevons-nous comme de la viande utile, lors de nos pratiques funéraires : au lieu du cercueil blindé, bien enfoui et protégé par une dalle, généralisons l’usage du cercueil écologique, avec notre cadavre bio-dégradable, recyclons nos restes dans la chaîne alimentaire. Contestons ces récits et ces pratiques illusoires qui font de notre esprit un membre d’un club désincarné et ultra-mondain s’échappant vers le haut au moment où son temple corporel est enfermé vers le bas. Pour la philosophe, reconsidérer notre condition comme nourriture pour les autres nous permettra de ré-imaginer notre identité en termes écologiques, en tant que membres d’une communauté terrestre élargie et radicalement égalitaire, se soutenant et s’alimentant réciproquement10.

Ouvertures vers l’écoféminisme11

Le projet de domination de la nature s’est développé en liaison étroite avec les dominations intra-humaines, le maître est extra-naturel, les femmes, les esclaves, les animaux, les barbares et les indigènes constituent l’inférieur naturel. La domination fabrique du servage, les femmes, les esclaves, les poissons, les travailleurs immigrés « servent » à quelque chose. Plumwood ne manque pas de tirer un lien entre cette séparation indue, la catastrophe écologique et le fait que des sous-exemplaires de l’humanité – tel les femmes, les esclaves et ces Autres appartenant à des ethnies différentes que l’on appelle « barbares » relèvent de cette sphère inférieure à un degré plus avancé dans la mesure où on suppose qu’ils sont dotés de moins de raison, mais davantage marqués par des éléments « animaux », comme la corporéité et l’émotivité12. Voilà donc des sous-espèces qui sont traitées comme des ressources exploitables, exclues des champs de l’éthique et de la culture.

Pour l’écoféminisme, l’idéal moderne de domination de la nature est associé aux valeurs et idéaux de la masculinité, reléguant le féminin à une forme de nature infra-rationnelle13. Pour ce courant de pensée/action, la liaison entre la résolution de la crise environnementale est intimement et extimement14 liée avec la domination masculine, s’exerçant dans le monde « académique » et les luttes de terrain qui la remettent en question. Pour l’écoféminisme, les réflexions/actions sur le genre vont au-delà de la revendication d’égalisation des droits, il s’agit plus largement d’interroger un modèle de civilisation (…) non pas simplement libérer le féminin de sa relégation à la nature, mais ramener ce faisant les idéaux masculins à la dimension plus humble d’un être en relation avec une autre qui n’est plus pensée comme un autre, extérieur, à dominer15. Cette affirmation pointe deux enjeux essentiels, créer une nouvelle donne culturelle et sociale et ouvrir davantage les sciences humaines, selon les mots de Stengers, aux arts de l’attention et du soin16. L’écoféminisme s’oppose donc et décrédibilise les alternatives dualistes, raison/émotion, raison/corps, domaine privé/domaine public, le masculin étant associé au premier terme de ces disjonctions exclusives. Leur fameux slogan, ramener l’écologie à la maison montre que tout se joue, d’abord dans le cercle familial, la féministe néo-zélandaise Susan Moller-Okin indiquant dans une belle formule que la famille doit être une école du juste17. Et au-delà de la critique de ces bi-partitions séparantes, l’écoféminisme explore les alternatives pratiques non dualistes, ce qui en fait un allié et un héraut de la réflexion politique centrée sur le care18. Ajouter la femme et la réinsérer dans la définition dynamique du mâle moderne comme son égale n’arrangera rien car, comme l’observe Corinne Pelluchon, institutions qui fabriquent notre devenir privilégient un mode de pensée axé sur la performance, le contrôle, le refoulement des émotions et l’application de principes ne tenant aucun compte de différents contextes19. Le mâle moderne n’est ce qu’il est qu’à la condition que la femme soit reléguée du côté du privé, du naturel, de l’ancien. On l’a compris, le féminisme n’est pas soluble dans la modernité mâle. Pour la raison masculine, la nature n’est que le simple arrière-plan du développement de la raison, permettant ainsi l’illusion d’autonomie et de maîtrise dont celle-ci a besoin20. Importance donc de ce concept amené par Plumwood, l’attention apportée au « backgrouding », pas d’avant-plan de maîtrise sans arrière-plan serve qui le rend possible. La vérité de l’écoféminisme, c’est la ligne de continuité entre l’exploitation de la nature par l’homme et l’exploitation de la femme par le mâle. Certes, la naturalité de l’exploitation de l’esclave est plus « naturelle » que l’exploitation de la femme du maître par le maître et le toutou du maître est mieux traité que son esclave. Les croisements sont nombreux et pointent l’émergence de l’intersectionnalité, qui vise à mettre en exergue et mieux comprendre la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de stratification, domination ou de discrimination au sein d’une société. Ainsi, l’écoféminisme ne vise pas à récupérer une part plus grande du gâteau constitué pour partie par des processus de domination/exploitation, mais à constituer un gâteau différent selon des méthodes qui abolissent les processus de bipartition intersectionnels carburant à la domination.

Spinoza on the rocks

S’invite alors une nouvelle philosophie de la nature qui rappelle les sagesses traditionnelles et qui va se systématiser dans la philosophie et les pratiques du care, en opposition avec la visée mâle moderne farcie d’hubris, cet orgueil et illimitation pratique de la raison, qui dénie à la nature toute agentivité, toute création poétique, et la constitue comme un réservoir d’objets mis à disposition des sujets rationnels. La doctrine papale affirme encore que si le corps humain est le fruit d’une évolution, le fondement réel de notre existence, notre esprit est un don de Dieu qui nous rend incomparables au sort des animaux. Aisé donc de mettre en écho avec les illusions religieuses bien analysées par Spinoza : les ignorants s’imaginent qu’il y a un ou des recteurs de la nature, dotés de liberté humaine, qui avaient tout réglé en fonction (de l’intérêt des hommes) et avaient tout fait à leur usage. (…) C’est ainsi qu’ils posèrent que les Dieux destinent tout à l’usage des hommes, pour s’attacher les hommes et être tenus par eux dans le plus grand honneur. Il fallait que Dieu les chérît plus que les autres et destinât la nature tout entière à l’usage de leur aveugle cupidité et de leur insatiable avarice21.

Ouvertures vers le care

Pour Plumwood, il y a d’un côté la posture sado-impassible, et le héros isole ses pratiques rationnelles de la compassion et de la liaison empathique entre le prestataire de soins et la personne en détresse. Le sado-impassible est le docteur qui expérimente sur ses congénères, tels que les handicapés mis à mort dans les institutions nazies. Il ne ressent rien, là où il devrait ressentir de l’empathie. (…) Le sado-impassible est le mode dominant des Héros Rationnels de la science et du capitalisme. Etant donné le traitement actuel fait par le Héros à l’environnement global, nous avons des raisons de supposer que le drame culturel occidental sado-impassible de la raison et de la nature finira avec le Héros étouffant à mort son partenaire planétaire dans un acte final de domination sadique22. Carol Gilligan, une des grandes théoriciennes du care montre comment la destruction de l’empathie et la brisure des liens est la condition nécessaire pour l’accomplissement d’un destin viril. Pour le grand garçon, il s’agit de quitter maman ou la belle déesse qui captive, il n’y a pas d’odyssée sans ce détachement qui rompt les liens. La raison technicienne désincarnée, désossée de situations concrètes doit transformer le lien affectif et compassionnel pour fabriquer des machines à guérir et les dispositifs techniques du cure. A l’opposé des grandes morales rationnelles-viriles, telle celle de Kant, le care nous invite à ne pas nous affranchir de nos émotions lovées au sein de situations particulières pour y agir de manière moralement satisfaisante, et plus, pour bien connaître, il faut ressentir23. A l’inverse d’autres féministes qui veulent s’égaliser aux hommes, sortir de leur genre pour bâtir leur futur politique, les écoféministes du care, dont Plumwood, réclament la qualité de la relation à autrui, la qualité des attachements, l’attention ciblée aux situations concrètes comme des spécificités genrées, les écoféministes, à la différence de leurs aînées, ne rejettent pas les rôles classiquement dévolus aux femmes, comme la maternité, l’éducation des enfants, mais elles font de ces responsabilités et des émotions qu’elles engendrent le point de départ de leur engagement politique24. Elles font du souci, du « care » pour leurs enfants, leurs proches, l’environnement et les animaux le centre de leurs préoccupations, militer, pour elles, c’est d’abord lutter pour procurer à leurs enfants un avenir soutenable. Elles font glisser les enjeux sur le curseur vie domestique-vie publique, elles amènent les problèmes de vie et de soin dans l’espace public et ramènent l’écologie à la maison effectuant un double déménagement. Elles valorisent l’expression des émotions, même négatives et pour elles, les bons sentiments peuvent faire de bonnes politiques, la sensibilité devient le point de basculement par lequel de nouvelles formes de comportement se propagent25. En ramenant l’écologie à la maison (…) les éco-féministes ne se bornent pas à redéfinir le politique en y incluant les préoccupations liées à la santé, à l’environnement et à l’éducation des enfants. Elles l’enrichissent en transmettant leur expérience qui est celle d’un engagement quotidien dans des activités permettant au monde de subsister et dans la pratique de la convivance26. Donner la vie, prendre soin de ses enfants, faire de la vulnérabilité et de la fragilité une catégorie politique, politise l’expérience subjective de femme, de mère, d’amante. Notre expérience de la vie est d’abord biologique, sexuelle, culturelle et sociale. Il faut pousser la vie politique à prendre soin et à honorer la vie : les éco-féministes font de leur expérience genrée, acquise par leur cantonnement au sein de rôles sociaux déterminés, une ressource et une force politique. Et les hommes ne sont pas exclus de ce cheminement politique, ce passage de l’amour, du souci de soi et des autres au monde de l’action politique leur est accessible, car cette part, refoulée chez beaucoup d’entre-eux, peut réadvenir : on fait de l’expérience de prendre un nouveau-né dans ses bras, expérience de sa vulnérabilité en se sentant aussi fragile que lui, et on considère le plus haut dignitaire de l’Etat comme un être, qui lui aussi, est né27.

Réanimer la nature

Pour Plumwood, il s’agit de refaire communauté et de reconstruire une communauté qui déborde l’humanité. Cette revendication politique consiste à étendre l’éthique de l’attention et de la considération, qui nourrit le care, à une communauté beaucoup plus vaste et moins humano-centrée. Le respect et l’attention n’ont pas besoin de limites. Notre existence et sa persévérance dépendent de la construction de relations respectueuses et au-delà aimantes avec nos nourriciers. S’accorder avec eux exclut les relations instrumentales, de servitude et d’esclavage, ainsi que les relations concurrentielles de marché28. L’empathie, assortie de considération, de prise en compte de notre faillibilité, fragilité et vulnérabilité interroge nos relations avec l’environnement et les espèces non-humaines, elles ne sont pas là à disposition de notre utilité, nous ne pouvons pas les sacrifier négligemment pour accroître les marges bénéficiaires et accroître notre « potentiel d’agentivité » et d’autonomie : le masculino-centrisme peut être néfaste pour les hommes comme pour les femmes. Il rend les hommes insensibles aux dépendances en tant qu’interconnexions, aussi bien qu’il dévalorise les femmes29. Nous ne sommes pas écologiquement invulnérables, mais constituons des composantes d’écosystèmes qui nous débordent et dont nous dépendons pour notre survie. Incapables de reconnaître les contributions positives des non-humains à notre existence nous encourage à les priver de ressources et à les considérer comme des marchandises vouées à l’augmentation de nos marges bénéficiaires. A l’équité qui devrait comporter l’extension des droits se connecte l’éthique des soins. La question de l’extension des droits aux animaux était déjà posée par Noberto Bobbio dans les dernières lignes de Droite et gauche, ouvrage publié en 1994 : que dire de la nouvelle attitude envers les animaux ? Ces débats toujours plus fréquents et étendus sur la chasse, la vivisection, la protection d’espèces animales en danger, le végétarisme, sont-ils autre chose que les symptômes d’une possible extension du principe d’égalité au-delà même des confins du genre humain ? (…) Pour saisir le sens de ce mouvement historique grandiose, il faut lever la tête au-dessus des joutes quotidiennes et regarder plus haut, plus loin30. Prendre soin des animaux et de l’environnement constitue un cheminement pédagogique qui renforce la mutualisation des soins et de l’amour où les femmes, leurs enfants et les hommes peuvent s’accorder. Il s’agit de réanimer le monde, et de nous remodeler nous-mêmes, afin de devenir les membres d’une communauté écologique, bénéficiant d’enrichissements multiples mais également soumis à des contraintes31. Le monde qui nous environne est pourvu d’intentions, de créativité, d’amours et de soins. Le défi qui nous est lancé est de s’ouvrir à la nature comme puissante, active et créative. Que penser dès lors du scepticisme rigolard qui dénie aux manchots la capacité d’aimer leur progéniture alors qu’ils encaissent des souffrances considérables afin de pourvoir à leur subsistance ? Il faut contester radicalement, politiquement et pratiquement le présupposé cartésien pour lequel les qualités mentales sont limitées à l’humain, et qu’aucune caractéristique mentale ne peut correctement être associée au non-humain32. Il convient dès lors, pour la philosophe, de réanimer la nature : aidez-nous à réimaginer le monde en termes plus riches, afin de nous mettre en dialogue avec les autres espèces, pour nous assigner au cadre de leurs besoins et nous mettre en contact avec d’autres types d’esprit33.

(L’image en vignette et dans l’article est sous CC-BY-SA ; photo de Val Plumwood prise par Sean Kenan en 1990, retouchée par SarahSV.)

  1. Val Plumwood, The Eye ot the Crocodile, Anu Press, Camberra, 2012. Un extrait, traduit par Marie Cazaban-Mazerolles est disponible en lecture libre sur le web.
  2. Plumwood, ibid. Dans cet article, les citations sont intégrés, en italique, sans guillemet, pour faciliter la lecture. Elles sont toutes référencées par des notes de bas de page. (NDLR)
  3. Ibid.
  4. Ibid.
  5. Descartes, dans le Discours de la méthode : Car (ces connaissances) m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.
  6. Plumwood, op.cit.
  7. Ibid.
  8. Les éthologues montrent avec une grande pertinence combien la traque des castors a endommagé la forêt canadienne et comment la réintroduction du loup dans les grands parcs étasuniens a engendré une cascade de conséquences positives pour leur écologie.
  9. Plumwood, op. cit.
  10. Ibid.
  11. Une autre penseuse, dans l’univers américain, s’inscrit dans cette tradition, Carolyn Merchant, lire en particulier son article « Explorer le ventre de la terre ». Dans l’espace francophone, hormis les échos qu’y consacre Isabelle Stengers et la complicité évidente avec la ministre de l’environnement wallonne, Bénédicte Linard, notons les travaux d’Emilie Hache et de Benedickt Zitouni. Une conférence de ces deux autrices est disponible sur le web.
  12. Plumwood, op. cit.
  13. Layla Raïd, « Val Plumwood : la voix différente de l’écoféminisme » in Les Cahiers du Genre, n° 59/2013.
  14. Rappelons l’intérêt de ce concept d’extimité, d’origine lacanienne : le désir de rendre visibles certains aspects de soi jusque-là considérés comme relevant de l’intimité. Il est constitutif de la personne humaine et nécessaire à son développement psychique, notamment grâce à une bonne image de soi. Il exprime également une demande, intermédiaire entre le besoin et le désir, en l’occurrence une demande de reconnaissance. En cela, l’extimité ne doit pas être confondue avec l’exhibitionnisme qui est pathologique et répétitif, inscrit dans un rituel morbide.
  15. Plumwood, op. cit.
  16. Lire, de compréhension aisée, le merveilleux petit livre d’Isabelle Stengers, Résister au désastre, Paris, Wild project, 2019.
  17. Lire Pierre Ansay, « Susan Moller Okin, Mariage et famille, ces institutions injustes », Politique, revue belge d’analyse et de débat, n° 68 et Irène Kaufer, « Le multiculturalisme menace-t-il le féminisme ? », ibid. n° 63.
  18. Lire notamment « Vers une politisation du care ? entretien avec Florence Degrave » in Politique, revue belge d’analyse et de débat, propos recueillis par Vaïa Demertzis, numéro spécial, juillet 2020.
  19. Corine Pelluchon, Éthique de la considération, Paris, Seuil, 2018, p 177.
  20. Raïd, ibid., p. 54.
  21. Spinoza, Éthique, partie I, Appendice.
  22. Val Plumwood, Environnemental Culture. The Ecological Crisis of Reason, London, Routlege, 2002, p 22.
  23. Avec au passage, une critique sévère du rationalisme de style rawlsien, pour lequel une société améliorée serait gouvernée par des principes abstraits. Une société améliorée, voire juste ne se limite pas à l’expression des libertés et à la réduction des inégalités, principes formulés par Rawls, c’est une société où femmes, hommes et enfants s’apportent des soins compassionnels, prennent soin des animaux et de l’environnement. Plusieurs autrices et auteurs montrent combien certains animaux sont d’excellents thérapeutes, très efficaces dans les soins apportés à certain.es malades. Une société écologique juste comporte un volet environnemental, un volet social et un volet mental et relationnel.
  24. Corine Pelluchon, op.cit., p. 171.
  25. Joanna Macy, « Agir avec le désespoir environnemental », Reclaim, Recueil de textes éco-féministes, Paris, Cambourakis, 2016, p. 164.
  26. Pelluchon, ibid., p. 175.
  27. Pellluchon, ibid., p. 180.
  28. Plumwood, Réanimer la nature, op. cit., p. 30.
  29. Ibid., p. 33.
  30. Noberto Bobbio, Droite et gauche, Paris, Seuil, 1996, p. 154. La revue Politique a consacré de nombreux articles à cette œuvre, notamment Gabriel Maissin, « L’égalité, étoile polaire de la gauche », n°63, avril 2004 et Pierre Verjans, « le souci général contre l’intérêt particulier » n°61, octobre 2009.
  31. Plumwood, op. cit., p. 59.
  32. Ibid., p. 62.
  33. Ibid., p. 64.

Pierre ANSAY

Docteur en philosophie et auteur de plusieurs ouvrages dont Spinoza au ras de nos pâquerettes (Couleur livres)


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