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Chili. Après la révolte sociale, le retour du spectre pinochetiste

(c) Centro Cultural Metropolitano Gabriela Mistral. « Le Chili ne mérite pas ce KAST-igo ». Affiche détournée lors de la campagne de 2021 jouant sur le mot « castigo » (punition) et le nom du candidat d’extrême droite Antonio Kast.
(c) Centro Cultural Metropolitano Gabriela Mistral. « Le Chili ne mérite pas ce KAST-igo ». Affiche détournée lors de la campagne de 2021 jouant sur le mot « castigo » (punition) et le nom du candidat d’extrême droite Antonio Kast.

Le 14 décembre dernier, le retour au pouvoir de l’extrême droite au Chili par la voie démocratique a laissé les observateurs et observatrices sans voix, et la gauche déconfite. Six ans après des manifestations historiques et l’élection d’un président censé incarner un renouveau progressiste, les chilien·nes ont choisi une voie radicalement opposée. Comment comprendre cette élection et les défis que la gauche devra surmonter ?

Lors du second tour de l’élection présidentielle au Chili, José Antonio Kast s’est révélé en vainqueur incontestable avec l’obtention de 58,17% des voix. Le politicien d’extrême droite, fils d’un nazi ayant fui l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale et frère d’un ministre sous le régime de Pinochet, a battu Jeannette Jara (41,83% des voix), membre modérée du Parti communiste chilien, issue de la classe ouvrière et ancienne membre des gouvernements Bachelet (2016-2018) et Boric (2022-2025).

Approfondissement et consolidation du néolibéralisme

Après le coup d’État militaire qui a mis fin au gouvernement démocratique de Salvador Allende, le Chili a connu dix-sept ans de dictature sous Augusto Pinochet. Pendant cette période, une révolution économique et sociale a été mise en œuvre. Guidé par les « Chicago Boys », une jeune génération d’économistes formés par Milton Friedman, le régime a lancé la première expérience néolibérale au monde. Résultat : le tissu social a été détruit, remplacé par des relations médiées par le marché.

C’est ce pays dont la jeune démocratie a hérité en 1990, et qui fut par la suite administré pendant vingt ans par la Concertación (coalition de partis de centre-gauche allant des démocrates-chrétiens aux socialistes). Au cours de cette période, l’économie a connu une croissance conforme à l’orthodoxie néolibérale, alimentée par un boom des matières premières, qui a largement profité au Chili en tant que premier producteur mondial de cuivre. De nouvelles privatisations dans les secteurs de l’énergie et de l’approvisionnement en eau, encouragées par la Concertación, ont encore affaibli l’État. Les subventions conditionnées au revenu1 ont contribué à réduire l’extrême pauvreté tout en négligeant la classe moyenne, et la fourniture de biens sociaux par le marché (santé, éducation et sécurité sociale) a créé l’illusion d’une participation plus large aux fruits du progrès.

Derrière ce qui était célébré par beaucoup comme le « miracle chilien », une société profondément inégalitaire et insatisfaite était en train de se former.

Derrière ce qui était célébré par beaucoup comme le « miracle chilien », une société profondément inégalitaire et insatisfaite était en train de se former. Sans filet de sécurité, les malades, les personnes âgées et les personnes handicapées sont devenus des charges financières insupportables pour les familles de la classe moyenne, hors de portée des subventions ciblées.

Entre 1989 et 2009, cinq élections présidentielles ont eu lieu. Bien que le taux de participation ait dépassé 85% à chaque fois, en raison du vote obligatoire, l’inscription préalable sur les listes électorales n’était, elle, pas obligatoire. Une partie importante de la société n’était donc pas entendue et laissée pour compte par le système politique.

Une décennie de contestation

Après le premier mandat de Michelle Bachelet (présidente socialiste), la coalition de droite a remporté, en 2009, sa première élection présidentielle depuis le retour à la démocratie, avec Sebastián Piñera, un homme d’affaires millionnaire. Michelle Bachelet est ensuite revenue au pouvoir en 2014 à la tête d’une large coalition qui, pour la première fois, incluait le Parti communiste. Sa campagne promettait d’incarner de nouveaux espoirs de changement. Cependant, la cohésion de sa coalition s’est avérée faible et le bilan de son second mandat négatif, ouvrant la voie à un nouveau gouvernement de droite en 2018, avec, à nouveau, Sebastián Piñera.

En 2011, peu après la première entrée en fonction de Piñera, toutes les grandes universités chiliennes ainsi que les établissements secondaires se sont mis en grève. En quelques mois, les rues du pays se sont remplies d’étudiant·es réclamant une éducation publique, gratuite, de qualité, recevant un soutien massif de la population. S’en sont suivis des mouvements sociaux plus larges et plus diversifiés, qui ont commencé à canaliser le mécontentement croissant : manifestations massives contre le système de retraite privatisé et nouvelle vague de mobilisation féministe, parmi les épisodes les plus marquants ayant conduit au soulèvement social d’octobre 2019.

En 2019, durant le deuxième mandat de Piñera, une série de déclarations controversées des autorités gouvernementales, combinées à l’augmentation du prix des transports publics et à une inflation généralisée, ont déclenché des mobilisations explosives qui ont donné lieu à l’« Estallido Social » (soulèvement social). Des millions de personnes sont descendues dans les rues à travers tout le pays, dans des manifestations marquées par une participation sans précédent, mais aussi par une répression violente. Au lieu d’apaiser les tensions, Piñera a déclaré que le Chili était « en guerre contre un ennemi puissant » et a décrété l’état d’urgence constitutionnelle afin d’imposer un couvre-feu dans les grandes villes et de déployer l’armée dans les rues (la première fois depuis la dictature).

Le 15 novembre, les partis politiques ont canalisé le mouvement de contestation dans un accord de réforme constitutionnelle, ouvrant la voie à un processus constituant. Jusqu’alors, celui-ci était considéré comme impossible dans un pays qui vivait encore sous une constitution héritée du régime de Pinochet.

L’échec et les années d’anomie

Après l’accord du 15 novembre, un référendum visant à modifier la Constitution a récolté 78,31% des voix, le peuple ayant massivement opté pour la modification, suscitant espoirs et attentes de changement. Peu après, cet élan progressiste a été exploité par Gabriel Boric, jeune leader politique d’un nouveau parti issu des mouvements sociaux qui avaient pris place une décennie plus tôt.

Porté par le momentum politique, celui-ci a battu Kast au second tour des élections présidentielles de 2021. Le pinochétisme de Kast, ses positions extrêmes sur les questions morales ainsi que la mobilisation massive des secteurs démocratiques contre lui ont permis à Boric de remporter la présidence, lors d’un scrutin qui a connu le taux de participation le plus élevé depuis 1989.

Cependant, le nouveau dirigeant de gauche s’est retrouvé sans majorité au sein du pouvoir législatif, à la tête d’une coalition fragile formée avec l’ancienne Concertación dans un contexte de crise économique et sociale liée à la pandémie. Ces contraintes ont fortement limité sa capacité à tenir ses promesses électorales. Même la mise en œuvre de certaines mesures programmatiques pourtant bien accueillies (réduction du temps de travail, amélioration du salaire minimum ou réforme des retraites) a été éclipsée par le sentiment croissant d’insécurité et de criminalité, les scandales de corruption et les erreurs dues au manque d’expérience de la nouvelle administration.

Au cours de cette même période, deux référendums – organisés pour la première fois avec un vote obligatoire – visant à approuver des projets de constitution ont échoué. Le premier, rédigé par une convention constitutionnelle où la gauche était surreprésentée, a été rejeté à une large majorité. Le second, rédigé par un conseil constitutionnel dominé par le parti politique de Kast, fut également rejeté. Ce qui apparaissait comme un élan progressiste semblait s’être évaporé. Dans ce contexte d’espoir et de frustration, les Chilien·nes sont retourné·es aux urnes en 2025 sous un nouveau régime électoral : le vote obligatoire.

La situation actuelle

Le second tour de l’élection présidentielle, avec près de 5 millions de nouveaux électeurs et électrices, en fait l’élection avec la plus grande participation de l’histoire démocratique du Chili. Celles et ceux qui avaient longtemps été exclu·es du « miracle chilien », les perdant·es des révolutions néolibérales, ignoré·es par le système politique pendant des décennies et désireux et désireuses d’améliorer leurs conditions matérielles, ont opté en grande majorité pour l’extrême droite, élisant José Antonio Kast à la présidence.

Les données sont claires : la gauche n’a pas réussi à progresser dans le cadre du vote obligatoire. Au premier tour, alors que les candidat·es populistes de droite et anti-establishment ont attiré de nouveaux électeurs et électrices, la gauche a à peine égalé les résultats obtenus lors de la dernière élection volontaire. Au second tour, bien qu’elle se soit améliorée, l’écart était trop important pour renverser la défaite initiale.

Le défi à relever est énorme. La gauche devra renouer avec la classe ouvrière, qui était absente pendant des décennies des rituels démocratiques ainsi que des progrès néo-libéraux, et a choisi l’extrême droite lorsqu’elle a été contrainte de voter.

Il convient toutefois d’interpréter ces résultats avec prudence. La défaite est indéniable, mais Kast, contrairement à 2021, a dû dissimuler son véritable programme et ses idées pour élargir son audience. Dans le même temps, les principes fondamentaux de la gauche n’ont pas réellement été désavoués. La campagne de Jara avait été extrêmement modérée, avec seulement une poignée de propositions véritablement progressistes, telles que l’augmentation du salaire minimum. Par ailleurs, la faible cote de popularité de Boric ne pourrait être imputée à un excès idéologique, son administration ayant davantage gouverné en tant que gardienne qu’en force de transformation, en raison de la crise du covid.

Le défi à relever pour la gauche est toutefois énorme. Au cours des quatre prochaines années, elle devra trouver un équilibre délicat : agir en tant qu’opposition forte et démocratique à un président qui s’oppose à toutes les avancées en matière de droits et de dignité, tout en renouant des liens avec la classe ouvrière. Cette classe ouvrière, absente pendant des décennies des rituels démocratiques ainsi que des progrès néolibéraux et qui, finalement, a choisi l’extrême droite lorsqu’elle a été contrainte de voter. Dans le même temps, alors que les régimes autoritaires refont surface partout dans le monde, la gauche devra se montrer aux côtés de la société chilienne, confrontée à des politiques d’extrême droite, ravivant le souvenir d’un passé que beaucoup pensaient définitivement révolu.