Recherche sur le site

Politique Actu
Actu

Y a-t-il une dévalorisation du travail en Belgique ?

Elias IOAKIMOGLOU

Un écart s’est creusé en Belgique entre le salaire moyen et la productivité du travail pendant les années 2014-2016 ; ce qui aboutit à une diminution de la part du travail dans le revenu et une augmentation de la part des profits. Cette redistribution du revenu n’a pas été le résultat malheureux des forces spontanées du marché mais elle a été activement recherchée par les décideurs politiques. Elle n’a pas été non plus une perte éphémère de revenu ; elle est une perte perpétuée. Il s’agit donc d’une dévalorisation du travail qui a été imposée en 2014-2016 et qui depuis n’a pas été corrigée.

Les données statistiques et les indicateurs

Selon une analyse quantitative de la rémunération par salarié publiée dans le Economic Review 1 de la Banque Nationale de Belgique en Décembre 2019, la diminution de la rémunération 2 réelle par salarié observée sur la période 2014-2016 est seulement en partie expliquée par le cours normal de l’économie3 ; une part importante de la baisse des salaires doit être attribuée à la politique de modération salariale mise en œuvre pendant les années 2014-2016 par le gouvernement.

Cette baisse de la rémunération du travail n’est pas un résultat des forces du marché ; elle a été imposée par des changements institutionnels qui ont restreint le pouvoir de négociation des salariés. En plus, la baisse de la rémunération du travail n’a pas un caractère provisoire, dans le sens que le niveau du salaire moyen a baissé en 2014-2016 sans retrouver par la suite son niveau antérieur.

Sur la figure 1 on peut observer qu’une tendance longue à la stagnation du salaire brut réel est en train de s’installer depuis 2016. On peut aussi observer la formation d’une tendance longue à la baisse de la rémunération du travail4, c’est-à-dire du salaire brut réel augmenté des cotisations employeur.

Cette tendance à la baisse a conduit la part du travail dans le produit à un niveau inférieur de 2,3 % du PIB par rapport à la période 2006-2014 (figure 2), ce qui a produit un redressement considérable des profits et de la rentabilité des entreprises. L’augmentation de la part du travail qu’on a pu distinguer en 2020, pendant la première vague de la pandémie (figure 2), était due à une baisse du produit plus forte que la baisse du salaire brut. Or, il s’agissait d’une baisse exceptionnelle et ponctuelle ; juste après la fin de la première vague de l’épidémie, la part des salaires a retrouvé son niveau inférieur de 2,3 % du PIB par rapport à la période 2006-2014.

La dévalorisation du travail

On comprend facilement la notion de la part du travail dans le produit : il s’agit de la rémunération du travail des salariés et des indépendants5 en pourcentage du produit. C’est un indice du partage du revenu entre le travail et le capital (partage primaire, avant les redistributions opérées par l’ État).

Or, il y a une deuxième interprétation de la part du travail, celle proposée par l’économie politique classique (Ricardo, Marx et leurs successeurs) : il s’agit de la part du temps de travail social destiné à la reproduction des forces de travail, donc à la continuation de la vie normale des salariés, d’une vie qui leur permet de rester productifs et aptes à travailler.

On peur conclure à partir de cette double interprétation que la baisse de la part du travail dans le produit est l’indicateur d’une redistribution du produit défavorable au salariés telle que le temps de travail social affecté à la vie normale des salariés, donc à la reproduction des leurs aptitudes de travail naturelles et sociales est diminué.

Sous cette angle d’analyse, la diminution de la part du travail dans le produit est l’indice d’une dévalorisation du travail, et telle est le cas de la Belgique depuis les années 2014-2016.

À quoi ça sert la dévalorisation du travail ?

La part salariale, vue du coté des employeurs, est un indicateur de la part des profits (puisque la somme les deux parts est égale a 100 %) ; d’où l’idée répandue que la baisse des salaires, en augmentant les profits, entraîne mécaniquement une hausse de l’investissement (et de l’emploi). Or, la dévalorisation du travail en 2014-2016 a été suivie d’une augmentation à peine perceptible du taux d’investissement privé ; une augmentation qui, par ailleurs, peut très bien être expliquée par la croissance de la demande (par un effet d’accélérateur).

La part des salaires est aussi, de façon approximative, un indice du coût salarial par unité de produit et elle est donc considéré comme un indice de compétitivité. Or, malgré la dévalorisation du travail à partir des années 2014-2016 (qui visait précisément a restaurer la compétitivité) la performance à l’exportation 6, qui s’est dégradée depuis une vingtaine d’années, ne s’est pas redressée.

S’il y a un effet perceptible de la dévaluation du travail dans les statistiques, il ne se trouve pas dans les indicateurs d’investissement productif ou de compétitivité, mais dans dans le redressement de la profitabilité du capital productif au niveau de 2007 au détriment des salariés.

La dévalorisation du travail dans la longue perspective

La dévalorisation du travail peut s’effectuer de deux façons différentes : D’abord, par l’augmentation de la productivité du travail, qui rend moins chers les produits, biens ou services consommés par les salariés. Lorsque la productivité augmente à un rythme élevé, les salaires réels peuvent également augmenter sans bouleverser la répartition du produit entre les salariés et les entreprises. Dans ce cas, la part des salaires peut diminuer tout en permettant l’amélioration du pouvoir d’achat des salaires d’une part et des profits d’autre part ; d’où une situation propice aux politiques de compromis social-démocrate de partage des bénéfices de la productivité entre le travail et le capital. Cette façon de dévaloriser le travail a été le cas depuis le début des années 1980 en Belgique, où des vagues successives de dévalorisation du travail ont été possibles grâce à la progression de la productivité du travail (grâce au développement de la plus-value relative, dirait Karl Marx).

Or, depuis 2014-2016, la croissance de la productivité du travail s’affaiblit dans la plupart des branches de production, à un point tel que l’amélioration du pouvoir d’achat des salaires devient incompatible avec l’augmentation des profits ou même avec leur stabilisation à leur niveau actuel. Le rétablissement de la rentabilité au niveau d’avant 2008 a été donc obtenu par la baisse de la rémunération du travail (salaire brut + cotisations employeur) et de la part du travail dans le PIB. Il semble donc que le moment soit venu pour les organisations politiques et syndicales des salariés, d’entamer un processus d’analyse et de concertation pour le réexamen de leur stratégies et tactiques en ce qui concerne les salaires et leur part dans le produit.

Qu’est que la part du travail dans le produit ? La part du travail dans le produit est le rapport de la rémunération du travail (des salariés et des indépendants) au produit…ou de manière équivalente, le rapport du salaire réel moyen à la productivité du travail (qui est le produit net par salarié)… ou la part du temps de travail social accordé aux salariés pour mener une vie qui leur permet de rester productifs et aptes à travailler.

(Image de la vignette et dans l’article sous CC BY 2.0 ; photographie d’une calculette, d’un marqueur et de billets, prise par Images Money en juin 2011.)

  1. Jonckheere J. & Saks Y. (2019), « Low wage growth in the euro area : main conclusions from an ESCB Wage Expert Group with a focus on Belgium », Economic Review, National Bank of Belgium, December.
  2. La rémunération par employé inclut les cotisations employeurs.
  3. De façon plus détaillée, la diminution de la rémunération par salarié observée sur la période 2014-2016 peur être expliquée par les variations de la productivité du travail et du taux de chômage mais seulement en partie.
  4. Des effets de composition d’emploi (âge moyen, niveau de qualification des salariés etc) sur les salaires ont été observés jusqu’à 2016 (Kouvavas O., F. Kuik, G. Koester & C. Nickel 2019, « The Effects of Changes in the Composition of Employment on Euro Area Wage Growth », ECB Economic Bulletin, 8/2019). Or, ces effets sont d’une magnitude telle (0,5 % à 1 % par an) que les conclusions tirées de l’analyse des salaires réels et de la part des salaires dans le PIB ne sont pas affectées par les changements de composition de façon significative.
  5. La rémunération du travail des non-salariés est calculée par affectation d’un salaire moyen à chaque non-salarié.
  6. Performance des exportations sur le marché des importations pondérées par les exportations (base de données Ameco).

Elias IOAKIMOGLOU

Elias Ioakimoglou est conseiller économique auprès de l'Institut du travail de la Confédération générale cypriote des travailleurs PEO.


En débattre ?

Si la polémique est bien entendue admise et même encouragée, nous vous demandons de rester courtois, de ne pas recourir à l'injure et de rester dans le cadre du sujet. La rédaction se réserve le droit de supprimer un commentaire qui ne respecterait pas ces règles.

Apportez votre contribution au débat

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *