Guerres et conflits
BEDEX, une vitrine pour les marchands de canons
10.03.2026
Le premier salon belge de l’armement se tiendra du 12 au 14 mars au Heysel, s’inscrit dans la volonté de la Défense de promouvoir une “culture de la guerre”, dans un contexte de militarisation croissante de la société impulsé par le gouvernement fédéral.
Le 3 février 2026, l’organisation du tout premier salon belge de la défense, la Brussels European Defense Exhibition (BEDEX), est confirmée lors d’une conférence de presse à laquelle participe notamment le ministre de la Défense, Theo Francken (N-VA)1. L’initiative est portée par Joan Condijts, CEO du groupe Deficom, et Yassine Rafik, ancien porte-parole de David Leisterth (MR). L’événement, qui se déroulera du 12 au 14 mars 2026 et occupera 20.000 mètres carrés d’espace d’exposition, est soutenu par de grandes entreprises d’armement belges (comme FN Herstal et John Cockerill) et étrangères (telles que General Atomics, Lockheed Martin et RTX). Les petites et moyennes entreprises actives dans le secteur de l’armement seront aussi impliquées, comme le soulignent les organisateurs.
Le 12 mars, la journée réservée aux professionnels s’ouvrira avec des allocutions du Premier ministre Bart De Wever (N-VA), des ministres Présidents Boris Dilliès (MR) et Matthias Diependaele (N-VA), ainsi que du Vice-Président wallon Pierre-Yves Jeholet (MR) et du Vice-Premier David Clarinval (MR) ainsi que du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte2. Ce dernier participera ensuite à une “sofa talk” avecTheo Francken, ministre de la Défense, qui, sans surprise prendra lui aussi part au salon.
Il y occupera un espace de 550 mètres carré où les différentes composantes des forces belges seront représentées. Dix start-ups de l’Ecole royale militaire et des membres des ressources humaines de la Défense seront aussi présents. À noter également, les promoteurs du salon devraient bénéficier de l’appui des agences régionales à l’exportation, dont l’Agence wallonne à l’Exportation et aux Investissements étrangers (AWEX). D’emblée, BEDEX apparaît comme un dispositif destiné à créer la croyance en la nécessité d’acheter et vendre des armes et de se préparer à faire la guerre.
S’imposer sur la scène internationale
Pour les organisateurs de la BEDEX, un des enjeux est de « positionner Bruxelles sur la carte mondiale de la défense »3. Ils précisent par ailleurs qu’ils espèrent « installer le BEDEX dans la durée »4. Il est vrai qu’en matière de salon d’armement, la Belgique n’innove pas et qu’il existe potentiellement de la concurrence. De nombreuses expositions de ce type sont organisées à travers le monde depuis des décennies. Ainsi, depuis les années 1960, un salon Eurosatory se tient tous les deux ans en France5. À Londres est aussi organisé un salon bisannuel, Defence and Security Equipment International (DSEi) depuis les années 1990. En règle générale, ces expositions proposent, dans des espaces clos, une représentation de l’industrie mondiale de l’armement, ce qui semble aussi être le projet de BEDEX6. En résumé, ces expositions normalisent l’existence du marché mondial de l’armement7.
Ces événements constituent des rituels qui contribuent à souder les liens d’une communauté de personnes en charge de la préparation des guerres.
Quels sont les objectifs de ces salons ? Le but de ces événements n’est pas uniquement de vendre des armes. Ils permettent en réalité aux professionnel·les du secteur de l’armement d’être vu·es par leurs pairs, par les militaires et par des responsables de politiques de défense. Ces événements constituent donc des rituels qui contribuent à souder les liens d’une communauté de personnes en charge de la préparation des guerres. De surcroît, à travers les salons, cette communauté dispose d’une opportunité de se faire reconnaître, notamment à travers la couverture médiatique qui leur est donnée. Remarquons aussi que les organisateurs du salon bruxellois ont invité des cadres de l’industrie internationale, entre autres de General Dynamics et Lockheed Martin8.
À travers leur présence et leurs discours, l’industrie belge espère probablement recevoir une forme de validation extérieure. S’appuyant sur celle-ci, elle pourra le cas échéant affirmer « qu’elle compte à l’international ». Ceci renforcerait par ricochet son prestige au niveau domestique, la mettant éventuellement en position de demander davantage de faveurs aux responsables politiques de ces institutions internationales. Rappelons néanmoins que la Défense belge a acheté de coûteux drones à General Atomics et chasseurs-bombardiers à Lockheed Martin. On peut donc se demander si l’onction décernée par ces fabricants à l’industrie belge n’a pas été préalablement financée par de l’argent public.
Outil de légitimation de l’armée
Au surplus, il est intéressant de remarquer que le salon bruxellois propose une journée « tout public » – ce qui n’est pas le cas de DSEi et d’Eurosatory. On notera aussi que le prix d’entrée de cette journée est moins élevé que les autres, réservées aux professionnels, ce qui la rend plus facilement accessible.
Ce salon constitue un moyen pour le secteur, qui fait l’objet de vives critiques depuis de nombreuses années, de se légitimer.
Les organisateurs annoncent que le public peut avoir accès aux zones d’exposition, aux démonstrations et ateliers interactifs ainsi qu’à des activités axées sur les « métiers, formations et carrières »9. Les organisateurs sont transparents en ce qui concerne les intentions sous-jacentes. Comme l’exprime en effet Stéphane Burton, à la tête de la plateforme BSDI (Belgian Security & Defense Industry, porte-parole de l’industrie d’armement affiliée à Agoria), il y a la volonté « [d’]envoyer un signal vers le grand public »10. Autrement dit, ce salon constitue un moyen pour le secteur, qui fait l’objet de vives critiques depuis de nombreuses années, de se légitimer.
Enfin, la BEDEX fournit une nouvelle opportunité à l’industrie et à la Défense d’imposer son récit sur les armes et les dépenses militaires. Dans le cadre de la conférence de presse annonçant la tenue du salon, le ministre de la Défense a entre autres affirmé « [qu’]investir dans la défense n’équivaut pas à investir dans la guerre, c’est investir dans nos valeurs, notre liberté, notre mode de vie, notre sécurité »11. Stéphane Burton a quant à lui déclaré que : « Aujourd’hui, on est devenus cool, on est devenus des good guys »12.
Le droit international et les droits humains aux abonnés absents
Ce récit laudatif sur les armes et leurs fabricants passe sous silence le fait que de nombreuses entreprises du secteur vendent des équipements à des Etats qui ne respectent pas le droit international et les droits humains. Ainsi, on retrouve parmi les exposants John Cokerill, une entreprise qui a fourni des tourelles pour véhicules blindés à l’Arabie saoudite, un Etat particulièrement autoritaire qui a mené une guerre cruelle au Yémen. Leonardo est également mentionné. Cette entreprise aéronautique italienne a vendu des hélicoptères aux forces nigérianes alors qu’elles tuent régulièrement des civils avec leurs aéronefs. Le géant de l’armement Thales est par ailleurs cité dans la liste des participants. Des roquettes produites par sa filiale liégeoise ont notamment été utilisées contre des villageois en Papouasie occidentale.
RTX fabrique les moteurs des appareils Lockheed Martin F-35, entre autres utilisés par les forces israéliennes dans le contexte du génocide en Palestine.
Safran Aero Booster, un autre exposant, a été accusé de produire des composants de réacteurs destinés à des chasseurs-bombardiers étatsuniens F-15. Certains de ces appareils sont actuellement utilisés par les forces israéliennes. FN Herstal participe aussi au salon. Ces dernières années, ce spécialiste des armes légères a entre autres vendus des fusils d’assaut à la police militaire de l’état de São Paulo, pourtant réputée pour sa férocité. La liste des participant au salon mentionne par ailleurs l’entreprise scandinave Nammo. Sa filiale étatsunienne a entre autres vendu des roquettes aux forces armées israéliennes qui les utilisent à Gaza. RTX fabrique les moteurs des appareils Lockheed Martin F-35, entre autres utilisés par les forces israéliennes dans le contexte du génocide en Palestine. Ces deux entreprises seront également présentes à Bruxelles.
Que ces informations ne soient pas diffusées dans le cadre du salon n’est, en soi, guère étonnant. Ce fait n’en reste pas moins révélateur de ce que le salon est un site de production d’ignorance sur les armes et leurs conséquences. Et c’est à travers cette ignorance que l’on cherche à relégitimer le secteur et inciter à davantage d’achats et d’exportations d’armes.
