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Politique Archives N°29
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Vlaams Blok : les raisons d’une quarantaine

Serge GOVAERT

Les élections se joueront en Flandre, où le poids du Vlaams Blok, notamment à Anvers, obscurcit tout le débat politique. Comment une démocratie peut-elle vivre avec une extrême droite en croissance constante ?

Il fallait s’y attendre : après l’arrestation de plusieurs hauts fonctionnaires communaux d’Anvers et la démission de tous les échevins et de la bourgmestre, le dossier du « cordon sanitaire » s’est rouvert. Il est même devenu, avec le dépôt d’une liste libérale dissidente (le Liberaal Appel) par le député européen Ward Beysen, un enjeu électoral. Faut-il oui ou non persister à exclure le Vlaams Blok du pouvoir au risque de devoir, pour y arriver, conclure des alliances bancales entre partenaires dépourvus d’affinités ? Ne vaudrait-il pas mieux « mouiller » la droite nationaliste flamande, qui se contente de suivre les événements du balcon et devient ainsi, comme on le dit en néerlandais, slapend rijk, la fortune lui venant en dormant ?

Jusqu’où va le cordon ?

Les francophones ont parfois une définition très largue de ce qu’est le « cordon sanitaire ». Ils y fourrent pêle-mêle les débats — électoraux ou non — avec les élus du Vlaams Blok, le refus de leur accorder certaines garanties constitutionnelles et légales, d’avoir envers eux une attitude d’élémentaire politesse. Il est trouvé des francophones pour reprocher aux partis flamands d’avoir parfois voté, au parlement flamand, dans le même sens que le Vlaams Blok La portée de cette accusation devait s’atténuer depuis que le MR a fait partie, avec le Vlaams Blok, de la majorité alternative qui a amandé le projet de loi dite de « compétence universelle ». Strictement parlant, le « cordon sanitaire » que certains veulent voir tomber n’est rien d’autre que la non-participation du Vlaams Blok au pouvoir, à quelque niveau que ce soit. Tout contesté qu’il soit, ce « cordon »-là tient bon depuis plus de 10 ans ! Les partis flamands se sont tous engagés à le respecter ; seuls quelques individus, les dissidents de la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA) Non pour des motifs de convergence idéologique : la N-VA est favorable à l’interdiction des partis qui ne respectent pas les conventions européennes des droits de l’Homme le remettent en cause. Nulle part en Flandre, le Vlaams Blok n’est associé à un exécutif communal, provincial ou régional sauf indirectement, lorsque la loi s’impose (représentation proportionnelle). Un des premiers arguments des adversaires du « cordon » est de principe : un parti, ce sont des électeurs ; comment ne pas tenir compte, en l’écartant durablement du pouvoir, d’un parti qui représente 15~ % des électeurs flamands et près d’un tiers de l’électorat dans certains cantons (28,7~ % à Anvers) ? La réponse est de principe, elle aussi : le système électoral, en Belgique, repose sur la représentation proportionnelle et il est donc peu fréquent, même au niveau communal où la dévolution des sièges favorise les vainqueurs du scrutin, qu’un parti puisse détenir à lui seul une majorité dans les assemblées élues. Les alliances entre partis sont donc de règle. Force est de constater que même à Anvers, deux électeurs sur trois votent pour des partis qui disent clairement refuser toute coalition avec le Vlaams Blok. Leur opinion aurait-elle moins de poids que le tiers restant ? Un deuxième argument, plus sérieux, est d’ordre stratégique. Il comporte deux volets. D’une part, affirme-t-on, le Vlaams Blok tire profit de son image d’exclu du système. Il se veut différent des autres partis, et le cordon renforce cet effet-martyr. De plus, il a beau jeu de retourner le miroir que ses adversaires lui tendent : qui est le non-démocrate, celui qui exclu ? D’autre part — c’est le même raisonnement — on soutient qu’en permettant la participation du Vlaams Blok au pouvoir, et donc au compromis qui en résultent fatalement, on le déconsidérera auprès des électeurs qui apprécient sa fonction d’underdog, d’outsider. Sur ce dernier point, les adversaires du « cordon » évoquent volontiers l’exemple autrichien. Le FPÖ de Jörg Haider, associé au gouvernement de 1999 à 2002, est passé dans cet intervalle de 26,91~ % des voix (et 52 sièges au parlement) à 10,15~ % et 19 sièges. Même chose pour la liste Pim Fortuyn (LPF) aux Pays-Bas : de 17~ % et 26 sièges en 2002 à 5,7~ % et 5 sièges en 2003, après avoir brièvement détenu quelques portefeuilles ministériels. On peut se demander, d’abord, si ce n’est pas jouer avec le feu (et avec le bien-être des citoyens) que de laisser l’extrême droite pavaner dans les allées du pouvoir. Après l’épisode grotesque du gouvernement Balkenende aux Pays-Bas et les démonstrations d’incompétence politique des ministres du FPÖ en Autriche, la situation n’est certainement meilleure dans aucun de ces deux pays. On ne peut décemment pas laisser la population faire les frais d’une manœuvre tactique. D’autant que le résultat est loin d’être assuré. Le FPÖ et la liste Pim Fortuyn devaient leur succès à un homme. Une fois cet homme disparu ou contesté (l’assassinat de Pim Fortuyn, le confinement de Jörg Haider dans sa Carinthie), les électeurs n’ont plus suivi. En outre, ni en Autriche ni aux Pays-Bas, le FPÖ et la LPF n’étaient un parti dominant. Or, à Anvers, le Vlaams Blok est de loin le premier parti du conseil communal. Il est bien organisé et dirigé par plusieurs militants expérimentés. S’il occupait le pouvoir, il serait donc en mesure de dicter l’agenda politique et recueillerait très certainement les fruits de sa majorité relative. Il suffit de voir qu’en France, le Front national a progressé à Orange et à Marignane entre 1995 et 2001 après y avoir conquis le maïorat : de 35,93~ % à 59,97~ % (Orange) et de 37,27~ % à 62,57~ % (Marignane). S’il a perdu des électeurs dans les deux autres villes tombées dans son escarcelle en 1995, à Vitrolles et à Toulon, c’est parce que les maires concernés y ont fait dissidence. Bref, comme le dit le proverbe, “quand on dîne avec le diable, il faut une longue cuiller”. En l’espèce, elle est vraiment trop courte.

Grand écart

Bien des aspects de ce débat sur le cordon sanitaire se rapportent à l’état un peu particulier du paysage politique en Flandre. En quarantaine, le Vlaams Blok s’y oppose à (presque) tous les autres partis flamands. C’est sur cette image qu’il a, pour une bonne part, bâti son succès. Mais elle ne lui permettra pas de progresser indéfiniment : l’électeur ne le suivra pas jusqu’au bout dans une logique d’impuissance. Quel que soit son discours, le Vlaams Blok en est conscient et cherche, en particulier depuis quelques années, à se rendre respectable. À attirer, en d’autres termes, des électeurs libéraux. Pour ce faire, il doit réaliser le grand écart entre sa position de principe (« nous ne sommes pas un parti comme les autres ») et ses ambitions. Lui permettre d’envisager une participation au pouvoir, c’est l’aider à faire le grand écart. Mais la grande question reste celle-ci : si, en Flandre, on est arrivé à cette incroyable situation où un parti se pose, seul, en adversaire de tous les autres, n’est-ce pas parce que tous les partis, précisément, ont fini par se ressembler ? C’est l’analyse que fait le politologue anversois Dave Sinardet dans le Standaard du 8 avril 2003.., qui y voit une des raisons des mauvais résultats de l’extrême droite en Wallonie où le MR et le PS continuent d’incarner, malgré les cris de vierge effarouchée du premier, une droite et une gauche bien visibles. Venant de Flandre, la leçon est à méditer.

Mots-clés : Extrême-droite

Serge GOVAERT

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