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Vooruit : vers une droitisation à la danoise ?

Thibault SCOHIER

Les socialistes flamands sont-ils doucement prêts à gouverner avec les nationalistes de la N-VA  après les élections de 2024 ?

Conner Rousseau, le président des socialistes flamands, a de nouveau défrayé la chronique pendant les fêtes de fin d’année avec ses propos sur Molenbeek. Ne se sentant « pas en Belgique » dans la commune bruxelloise, il a fait le bonheur de la droite francophone qui n’a pas manqué de relayer massivement ses propos sur les réseaux sociaux. Énième exercice de marketing politique ? Sans doute. Mais il faut constater que la trajectoire de Vooruit et d’une partie de la gauche flamande ressemble de plus en plus à un phénomène, déjà bien avancé au Danemark.

En effet, devant l’écroulement progressif de ses scores électoraux, Socialdemokratiet « Social-démocratie », le parti social-démocrate danois, a opéré au cours de ces dernières années une forte droitisation sur les questions migratoires et identitaires. Cette évolution a été couronnée récemment, puisque la Première ministre sociale-démocrate Mette Frederiksen a décidé de privilégier une coalition centriste avec la droite et les libéraux plutôt qu’une alliance à gauche. Brisant la logique du bloc contre bloc, elle a préféré la stabilité d’un gouvernement de coalition à un gouvernement social-démocrate minoritaire, soutenu de l’extérieur par les autres formations de gauche et d’extrême gauche comme lors de son précédent mandat.

Officiellement, ce virage est censé couper l’herbe sous le pied de l’extrême droite, en lui contestant le monopole des sujets sur lesquels se sont bâtis ses succès électoraux. On peut toutefois y voir les résultats d’un mouvement plus général, observé partout en Europe : la diffusion d’un imaginaire normalement associé à la droite ou à l’extrême droite dans les partis libéraux ou socialistes. En 2010 déjà, Jacques Rancière notait que la question du racisme était « aujourd’hui […] d’abord une logique étatique et non une passion populaire. Et cette logique d’État est soutenue au premier chef non par on ne sait quels groupes sociaux arriérés, mais par une bonne partie de l’élite intellectuelle1 ». Au-delà des calculs politiques – et des analyses cyniques qui estiment que de toute façon une large majorité d’électeurs et d’électrices sont racistes ou indifférentes au sort des Autres – il y a aussi une volonté, presque un besoin étatique de définir un « indésirable » à combattre ou intégrer.

En Belgique, Vooruit semble opérer le même mouvement. Derrière le vernis d’une communication renouvelée par son jeune et fringant président, le parti semble assumer de plus en plus de participer à la course à l’échalote droitière dans un paysage politique flamand de plus en plus dominé par la N-VA et le Vlaams Belang. Cela a évidemment provoqué des tensions avec le PS, mais les sondages semblant plutôt conforter Conner Rousseau dans sa stratégie, le jeu du « je t’aime moi non plus » risque de durer encore un bon moment. Surtout dans un contexte où l’alternative au fédéral se limite à une grande coalition centriste et une coalition droitière. Mais est-il si impensable que Vooruit finisse par couper le lien historique avec le PS et par former des majorités régionales et fédérales avec la N-VA et pourquoi pas le MR ? Cette idée doit sans doute faire cogiter au sein de l’état-major des socialistes francophones… d’autant qu’en signe de rapprochement, leurs homologues flamands occupent depuis peu des bureaux juste à côté des leurs, Boulevard de l’Empereur.

Sur les questions migratoires, le silence et le manque de courage des partis de gauche de la majorité ne manquent d’ailleurs pas d’affliger une partie de la gauche. Tout récemment, Jacques Liesenborghs, ancien parlementaire Ecolo, regrettait par exemple que son parti participe « à cette détestable gestion à la petite semaine de migrations prévisibles et à prévoir plus nombreuses encore ». Dans un éditorial de la Revue Nouvelle, Renaud Maes écrivait en juin 2022 : « En Belgique, il paraît […] incompréhensible qu’Écolo et le PS acceptent de participer à un gouvernement dont les secrétaires d’État à l’Asile et aux Migrations successifs ont organisé concrètement un dispositif qui maltraite des migrant·es pour les décourager d’exercer leur droit fondamental à demander l’asile. »

Faut-il donc choisir entre la droitisation électoraliste et idéologique du Vooruit, et la résignation stratégique, du PS et d’Écolo ? Ce non-choix est-il le seul que la gauche au pouvoir est capable de d’opérer ? Lors de la grève de la faim de l’été 2021 de nombreux sans-papiers, on sait que les ministres écologistes et socialistes avaient menacé de démissionner. Il avait fallu attendre le risque d’une mort imminente de personnes totalement démunies pour briser le statu quo. Faudra-t-il en revenir à ces moyens extrêmes ? Il est en tout cas temps que la gauche, dans sa diversité, prenne conscience qu’elle ne peut pas battre les conservateurs en se réappropriant leur imaginaire et que la stigmatisation d’une partie de la population ne fait que nourrir la radicalité d’une droite et d’une extrême droite toujours plus triomphantes.

  1. J. Rancière, « Racisme, une passion d’en haut », Les trente inglorieuses, 2022 (2011 pour l’article), p. 60.

Thibault SCOHIER

Rédacteur chez Politique et critique culturel.


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