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Bruxelles. Chronique d’une occasion manquée

Dans la Région-Capitale construite sur des marais, la situation politique semble s’être embourbée. Au point où l’eau stagne et risque de tuer la vie associative si aucun courant ne revient la traverser. Pris les pieds dans l’eau, les mandataires progressistes, majoritaires à l’issue du dernier scrutin, auraient-ils pu sortir par le haut de ce marigot ? Retour sur un an et demi de négociations et d’occasions manquées.

9 juin 2024 : élections fédérales et régionales. Les résultats sont mauvais. La majorité fédérale bascule à droite. La Wallonie et la Communauté française suivent. Seule Bruxelles semble résister. Pourtant, c’est le MR qui est sorti en tête, mais, grâce à la bonne tenue du PS et à la progression du PTB, la gauche a globalement tenu et reste majoritaire en sièges dans les deux collèges.

Cette majorité numérique allait-elle déboucher sur un gouvernement de gauche ? Le 10 juin, aucune formation politique n’envisage ce scénario. D’abord, parce que le MR a la main pour constituer une majorité. Immédiatement, un bloc MR-Engagés, qui a émergé à tous les autres niveaux de pouvoir, se constitue. Mais il faut un troisième partenaire. Le PS bruxellois, qui a évité la Bérézina wallonne, s’impose naturellement. À trois, ils disposent d’une majorité confortable. En juillet, MR, Engagés et PS signent un préaccord – qui conditionnera la formation de plusieurs majorités communales, bien qu’inégalement appliqué – et prennent rapidement une première mesure passablement démagogique : reporter de deux ans l’entrée en vigueur de la LEZ (Low Emission Zone) qui interdit la circulation des voitures les plus polluantes dans la capitale.

Ensuite, parce que les trois partis de gauche sont sur des rails complètement divergents. Ecolo est sonné par sa débâcle électorale et ne rêve que de pouvoir se reconstruire dans l’opposition. Le PTB, en recul en Wallonie mais en progrès à Bruxelles, se prépare à descendre timidement du balcon où son refus systématique d’exercer des responsabilités le confinait, mais seulement dans quelques communes où un rapport de force suffisant le permet. Quant au PS, il rechigne à composer avec le PTB, qui représente une menace de taille à sa gauche.

2024 : le temps des exclusives

Côté flamand, cela semblait plus simple. Une majorité se dégageait avec trois partis qu’on pouvait classer à gauche : Groen arrivait en tête avec 4 sièges, puis la Team Fouad Ahidar (TFA), constituée à la hâte autour d’un dissident populaire des socialistes flamands, décrochait 3 sièges. En ajoutant les 2 sièges de Vooruit, cela faisait une majorité. C’est alors que le MR se mêla de ce dont, selon les usages bien établis à Bruxelles, il n’aurait jamais dû se mêler : la composition de la majorité flamande. Il mit son veto à la participation de la TFA, jugée « communautariste », voire « islamiste », obligeant Groen, incontournable, à monter des scénarios alambiqués avec quatre partis. L’attelage qui en est sorti réunissait Groen (4 sièges), Vooruit, l’Open VLD et la N-VA (2 sièges chacun).

Nouvelle exclusive : impensable pour le PS de gouverner avec la N-VA, ce parti qui rêve de faire cogérer Bruxelles par les deux communautés. On est là en décembre 2024. La méfiance entre le MR et le PS est à son comble. Tout est bloqué.

Face au coût social du blocage, deux initiatives associatives

L’idée que les trois partis progressistes, tellement proches sur le plan des programmes, soient incapables de s’entendre, était insupportable.

Cette situation désespérait tout un pan du mouvement social bruxellois. Dans la capitale, la pauvreté explose. Sous la législature sortante, un plan social-santé intégré (PSSI) ambitieux a été mis en place associant pouvoirs publics et plusieurs réseaux associatifs. L’idée que ce plan puisse être démantelé par un gouvernement de casse sociale sur le modèle de l’Arizona était insupportable, tout comme l’idée que les trois partis de gauche, tellement proches sur le plan des programmes, soient incapables de s’entendre. Plus largement, l’absence de budget a lourdement impacté le secteur non marchand, allant jusqu’à mettre en cause la survie de certaines ASBL.

Deux initiatives associatives vont alors tenter de secouer le cocotier. Le 27 février 2025 est rendue publique la pétition « Nous existons toujours ». Signée largement (un millier de Bruxellois et près de 300 associations, sans les deux grandes organisations syndicales), elle exprime surtout les inquiétudes d’un secteur aux abois : « Nous avançons dans l’incertitude et notre résilience – notamment financière – s’épuise. […] » La pétition reste prudente quant à la couleur souhaitée de la future majorité de manière à ne s’aliéner personne : « Nous appelons nos responsables politiques à débloquer la situation à Bruxelles et à investir autant d’énergie dans notre ville que la société civile bruxelloise le fait au quotidien. »

La seconde initiative prend à certains égards le contrepied de la première. Publiée le 30 avril dans Le Soir, cet « Appel du 1er mai » titre « Bruxelles a besoin d’urgence d’un gouvernement, mais pas n’importe lequel » et appelle à la constitution d’un gouvernement de gauche – dont personne ne semblait vouloir, malgré sa faisabilité mathématique. « À Bruxelles, la gauche politique est toujours majoritaire, dans les urnes comme au parlement. Aujourd’hui, cette gauche a le pouvoir de démontrer, en s’engageant dans la constitution d’un gouvernement, qu’une autre voie est possible. » Cette proposition est la seule qui pourrait rassembler une majorité dans les deux collèges et donc sortir Bruxelles du blocage en constituant un gouvernement de plein exercice. N’était-ce pas un argument pour que les partis de gauche sortent enfin de leur zone de confort et tentent le coup ?

Une timide ouverture

Les promoteurs et promotrices de l’appel entamèrent ensuite un round de diplomatie, rencontrant tour à tour des responsables des partis concernés. Pas de véritable enthousiasme, mais pas de fermeture non plus. Ecolo apparu le plus timoré. Le report de la LEZ, qui fut aussi voté par le PTB, ne l’incitait pas à la confiance. Du côté du PTB, à l’étonnement de beaucoup, le parti semble jouer le jeu des négociations. La possibilité d’entrer dans une majorité régionale venait sans doute trop tôt pour lui, mais ses électeurs et électrices n’auraient pas compris qu’il néglige une telle fenêtre d’opportunité. Enfin, le PS, actant la rupture avec le MR, n’entendait pas renoncer au leadership à la Région bruxelloise que seul un gouvernement des gauches pouvait lui assurer.

Ahmed Laaouej, président du PS bruxellois, répondit positivement à l’appel dans son discours du 1er mai. Il réunit par deux fois tous les partis pressentis autour d’une note qui rencontrait les principaux marqueurs identitaires des uns et des autres. On allait passer à l’étape suivante – la confection d’un vrai programme de législature – quand, le 13 juin, Vooruit se retira de l’opération sur injonction de son président, Conner Rousseau, lié par un accord officieux avec Bart De Wever proscrivant toute alliance avec le PTB.

La proposition d’un gouvernement de gauche était à coup sûr une gageure, mais il valait la peine de la tenter.

Le PS, tout en vitupérant contre le lâchage du parti frère, mit fin à sa tentative. À tort, sans doute. Même avec le départ de Vooruit, il ne manquait qu’un seul siège dans le collège néerlandophone. L’exercice d’écrire un programme de gauche à Bruxelles avait toujours du sens et il aurait été possible de le tester devant le Parlement, tout en accentuant la pression sur Vooruit.

La proposition d’un gouvernement de gauche était à coup sûr une gageure, mais il valait la peine de la tenter. La question de savoir s’il est possible de gouverner une petite région à gauche sans se contenter de sous-traiter les politiques fédérales d’austérité reste donc ouverte. Partie remise pour 2029 ?


Post-scriptum

Depuis la clôture de cet article (1er décembre 2025), la saga est repartie. Élément neuf : la rupture de l’alliance MR-Engagés que personne n’envisageait étant donné leur connivence aux autres niveaux de pouvoir. Actant l’incapacité persistante de son partenaire MR de rassembler une majorité dans les deux collèges, le président des Engagés Yvan Verougstraete fut a deux doigts de réussir la mise sur pied d’un gouvernement dit « de centre-gauche » sans le MR, embarquant le PS, Écolo et Défi et débarquant la N-VA dont ses nouveaux partenaires francophones ne voulaient à aucun prix.

Bouteille à moitié pleine ou à moitié vide ? Question sans réponse puisque l’opération a échoué à son tour, suite au refus d’Anders (anciennement l’OpenVLD) de monter dans l’attelage établi. Bien malin qui pourrait anticiper la suite