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Politique Archives N°108
Revue Politique

Vers une mise en scène de la subversion

Eric LE COGUIEC

“Urbanisme tactique” (UT) : Annoncées sur papier comme des initiatives d’urbanisme citoyennes qui modifient à long terme le cadre de vie, bon nombre de projets d’UT sont en fait conçus par des professionnels invités par les institutions à fabriquer des dispositifs relationnels, enchanteurs, et à réifier l’identité collective.

Occupation des espaces résiduels ou d’immeubles abandonnés, comme une usine ou un hôpital, réalisation de jardins participatifs ou d’aires de jeux pour enfants, interventions artistiques, ateliers de création de mobiliers extérieurs, opération de (re)végétalisation des rues, création d’œuvres d’art, interventions architecturales temporaires, etc. Autant d’initiatives d’appropriation urbaines présentées comme un modèle alternatif au développement urbain nommé urbanisme tactique (UT)1. L’UT renvoie à une remise en question d’une pensée urbaine basée sur l’importance des composantes physiques de la ville, des infrastructures, des équipements pour assurer l’aménagement, le développement des villes et des territoires.
Ces mouvements citoyens et associatifs appellent à un changement de régime, une alternative à un urbanisme prévisible, de type Master Plan, générique, peu réactif aux demandes citoyennes. L’objectif vise ainsi à revoir le mode de production et de gestion de la ville et de l’espace public traditionnellement réservé aux décideurs, aux professionnels de la ville, en encourageant des démarches plus participatives, inclusives, de type ascendante –bottom-up– en vue d’effriter les frontières entre ceux qui conçoivent la ville et ceux qui la vivent pour reprendre la distinction d’Henri Lefebvre.

Les principes popularisés dans le manuel « Tactical urbanism : Short Term action, Long Term Change »2 ont pour objectif la réappropriation de l’espace par l’entremise d’une panoplie d’actions et d’interventions nécessitant peu d’expertise et peu couteuses. A mi-chemin entre l’activisme et les pratiques d’art axées sur l’intervention urbaine, certains aménagements alternatifs et participatifs entendent encourager le lien social et renforcer le pouvoir d’agir3.

En plus de critiquer l’objectivisme du savoir urbaniste, ses prétentions scientifiques et le pouvoir que ses prétentions exercent sur les individus, ces initiatives adressent une vive critique aux nouveaux modèles de gouvernance urbaine qui, depuis les années 1970, ont favorisé les partenariats avec le secteur privé. Plus récemment, les critiques ont porté sur les modes de production et de gestion de l’espace urbain plus structuré par les flux des capitaux que par la population locale et ses aspirations4.
Dans un système capitaliste mondial qui place les villes en compétition, l’architecture iconique constitue un instrument des stratégies de développement économique et de renouveau urbain dans le but d’assurer la visibilité internationale des villes et d’attirer les investissements et les talents5. Le skyline des villes façonné par une architecture logo inscrite dans un dispositif de communication serait dans le cas de certaines villes en quelque sorte un indicateur des modes de territorialisation de qui a été appelé la classe capitaliste transnationale (CCT)6. Les acteurs de l’UT s’en prennent ainsi aux stratégies d’internationalisation des villes, aux impératifs des structures entrepreneuriales de gouvernance qui en plus de générer une forme d’homogénéité urbaine sans réelle originalité en dépit de ses aspirations à fabriquer des villes remarquables, ne tiennent pas compte des besoins de la population locale.
Des groupes de citoyens dans plusieurs villes dans le monde s’organisent et accusent à la fois ces « fantasmagories du capital » – pour reprendre ici l’analyse du sociologue Marc Berdet7, dans son essai qui traite de l’archéologie de la “ville-marchandise” – et l’instrumentalisation du skyline par les gouvernances urbaines jugées complices du néolibéralisme. Au lieu de s’adapter à un environnement prédéfini et de mettre à disposition de l’individu qui a des besoins existants des possibilités d’action d’un environnement8, l’UT suggère d’inverser le schéma traditionnel de l’adaptation et de revoir le conservatisme qui lui est généralement associé. Au lieu que ce soit l’individu qui doive s’adapter à la ville et à son répertoire d’activités, c’est l’environnement qui selon la perspective de l’UT s’adapte en quelque sorte à l’individu. En donnant la possibilité au citoyen de reprogrammer le contexte urbain au lieu d’y être subordonné, ces pratiques urbaines défendent l’idée que le contexte n’est pas stable en soi, mais plutôt métastable et que les besoins des individus sont évolutifs. Ces pratiques « alternatives » de faire la ville ne visent donc pas à produire un contexte préalablement codé et qui circonscrit des usages en vertu de son codage, mais de mettre en œuvre des contextes qui ne sont pas immédiatement identifiables tout en conviant les individus à participer, à agir9.
Si l’on reprend les distinctions entre possible et potentiel on pourrait dire que l’UT esquisse des situations favorables à l’émergence de potentiels tandis que les pratiques urbaines classiques planifient des possibilités. C’est ce qui amène Massumi10, à affirmer que les possibilités sont des options déjà tracées, par exemple qu’elles limitent les activités des individus et freinent tout processus de resubjectivation de l’espace urbain.
En résumé, si le possible renvoie au prévisible, au planifié, le potentiel convoque l’imprévisible. En principe, la fabrique urbaine citoyenne et participative ne devrait donc pas livrer de mode opératoire destiné à être appliqué, mais à élaborer des dispositifs spatiaux ouverts, comme autant de catalyseurs de potentiels. Ces interventions dénoncent parallèlement à leur manière la fonction déterritorialisante du capitalisme11 et suggèrent des formes de reterritorialisation, de recodage en quelque sorte. Ce recodage cependant n’est pas généralisable, de type macropolitique, car les contextes urbains sont beaucoup trop complexes, mais plutôt de type micropolitique en mettant en œuvre des aménagements spontanés, favorables à l’émergence de potentiels inattendus et initiés par des citoyens qui souhaitent améliorer leur cadre de vie. Ces dispositifs critiques invitent les individus à réécrire des trajectoires, à les reformuler, même à les de les contredire en vue produire un changement a long terme12.

Ces pratiques urbaines ont d’abord vu le jour dans des grandes villes nord-américaines. À Montréal, l’organisme Champ des possibles (CDP) désigne un projet citoyen d’appropriation et de gestion d’un territoire en friche en plein cœur de Montréal dans le quartier du Mile-End. Ancienne cour de triage de la compagnie de chemin de fer du Canadien Pacifique jusqu’à la fin des années 1980, ce no man’s land a toujours été fréquenté par une multitude d’usagers. Le développement du CDP qui est désormais zoné « espace vert » par la Ville de Montréal est assuré en cogestion par la ville de Montréal qui est propriétaire du site. En plus de valoriser et de préserver la biodiversité urbaine, l’expérience du CDP aurait renforcé des liens sociaux suite au développement de la citoyenneté active13 ainsi qu’un un pouvoir d’agir – empowerment14. Dans le même esprit, l’organisme montréalais Lande a lancé en 2015 une plateforme collaborative qui invite les citoyens à répertorier les terrains vacants de leur quartier et à signaler leur intérêt en vue de les transformer. Toujours à Montréal, le programme « ruelle verte » initié par les membres du Regroupement des éco-quartiers du programme de la Ville de Montréal désigne également un autre exemple d’appropriation citoyenne de l’espace.

Toujours en Amérique du Nord, le collectif Rebar composé d’un collectif d’artistes, designers, paysagistes et activistes à initié à San Francisco en 2005, le mouvement du Park(ing) Day, également mis en place à Montréal. Cette fois, il s’agit de convertir durant une journée un espace de stationnement monofonctionnel entièrement réservé à la voiture en un espace polyvalent : terrasse mobile, installation lumineuse nocturne, concours de Badminton, potager imaginaire, quizz sur le développement urbain, aires de repos, etc.
A Montréal, le Park(ing) Day a donné naissance à des initiatives plus pérennes mise en œuvre par la ville tels que les placottoirs définis « comme une aire de détente et de rencontre, ouvert à tous, construit en plateforme et installé en continuité et au même niveau que le trottoir. »

Si ces modèles d’aménagement alternatifs et participatifs ont vu le jour au début du XXIe siècle dans quelques grandes villes nord-américaines, l’UT connaît également en Europe un engouement significatif dans plusieurs villes européennes qui témoignerait à première vue de la volonté des citoyens de s’approprier des espaces publics et de faire partie du processus décisionnel de l’administration des villes15.
Parmi ces initiatives, celle qui a consisté à financer par les citoyens de Rotterdam une passerelle piétonne qui relie la station Hofplein, le bâtiment Dakakker et le parc Pompenburg, est certainement la plus médiatique. C’est le studio néerlandais d’architecture de paysage et d’urbanisme Zone urbaines sensibles (ZUS) que revient l’initiative d’avoir lancé un appel de financement aux citoyens via la plateforme de crowdfunding I Make Rotterdam.
En France, à Saint-Étienne, avec l’impulsion de l’établissement public d’aménagement de Saint-Etienne (Epase), l’association « Carton plein » a entrepris en 2011 d’activer un des terrains laissés vacants de plus de 2000m2, à la suite d’une démolition d’une usine de cartonnage16. G. Secchi, de l’université de Saint-Etienne, qui a analysé l’expérience d’occupation, explique la diversité des évènements qui s’y déroule : workshops, concerts, conception de graffitis, jeux pour enfants. À nouveau on retrouve les principes de l’urbanisme tactique : intervention à petite échelle, temporaire, participative, à faible coût.
Autre expérience française d’occupations temporaires est celle des Grands voisins, située dans le 14e arrondissement de Paris sur le site de l’ancien hôpital Saint Vincent de Paul fermé en 2012 pour permettre l’hébergement d’urgence de 600 personnes. Au total, le site accueille au quotidien un millier de résidents travaillant dans plus de 175 structures17. A noter que le site n’est pas réservé exclusivement aux personnes hébergées, mais entend être un lieu de mixité urbaine où cohabitent les personnes hébergées, les travailleurs qui interviennent sur le site, les résidents du quartier, etc. Au-delà d’une projet strictement social, Grand voisins se définit comme un projet environnemental dans la mesure où la réutilisation constitue l’un des leitmotiv de la politique des réaménagements des lieux. La plupart des transformations sont réalisées avec des matériaux récupérés sur des chantiers de démolition de la région, ce grâce à la collaboration avec des structures de ré-emploi. A noter que la vile de Paris a prolonge à Grands voisins le bail jusqu’en 2020.
En Belgique, le projet CanalPark mis en œuvre par le Comité Porte de Ninove est l’initiative de Pop Up Park destiné répondre aux besoins des citoyens pour des espaces publics de qualité. Secteur de la ville situé dans la zone la plus peuplée de la Région Bruxelles-Capitale, avec à peine 0,5 m2 de verdure par habitant, c’est aussi celui qui est fortement touché par le chômage. Avec très peu de moyens, les citoyens s’organisent et aménagent le site en utilisant des matériaux recyclés, provenant du quartier. À l’instar du projet de Rotterdam, une plateforme de sociofinancement fut mise en place pour permettre au Pop Up Park de voir le jour. Pour 10 euros vous pouvez financer un parterre de fleurs des champs d’une superficie de 1 m² et pour 25 euros réaliser 2 m² de pelouse, pour 250 euros planter un arbre fruitier au choix.
A Liège aussi, comme le rapporte J. Teller de l’Université de Liège, des interventions inspirées de l’urbanisme tactique ont été développées dans le quartier Saint-Léonard ainsi qu’autour du parc de la Chartreuse, dans le quartier du Longdoz. Ces interventions qui visaient notamment la (re)végétalisation urbaine ont été réalisées dans le cadre des projets Interreg Sun et Value Added. Plusieurs acteurs culturels ont participé à diffèrent degrés à l’opération, comme des établissements scolaires (Ecole professionnelle de Froidmont, Collège Saint-Louis), des écoles d’art (ESA Saint-Luc Liège, Van Hal Larenstein University) et des associations présentes autour du site (le Monde des possibles).

Ces quelques exemples montrent que l’UT regroupe une variété d’initiatives qui malgré leur caractère alternatif et participatif revendiqué, semblent être de plus en plus institutionnalisées comme le soulignent de plus en plus d’auteurs18. Présenté comme un savoir-faire urbain alternatif basé sur un engagement citoyen adoptant une perspective bottom-up, l’UT jouit d’une aura en portant des valeurs de partage, de solidarité, de désintéressement, de dévouement pour la cause environnementale. Dans les faits, la situation est plus complexe et bon nombre d’actions qui se réclament de l’UT ne correspondent pas aux discours véhiculés, comme si les acteurs de l’UT développaient des pratiques discursives pour assurer leur légitimité. Initialement temporaires, les occupations deviennent de plus pérennes et de plus en plus intégrées voire valorisées par les politiques urbaines. Présentées comme des opérations à faible coût, beaucoup d’entre elles misent désormais sur des campagnes de sociofinancement pour être réalisées.
Si à l’origine le mouvement était porté par des revendications radicales, défiant les autorités, il est désormais soutenu par la plupart des autorités et des marketeurs urbains. S’asseoir sur du mobilier urbain réalisé en palettes en bois par une entreprise de réinsertion, aller prendre son café dans un containeur reconverti, suivre un atelier de tricot – tricotage – ou de commerce éthique relève aussi d’une cool attitude qui se propage dans les villes et les quartiers les plus « hipe » du monde occidental. A l’instar de Brooklyn qui est passé d’un endroit pauvre et interlope jusqu’au début des années 1990, à un lieu  à forte valeur symbolique au tournant du siècle puis à haute valeur économique, l’UT serait devenu avec les années un label hautement recherché et mis au point par l’ingénierie culturelle. La palette en bois serait à l’UT ce que les ampoules à filament sont dans les commerces et restaurants à Brooklyn. On y retrouve la même mise en scène de l’authentique, la même esthétique du Dot it yourself, la même aspiration à une nouvelle éthique de vie, le même désir de vivre une expérience collective, le même gout pour plus de flexibilité identitaire.

Loin des activistes urbains des premiers temps, l’UT tend à épouser les nouveaux contours des politiques urbaines friandes d’un urbanisme éphémère et favorable à la scénarisation des temps sociaux de plus en plus flexibles et fractionnés19, Vol. 82/3, 2007, mis en ligne le 1er octobre 2010, consulté le 7 décembre 2018.]. Différentes opérations, sous le couvert de la bannière UT rendent comptent de l’institutionnalisation du modèle de l’UT en phase avec l’inflation esthétique de nos cadres de vie20. Cette surenchère esthétique ne se manifesterait plus seulement à travers une architecture iconique, mais s’étendrait de plus en plus aux espaces et aux bâtiments abandonnés ou sous-utilisés. Aménager ces recoins délaissés participerait de la multiplication en milieu urbain des offres d’usages et d’ambiances21. Les aménagements temporaires de type UT évoquent le caractère hétérotopique des foires, fêtes foraines, villages de vacances, concept théorisé par Foucault. Pour rappel, les hétérotopies sont « des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. »22.

L’occupation des berges de la seine baptisé Paris plages illustre très bien la dérive institutionnelle de l’urbanisme tactique. Temporaire, réversible, convivial, ludique, récréatif, Paris plages reprend bon nombre d’ingrédients de l’UT mis à part que les installations sont planifiées, légalisées, programmées et surtout scénographiées. Paris plages désigne davantage une fabrique des espaces publics formalisée, impulsée par les institutions politiques, en l’occurrence la Délégation générale à l’événementiel et au protocole de la Ville de Paris (DGEP), qui définissent les utilisations, les horaires, les acteurs et souvent les objectifs. Cette dérive institutionnelle est observable dans d’autres villes dans le monde.
A Montréal depuis quelques années un site aux allures de plage urbaine baptisé Au pied du courant est aménagé chaque été dans un secteur délaissé de la ville, près du pont Jacques-Cartier. Cette initiative présentée comme un projet de réappropriation des berges par les citoyens, comme un « espace unique d’événements fédérateurs à vocation culturelle, sociale, éducative et festive, à l’image de la diversité montréalaise » est en réalité soutenu par des partenaires publics (la ville de Montréal, la province de Québec, le port de Montréal et privés) et encadrée par l’Association du design urbain du Québec (Aduq). Cette situation confirme ce que soulignent les chercheurs québécois Demers, Larose et Mickaël St-Pierre23, à savoir que les initiatives dites tactiques sont marquées par l’éphémérité événementielle « peu portées par des groupes citoyens ou communautaires ». Dans la majorité des cas, expliquent-ils, ces actes d’urbanisme sont élaborés par des initiés du développement urbain. Le même constat peut être formulé a l’égard du Park(ing) Day qui comme pour Paris plages est reproduit à Bruxelles, Lille et Montréal. Loin de relever d’une prise de position du citoyen face aux enjeux de l’aménagement et encore moins d’une pratique d’activisme dans l’espace public, ces initiatives participent au contraire d’une esthétique de la créativité qui tient lieu selon Assouly de « matrice de l’appareil économique de consommation »24.

Ces hétérotopies créatives colorées aux allures pastorales ne sont plus subversives, mais sont devenues une méthode de la mode de valorisation économique de projets25 et auraient intégré le « complexe économico-esthétique » qui caractérise le capitalisme contemporain favorable à la multiplication des marchés de la sensibilité26.
Si pendant des décennies, la pratique urbanistique classique de type interventionniste était impulsé par des théories fonctionnalistes chacune échafaudant des conduites sociales prétracées, elle prend désormais en compte le temps et intègre les concepts de flexibilité, de réversibilité qui infusent l’UT. Les aménagements temporaires faciles à produire et à mettre en place, peu couteux, donnent un résultat rapidement visible et donc médiatisable sur les réseaux sociaux.
Il y a ici un parallèle à faire entre l’évolution de UT et celle de la critique institutionnelle en art. Rappelons que la critique institutionnelle, dont l’artiste Duchamp constitue un jalon fondateur, est portée au départ par une analyse critique des structures et de la logique du monde de l’art. Lorsque Duchamp défend la possibilité pour un artiste de prendre un objet usuel et de le promouvoir comme œuvre d’art, il participe de la logique de la rupture, caractéristique du paradigme de l’avant-garde selon la critique et l’historiographie de l’art. En clair, par une décontextualisation et une recontextualisation, il remet en question le statut d’auteur, d’œuvre et de spectateur et plus largement le cadre institutionnel et idéologiques de présentation des œuvres. A la fin des années 60, des artistes comme Marcel Broodthaers, Daniel Buren, Hans Haacke et Michael Asher opérant au croisement des champs de l’art, de la réflexion théorique et de l’activisme politique ont poursuivi ce travail de déconstruction. Le Musée d’art moderne, Département des Aigles, musée imaginaire et ironique élaboré par Broodthaers en 1968 qui fait de l’exposition elle-même un moyen d’expression artistique désigne un exemple de cette dimension réflexive critique. Plusieurs ont relevé que les institutions muséales et les politiques culturelles qui les orientent ont depuis intégré la critique dans leur programmation. L’activisme politique désigne même un ingrédient nécessaire largement valorisé par les institutions. Les artistes l’ont d’ailleurs bien compris. Pour être subventionné, l’artiste contemporain doit être réflexif, critique et subversif.

Ce processus de professionnalisation et d’intégration de la critique par les institutions n’échappe pas à d’autres champs, notamment celui de l’urbanisme. Les acteur de l’UT qui se réclament de l’urbanisme tactique des premiers temps ressemblent beaucoup aux artistes contemporains qui se réclament de la première vague de la critique institutionnelle. Dans les deux cas, leurs discours d’intentions ne font que s’adapter aux contexte institutionnel et répondre aux dernières injonctions des politiques culturelles et urbaines pressées de diffuser une image cool, alternative, inclusive et créative. Inclure la subversion, ou du moins son image, permet de redorer l’image souvent mise a mal des administrations et participe d’une époque d’instrumentalisation globale de la culture et de la « créativité » dans les processus contemporains d’urbanisation capitaliste27. Occuper de façon temporaire les endroits délaissés, permet à peu de frais de les sécuriser, pacifier, animer et surtout de leur attribuer une valeur symbolique.
Les mouvements sociaux urbains ont évolué et de plus en plus de producteurs culturels se mobilisent de plus en plus dans les mouvements sociaux urbains, défendant des espaces urbains particuliers et influençant le développement urbain comme c’est le cas pour le site lutte autour du Gängeviertel à Hambourg,selon une étude effectuée par Novy et C. Colomb28. La ville de Hambourg a d’ailleurs rapidement fait part de cette mobilisation en rédigeant un communiqué de l’agence de marketing de Hambourg en avril 2010 qui décrivait la lutte autour du Gängeviertel comme un « type typiquement hanséatique, élégant et sophistiqué »29.

Le succès des initiatives d’urbanisme tactiques peut aussi être attribuable à la crise économique, comme le souligne avec justesse David Webb30. Peu couteux, les aménagement de l’UT conviennent très bien aux politiques budgétaires qui visent la réduction des dépenses publiques. Certains vont jusqu’a avancer que certaines formes de l’UT favoriserait le maintien d’un ordre économique et politique néolibéral31. Ces nouvelles façons de fabriquer la ville qui auparavant étaient pris en charge par les pouvoirs publics sont dorénavant financés par l’entremise de programmes de subventions publiques. Certains organismes réunissant des bénévoles formés en urbanisme, en architecture, en design, en art ou en paysage, n’existent d’ailleurs que par octroi de subventions. Cette organisation par projets rentable sur le plan financier présente le risque, on le devine, d’encourager une forme de cheap labour, notamment en recrutant à bon marché des diplômés comptant valoriser leur CV. Ce processus de délégation en amont est aussi rentable en aval où cette fois ce sont les citoyens bénévoles qui prennent en charge la gestion administrative et matérielle des aménagements. Selon Mould32, il ne fait pas de doute que l’UT à l’origine opposé aux dogmes du néolibéralisme participe désormais du système de développement néolibéral urbain.
Le phénomène de la multiplication des appels à projet adressées aux initiatives citoyennes pose en effet un certain nombre de questions. Selon le point de vue du sociologue Moreau, les pouvoirs publics tendent à s’ingérer dans l’orientation de l’action citoyenne et à endosser le rôle d’activateur en initiant et coordonnant le mouvement des acteurs associatifs. Son constat est sans appel : la politique de l’appel à projet confisque aux associations le sens de l’action. C’est aussi le point de vue du sociologue V. De Gaulejac33 qui explique très bien l’application par les institutions publiques de l’organisation par projets, modèle de gestion initialement élaboré dans les entreprises multinationales. Ce modèle exige de la part des demandeurs à la fois de la créativité, la capacité réflexive pour innover et de l’autre, elle leur impose des dispositifs de contrôle et d’évaluation formatés, prescriptifs et normatifs34.
À bien des égards, l’UT épouse de nos jours un modèle de gouvernance basé sur le management de projets. L’empowerment revendiqué par les acteurs de l’UT s’apparente dans les faits à une idéologie de la réalisation de soi-même. Dans le même sens, l’injonction implicite à devoir participer, à se dépasser, rend compte de la dérive utilitariste de l’implication à l’ère du capitalisme post-fordiste. Les écrits de Negri portant sur la surimplication sont sur ce point éclairants et sans appel.
Associer l’UT à une forme d’acupuncture urbaine, à des expérimentations urbanistiques conjoncturelles de type soft mues par l’usage est certes à première vue enthousiasmant, mais trop peu de praticiens jusqu’à présent se sont intéressés à saisir l’angle mort de ces pratiques urbaines. Surtout trop peu d’acteurs de l’UT portent un regard distancié sur leur pratique et à l’intérieur de leur pratique. Rares sont ceux qui mentionnent combien les villes ont tout intérêt à encourager ce type de initiatives dans une « économie symbolique »35 centrée sur l’attractivité immatérielle des espaces. Rares aussi sont les acteurs du l’UT qui s’interrogent sur les modalités d’élaboration du sentiment d’appartenance qui émane des projets urbains. Pourtant on pourrait se demander si dans les faits ce lien social ne serait pas moins imputable aux actions mises en place par les acteurs du l’UT qu’au sentiment de faire partie d’une communauté partageant les mêmes valeurs. Cette réflexion permettrait de relativiser la dimension alternative et endogène de l’opération de revitalisation des espaces dans la mesure ou ceux qui participent aux actions constituent souvent un groupe homogène d’initiés. Loin d’échapper aux dynamiques d’homogénéisation des politiques urbaines, l’UT y participe. Annoncées sur papier comme des initiatives d’urbanisme citoyennes qui modifient à long terme le cadre de vie, bon nombre de projets sont en fait conçus par des professionnels invités par les institutions à fabriquer des dispositifs relationnels, enchanteurs, et à réifier l’identité collective. La pensée spatiale de Lefebvre a beau hanter les discours des acteurs de l’UT, les relations de pouvoir n’ont elles pas disparu tant les initiatives sont mises en branle par les institutions politiques ou leurs relais – associations, collectifs – qui assurent leur mise en place. Outre les textes de Lefebvre, c’est dans les écrits de Michel de Certeau qu’ils extraient leur appareillage théorique.
De Certeau dans L’invention du quotidien36 appelle à un retour des « pratiques microbiennes, singulières et plurielles, qu’un système urbanistique devait gérer ou supprimer et qui survivent à son dépérissement ». Ces pratiques infraordinaires à faible coefficient de visibilité « bien loin d’être contrôlées ou éliminées par l’administration panoptique, se sont renforcées dans une proliférante illégitimité, développées et insinuées dans les réseaux de la surveillance, combinées selon des tactiques illisibles mais stables au point de constituer des régulations quotidiennes et des créativités subreptices que cachent seulement les dispositifs et les discours, aujourd’hui affolés, de l’organisation observatrice »37. Cette invitation à user de tactiques, réécrire par le corps l’espace, lancée par Michel de Certeau est devenu un slogan largement utilisé par les adeptes de l’UT. C’est pourtant à l’opposé d’une devise que réside le texte certaldien. Dans le même sens, l’héritage des avant-gardes culturelles du XXe siècle qui ont ébranlé dans et par l’action une conception objective et rationnelle de la ville semble de plus en plus surfait. Lorsque Breton, Aragon, Arp, Tzara et Soupault, organisent, le 14 avril 1920 une dérive urbaine qui débute à l’église Saint-Julien-le-Pauvre, les artistes ne se satisfont pas d’observer la mutation urbaine, ils entendent la transformer en déjouant les injonctions dont est porteuse la ville (respect de voies de circulation, des règlements, des trajets, etc.) c’est en la pratiquant, c’est-à-dire en marchant sans programme aucun. Idem en ce qui concerne le lien revendiqué avec les situationnistes dont se réclament certains des acteurs de l’UT. On peut bien vouloir associer l’urbanisme temporaire et informel aux écrits de Debord qui appelait les personnes à contrecarrer les déplacements rationnels et déroger à l’organisation du temps et de l’espace, mais c’est davantage à une esthétisation des principes de Debord dont nous sommes témoins. Les pratiques artistiques de Jacques Lennep, de Fred Forest et du Cercle d’Art Prospect, mues par l’intention de relier l’art et la vie ont davantage atteint leur objectif. L’UT, davantage un mouvement alternatif, désignerait au mieux un modèle urbain qui sert de référence à l’imitation ou à la reproduction dans un contexte autre que celui de sa production initiale38.

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  14. Bacqué & Biewener, 2013
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Eric LE COGUIEC

chargé de cours à la faculté d’architecture de l’Université de Liège


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