Conservatisme • Extrême droite • Féminisme
Les « féministes » d’extrême droite, un projet masculiniste ?
24.04.2026
Elles étaient cette année au cœur de l’affaire Quentin Deranque. L’an dernier, Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur français, leur offrait son soutien pour leur « combat ». Les Némésis et autres « féministes » d’extrême droite, dont la position était autrefois marginale, ont vu leur discours fémonationaliste peu à peu normalisé dans un contexte de montée des rhétoriques sécuritaires. Mais peut-on réellement les qualifier de « féministes » ? En se penchant sur leur projet de société, il en ressort une vision du rôle des femmes qui s’apparente davantage à un idéal masculiniste, loin de celui d’égalité.
En revenant sur la trajectoire historique de l’extrême droite, l’incompatibilité de cette dernière avec l’étiquette « féministe » est claire. Son idéologie étant fondamentalement sexiste et patriarcale. Au-delà du nationalisme se déploie une vision raciste et conservatrice de la société, attribuant aux femmes et aux hommes des rôles traditionnels perçus comme naturels tout en accordant à l’Occident une prétendue supériorité civilisationnelle. De l’Argentine aux États-Unis, l’extrême droite vise également à empêcher les femmes de disposer de leur corps : partout où elle monte ou arrive au pouvoir, des attaques contre le droit à l’avortement sont observées. Ainsi, ayant toujours été à l’encontre d’avancées sur les droits des femmes, elle constitue une menace pour leur émancipation.
Par ailleurs, ces idées sont souvent représentées par des hommes politiques particulièrement virulents, avec la « présence d’un leader charismatique et viril (et misogyne) qui incarne l’autorité »1.
Gagner l’électorat féminin
Ces éléments, à la fois idéologiques et représentatifs, se traduisent dans les urnes. Ils expliquent le Radical Right Gender Gap, soit le fait que les femmes sont moins enclines à voter pour des partis de « droite radicale populiste » que les hommes.
Cependant, alors que les partis d’extrême droite arrivent dans les hautes sphères du pouvoir, cet écart tend à diminuer dans certains pays comme l’Italie et va jusqu’à disparaître en France2, où les femmes ont, tout autant que les hommes, contribué au score sans précédent du Rassemblement National (RN) lors du premier tour des législatives de 2024. Dès lors, comment le le RN, et plus largement les partis d’extrême droite européens, sont-ils parvenus à féminiser leur électorat ?
Tout d’abord, de plus en plus de femmes jouent un rôle actif au sein des partis en tant que militantes, représentantes ou présidentes, permettant d’offrir un visage « modernisé » à leurs formations. En parallèle, ces partis ont, dès les années 2000, travaillé leur image en adaptant leur vocabulaire de façon à se rendre plus respectables et à attirer un public plus large.
Aborder des notions telles que les droits des femmes participe à la stratégie de massification de l’électorat, et permet de renforcer un discours sécuritaire et anti-immigration.
Ainsi, aborder des notions telles que l’égalité des sexes ou les droits des femmes remplit une double fonction, essentielle au déploiement de l’extrême droite : cela participe à la stratégie de massification de l’électorat, et permet de renforcer un discours sécuritaire et anti-immigration, en présentant les personnes migrantes comme des menaces pour « nos » femmes et l’ordre social.
Entre racisme et récupération : le fémonationalisme
Cette instrumentalisation des droits des femmes, avec pour objectif de défendre un projet raciste, xénophobe et islamophobe, la sociologue Sarah R. Farris la qualifie de fémonationalisme3. En s’appropriant les acquis obtenus par les mouvements féministes en Europe, les partis ou mouvements d’extrême droite appuient l’idée d’une prétendue supériorité civilisationnelle de l’Occident sur les autres cultures, principalement musulmanes et arabes, présentées comme « arriérées » ou « barbares ». Ils se positionnent en grands et uniques défenseurs des femmes, comme une réaction nécessaire face aux mouvements féministes, qui préféreraient « faire passer une idéologie gauchiste aux dépens des femmes »4.
Ce discours de protection des femmes vise surtout à justifier l’avancée de propositions racistes et discriminatoires.
Ils prétendent ainsi protéger à la fois les femmes immigrées de leur culture oppressive (en voulant leur interdire de porter le voile, par exemple), et les « femmes occidentales »5 face à « l’impact dangereux de l’immigration de masse »6. Se concentrant sur quelques cas d’agressions ayant eu lieu dans l’espace public par des hommes racisés, le discours fémonationaliste érige ces derniers en menace venue de l’extérieur, et omet le fait que dans 91% des cas en France, les femmes connaissent leur agresseur, selon la dernière enquête CVS du ministère de l’Intérieur portant sur les viols et tentatives de viols7.
Ce discours de protection des femmes vise donc surtout à justifier l’avancée de propositions racistes et discriminatoires. La mesure principale pour faire avancer la cause des femmes serait… le contrôle de l’immigration.
L’extrême droite ne visent nullement l’émancipation des femmes. C’est même plutôt l’inverse qui apparaît, avec un projet de renforcement du système patriarcal où les femmes se retrouvent reléguées à la sphère privée.
Derrière les grands discours, ce pseudo-féminisme ne se traduit pas par des prises de positions politiques en faveur des droits des femmes. Par exemple, en France, la moitié des député·es RN n’ont pas voté l’inscription de l’IVG dans la Constitution8, tandis qu’aucun·e n’a voté la loi sur l’égalité salariale, ni celle visant à renforcer la lutte contre les violences sexistes et sexuelles9.
Autant d’exemples qui confirment l’impossibilité de qualifier l’extrême droite de « féministe ». Malgré un vernis de « féminisme moderne », comme s’en revendique Marine Le Pen, leurs actions ne visent nullement l’émancipation des femmes, l’égalité des droits, ni l’abolition du patriarcat. C’est même plutôt l’inverse qui apparaît, avec un projet de renforcement du système patriarcal où les femmes se retrouvent reléguées à la sphère privée.
Un dernier rempart pour la nation
Car une fois reléguées au foyer, les femmes endossent une fonction reproductrice, qui alimente un projet suprémaciste. L’extrême droite adopte une position nationaliste qui est, pour François Debras, plus défensive qu’agressive : « le message est qu’il faut protéger les identités et les traditions, se défendre contre les agresseurs en jouant la carte de la victimisation. Ces agresseurs désignés sont à la fois extérieurs – les immigrés, etc. – et intérieurs – le wokisme, la gauche féministe, les universitaires ou encore les journalistes. On est dans le fantasme d’une société homogène qui partage une même identité, culture ou tradition »10. Pour défendre cette identité nationale fantasmée, les femmes ont une mission reproductrice cruciale pour la survie de la nation : chargées de la perpétuer afin de lutter contre le « grand remplacement »11, elles représentent ainsi le dernier rempart pour protéger les identités et les traditions.
Cette vision patriarcale du rôle des femmes connaît un essor important avec le mouvement Tradwife (épouse traditionnelle) aux États-Unis, qui se popularise désormais en Europe, offrant une image de la femme au foyer entièrement dévouée à son mari et à ses enfants. Le patriarcat est alors présenté comme un cadre protecteur pour les femmes : le mariage et la famille y sont des garants de sécurité, tant financière que physique, tout en favorisant leur épanouissement dans l’effacement de soi au profit des tâches domestiques.
Des échos masculinistes
Dans cette vision essentialiste du rôle des femmes s’observe la porosité entre les idées fémonationalistes et les discours masculinistes. Les objectifs diffèrent, visant respectivement à défendre une vision nationaliste, identitaire et anti-immigration ; et à rétablir la domination des hommes sur les femmes. En ce sens, les deux groupes adoptent des discours distincts vis-à-vis des droits des femmes, les fémonationalistes s’en revendiquant défenseuses tandis que les masculinistes s’y opposent radicalement.
Les mouvements masculinistes et fémonationalistes sont portés par des idéologies conservatrices et servent à justifier des pans complémentaires du projet de société proposé par l’extrême droite.
Pourtant, au-delà de ces revendications, les deux mouvements défendent une ligne semblable quant à la position de la femme dans la société : ils présentent une nostalgie du patriarcat (prétendument disparu) et des rôles traditionnels, prônant un retour à une structure sociale où la femme est confinée à la sphère domestique, et protégeant ainsi, en miroir, la position dominante des hommes blancs. Tous deux farouchement opposés aux mouvements féministes, ils sont portés par des idéologies conservatrices et servent à justifier des pans complémentaires du projet de société proposé par l’extrême droite : un projet nationaliste, raciste et patriarcal. Une stratégie bien rodée, qu’il ne faut pas cesser de dénoncer.
