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Politique Archives N°51
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Vous avez dit: formation = emploi ?

Felipe VAN KEIRSBILCK

Non seulement une bonne formation n’assure pas un emploi mais parfois elle peut même empêcher d’en trouver un! Illustrations de quelques paradoxes d’un secteur rarement remis en question.

A priori, le thème de la formation professionnelle est l’un des plus consensuels, dans les débats socio-économiques. Personne ne se prononce contre (essayez pour voir !), et l’explication du chômage par le «manque de formation» présente d’intéressantes vertus œcuméniques. Ce qui donne envie d’aller chercher sous ce vernis quelques contradictions…

Pas durant vos heures

Un premier sujet d’étonnement est l’étranglement, à l’été 2006 Oui oui, durant l’été, à la sauvette, et à 3 semaines de la rentrée scolaire bouleversée par cette forfaiture. Ah, qu’ils sont doux les étés sans gouvernement, et puissent les palabres BHV durer dix mille ans!.., du régime du congé-éducation payé (voir encadré). Diviser quasiment par deux le nombre d’heures annuelles de formation dont peut bénéficier un travailleur fut l’une des mesures les plus scandaleuses (pas la pire!) du gouvernement Verhofstadt-Onkelinx. C’est aussi un choix surprenant, de la part de dirigeants qui exprimaient sans cesse leur foi dans la formation comme solution au chômage. L’explication qu’on nous donna, budgétaire, ne ressemblait à rien : la source des abus était clairement identifiée: le détournement par les entreprises de deux ou trois secteurs du congé-éducation payé pour financer des formations d’adaptation à l’outil. Formations qui relèvent de la responsabilité directe des entreprises, bien plus que du dispositif d’émancipation personnelle qu’était le congé-éducation. Il eût été facile de remédier à ces abus; si le gouvernement, instruit sans doute par la vache folle et le mouton tremblant, a préféré s’attaquer à tout ce troupeau à l’aveuglette, c’est qu’il était sensible à une thèse patronale forte: la formation doit se faire en dehors du temps de travail. Une bataille gagnée par le mythe de l’employabilité (responsabilité individuelle au service de la production) contre l’ancien projet du droit individuel à la formation (responsabilité collective au service de l’émancipation personnelle).

Trop qualifiés!

Un second objet de la méditation réside dans la tension entre le discours sur les «pénuries de main-d’œuvre» Le thème de pénuries de main-d’œuvre et l’usage idéologique intensif qui en est fait, méritent un traitement en soi , selon lequel il existe de très nombreux emplois qui restent vacants parce que les chômeurs sont trop peu qualifiés, et la réalité que chacun peut observer autour de lui: beaucoup d’emplois sont occupés par des personnes surqualifiées — parfois largement. Une étude du Forem, il y a quelques années, a apporté un éclairage précieux sur ce paradoxe: elle montrait que le critère «diplômes» venait tout en haut des priorités des employeurs pour les embauches faites dans des périodes de haut chômage, mais dégringolait très vite en 4e ou 5e place dès que le marché de l’emploi se tend un peu. Pourquoi? Peut-être parce que, pour bien des postes, une qualification élevée n’est pas indispensable, mais qu’elle offre une clef de sélection rapide ; recruter coûte cher et prend du temps, et s’il faut choisir un technicien parmi 1 000 candidats, ce sera plus facile de le sélectionner parmi les 20 ingénieurs, si on peut l’avoir au même prix. Ce mécanisme de la surqualification a des conséquences importantes; d’abord il peut dévaloriser les formations initiales, en particulier pour les groupes sujets à discrimination (ce ne sont pas tous les ingénieurs qui postulent à l’emploi de technicien: ce seront ceux qui auront échoué à «se vendre» comme ingénieur). Une étude récente de l’ULB «Diplôme du supérieur: vecteur d’exclusion des personnes d’origine extra-européenne», à paraître dans la prochaine livraison (fin septembre) des cahiers du Centre de sociologie du travail, de l’emploi et de la formation, ULB sur «l’ethnostratification» du marché de l’emploi indiquait que pour des jeunes issus de l’immigration, une haute qualification peut s’avérer un handicap ! Dans le nettoyage, au contraire, les jeunes arabes ne souffrent guère de concurrence «ethnique» ; apparemment, c’est leur juste place… Une autre conséquence de la surqualification vient de ce qu’elle agit en chaîne, et que si chaque échelon de l’échelle des qualifications est «envahi» par des refusés de l’échelon supérieur, il est inexorable que ce soient les moins qualifiés qui, en fin de compte se retrouvent sur le carreau. Dès lors, le constat bien réel «la majorité des chômeurs sont peu qualifiés» ne se traduit plus automatiquement en explication causale. À court et moyen termes, l’existence de nombreux travailleurs peu qualifiés n’est pas une cause déterminante du chômage Un économiste wallon réputé expert de ces questions affirmait mâlement à la radio, début septembre: «Il faut se faire une raison, des emplois non qualifiés, ça n’existe plus». Il n’a sans doute jamais visité un call-center, ni un grand magasin, ni un Mc Do. Ni rien lu sur la taylorisation massive des emplois de service…… Et la création de «petits jobs peu qualifiés» n’est donc pas la seule solution: on fera mieux, pour offrir de l’emploi aux peu qualifiés, de créer des postes qualifiés afin de permettre à tous de remonter d’un échelon.

Travailler pour se former

On en vient alors à un troisième paradoxe. On vient de voir qu’il n’est pas si évident que la formation conduise à l’emploi. Les jeunes chercheurs d’emploi confrontés aux machinations de l’État social actif constatent, bien plus souvent, que la formation mène… à la formation. Faute d’emplois réellement disponibles, les «facilitateurs» de la chasse aux chômeurs en sont souvent réduits à proposer des formations successives… à des jeunes qui, sortant de l’école, viennent d’en prendre 10 ou 20 ans — et souvent aspirent à tout autre chose que retourner s’asseoir sur un banc! Mais bien loin de l’absurde usage quasi punitif de la formation dans les carrousels de l’activation, on peut continuer à voir une vérité que beaucoup ont pu expérimenter par eux-mêmes: c’est l’emploi qui mène à la formation, au moins autant qu’à l’inverse. Parce que revenu et sécurité d’existence sont des conditions favorables pour s’investir dans un projet de formation, toujours exigeant. Et parce que la confrontation au réel du travail donne (parfois) du sens aux compétences acquises, et met en lumière l’importance de continuer à se former — surtout pour ceux dont le milieu familial ne cultivait pas la réussite scolaire comme une évidence — et qui découvrent parfois un peu tard la signification très concrète d’un boulot de mandaï…

La formation: ça paie?

Le dernier de nos paradoxes (pour aujourd’hui) vient de la volonté des travailleurs de voir leur formation valorisée dans leur salaire individuel; volonté bien compréhensible mais difficile à concilier avec la logique «à travail égal (ou équivalent), salaire égal», qui se matérialise dans des classifications de fonctions négociées collectivement, et des barèmes bâtis sur ces grilles, valorisant non pas le diplôme ou la «compétence», mais la fonction exercée. Syndicalement, nous défendons donc le principe que «la formation professionnelle paie»… mais cependant, pas automatiquement : en donnant accès à des fonctions mieux classifiées. Une autre façon d’exprimer cette tension serait : si la formation professionnelle relève essentiellement de l’investissement personnel dans mon (supposé) «capital humain» individuel, le choix et le risque ne regardent que moi, mais il faut que j’y gagne en salaire. À l’inverse, quitte à introduire une étape entre formation et augmentation des salaires, nous préférons que ce soient des décisions collectives qui planifient (en conseil d’entreprise) les besoins en formation et les bénéficiaires prioritaires, qui permettent d’y consacrer du temps (par exemple grâce au congé-éducation payé) et finalement les valorisent via des classifications et la négociation de barèmes objectifs. Voilà donc quelques petits coups de canif dans le tissu d’évidences qui couvre souvent trop pudiquement la réalité complexe — ici à peine entrevue — des enjeux de la formation professionnelle.

Mots-clés : Emploi

Felipe VAN KEIRSBILCK

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