Recherche sur le site

Politique Archives N°120
Revue Politique

Comment les partis politiques utilisent le numérique

Emilien PAULIS et Lucas KINS

Malgré certaines différences entre anciens et nouveaux partis, on observe une certaine timidité à utiliser pleinement les fonctionnalités qu’offre le web. La faute au centralisme de ces structures de pouvoir qui se méfient de la logique horizontale des outils numériques ?

Cet article a paru dans le n°120 de Politique (septembre 2022).

Tout comme les autres sphères de la société, le monde politique n’a pu faire l’économie du passage à l’ère numérique. Un des aspects les moins souvent abordés dans les études sur la numérisation croissante du monde politique reste curieusement la question de l’impact de cette évolution pour l’organisation des partis politiques. Pourtant, en Belgique comme ailleurs, l’explosion de l’utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication (ICTs) a eu et continue d’avoir de nombreuses répercussions sur le fonctionnement quotidien de ces organisations politiques. Ce volet organisationnel « interne » est donc tout aussi important que les aspects les plus visibles de la numérisation que sont les échanges de tweets houleux ou les interventions maladroites de certains politiciens en ligne devenues virales.

Malgré l’engouement suscité dans un premier temps par le potentiel du web, notamment en termes de démocratisation interne des partis, les nouveaux outils numériques sont souvent venus se greffer aux structures et pratiques existantes, sans forcément les transformer en profondeur. De plus, leur adoption est loin d’être homogène, chaque parti y allant de sa propre approche. Il est donc indispensable de se demander quel est l’impact réel du passage à l’ère numérique pour la vie organisationnelle d’un parti politique. Essayons d’y voir plus clair.

Une opportunité de démocratisation interne ?

Deux phénomènes seraient à l’origine de l’utilisation croissante des technologies numériques par les organisations partisanes en Europe. D’une part, les partis politiques ont dû faire face à la croissance exponentielle de l’utilisation du web (et de toutes les technologies dérivées) dans la sphère publique (et privée), et par effet de diffusion dans le monde politique. Ils ont dû par conséquent adapter leur mode de fonctionnement à cette nouvelle réalité. De l’autre, ils sont mis à l’épreuve par une méfiance grandissante des citoyens à l’égard de la démocratie représentative de ses institutions (gouvernements, parlements, partis politiques, politiciens). Ils ont donc été amenés à appréhender l’explosion du numérique en parallèle à cette crise de confiance. La dynamique « sociale » et interactive des nouvelles technologies a donc souvent été perçue comme une opportunité intéressante de renouer ce lien qui s’essouffle avec le citoyen, voire même de le repenser.

Dans les faits, malgré les attentes que peuvent susciter ces opportunités, l’intégration progressive des nouvelles technologies par les partis politiques est loin d’avoir fait ses preuves. Au contraire d’une ouverture et d’un mouvement vers un modèle organisationnel plus horizontal, la tendance serait plutôt au renforcement de la centralisation du pouvoir en leur sein, souvent autour de la figure du leader1. En effet, ancrés dans leurs structures organisationnelles héritées du passé et qui mettent parfois du temps à s’adapter à la modernité, beaucoup de partis politiques ont d’abord misé sur le potentiel de gestion administrative et de campagnes électorales. Ils se sont concentrés sur la dissémination d’informations et la mobilisation de ressources (dans une approche parfois très top-down) mais ont limité l’utilisation plus innovante qu’il pourrait en être faite en matière de participation et d’inclusion (dans une approche bottom-up).

C’est ce qui fait dire à certains auteurs que les nouvelles technologies ont simplement permis aux partis politiques de revitaliser leurs activités partisanes existantes, tout en ajoutant çà et là de nouvelles couleurs « virtuelles » à la palette existante, sans modifier fondamentalement leur manière de fonctionner ou leur capacité à mobiliser de nouveaux profils2.

Mais c’est alors que, lors de la dernière décennie, nos démocraties européennes ont vu l’émergence, le succès et la persistance de partis politiques d’un nouveau genre. Ainsi des partis comme les partis Pirate (comme en Allemagne ou en Islande), Podemos en Espagne, le Mouvement 5 Étoiles en Italie ou Alternativet au Danemark partagent tous la caractéristique d’avoir mis au centre de leur stratégie, dès leur création, l’utilisation de nouvelles ressources et d’outils numériques à vocation organisationnelle, par exemple en vue de gérer mais surtout d’impliquer les membres et les sympathisants directement dans le fonctionnement des organes du parti, et ce à travers l’utilisation de plateformes participatives en ligne.

Cependant, en mettant en œuvre des procédures de démocratie interne numérisées qui suivent des tendances plébiscitaires et qui mobilisent principalement parmi les individus susceptibles d’être actifs dans les activités offline, les « partis numériques » seraient l’illustration parfaite de l’exacerbation de la dynamique de centralisation par l’introduction des nouvelles technologies car elles mèneraient au final à une hyperpersonnalisation autour de la figure du leader en leur sein, une pseudo-implication des sympathisants (qui entérinent simplement des décisions prises par les têtes de proue du parti) et une érosion du rôle des élites et institutions intermédiaires3, pourtant essentielles au bon fonctionnement de la démocratie représentative.

Si la percée de ces partis digitaux a donc contribué à transformer certains rapports de force dans nos démocraties occidentales, elle a également ouvert un nouveau terrain de jeu pour analyser la numérisation des partis politiques, tant l’utilisation des ICTs s’est intensifiée indépendamment du type de parti.

Une diffusion particulièrement inégale ?

La question de la professionnalisation de leur infrastructure numérique s’est faite de plus en plus prégnante ces dernières années suite à l’explosion des réseaux sociaux, et ce d’autant plus que nous évoluons désormais dans un contexte de campagnes permanentes. Les partis optent cependant pour des approches très différentes, voire même parfois antagonistes. À ce titre, historiquement, les partis écologistes ont souvent été mis en avant pour leur proactivité dans la diffusion des développements technologiques, et ce depuis les années 1990.

En outre, ces partis ont généralement opté pour des modes organisationnels plus horizontaux, dans lesquels les outils numériques ont été promus à des fins de participation. Forts d’un statut de parti d’opposition à l’époque, Groen et Ecolo ont ainsi été les premiers partis politiques en Belgique à lancer une communauté en ligne, limitée numériquement mais active et visible4.

Sur un horizon plus récent, il est intéressant de regarder les dépenses consenties par les différents partis belges sur le terrain numérique pour constater que les postes varient fortement d’un parti à l’autre. Deux partis flamands (la N-VA et le Vlaams Belang) se démarquent en consentant des investissements massifs dans les campagnes publicitaires sur les réseaux sociaux5, là où les familles politiques historiques ont plutôt eu tendance à maintenir leurs investissements dans leur capital humain, déjà bien plus élevé que celui de leurs rivaux. En 2020, le PS a par exemple investi plus de 4,4 millions d’euros dans son personnel là où le Vlaams Belang en a dépensé 15 fois moins, soit 280 000 euros.

Proportionnellement à leur budget annuel, les trois plus gros dépensiers en matière d’organisation sont le PS (77,8 %), Vooruit (71,3 %) et le MR (69,3 %)6. Le VB apparaît comme le parti qui dépense le moins en la matière mais qui consacre, par contre, la plus grosse part de son budget à la communication (58,7 % en 2020, avec la N-VA à 31,9 % qui complète le podium). Son personnel parlementaire est en fait fortement impliqué dans l’organisation du parti, ce qui lui permet de réaliser des économies importantes en la matière.

Ces différents éléments mettent en lumière une opposition essentielle qui émerge des différentes phases de numérisation des partis politiques en Belgique et ailleurs en Europe : le fossé entre les forces traditionnelles historiques et les nouveaux partis qui se sont structurés à partir des années 1960 et qui ont été plus à même de dompter le terrain numérique en portant les nouveaux enjeux qui se sont imposés dans nos sociétés (l’écologie, l’immigration ou le rapport plus général à la globalisation). À l’instar de plusieurs homologues européens, les partis des trois grandes familles idéologiques belges (chrétienne démocrate, socialiste et libérale) paraissent à la traine quand on scrute le terrain numérique, et ce pour toute une série de raisons qui ont trait par exemple à une dépendance organisationnelle héritée des structures et cultures historiques.

C’est aussi sensiblement lié à une participation gouvernementale quasi ininterrompue résultant en une certaine inertie organisationnelle car peu incitante à la réforme et à l’intégration innovante de nouveaux outils numériques, là où les partis d’opposition sont plus sensibles au besoin de se réinventer, notamment en cas de défaite électorale. En effet, le phénomène de cartellisation7 a rendu les partis politiques plus dépendants de l’État et des financements publics que de leur base, qu’ils ont petit à petit délaissée et distancée. Des partis tels que le PTB/PVDA ou leVB ont dû subvenir à leurs besoins sans toujours bénéficier de financement public continu, les contraignant à maintenir de bonnes relations avec leur base – et de l’étendre, notamment grâce aux outils numériques.

De plus, en parallèle, ils n’ont pas pour autant abandonné le travail de terrain – et ont pu sensiblement augmenter leur dotation respective suite à leurs dernières performances électorales. Le PTB/PVDA avait par exemple, pour les élections locales de 2018, sensiblement renforcé son offre dans les communes belges, ce qui a pu constituer un terreau fertile à son succès aux autres échelons de pouvoir quelques mois plus tard8. Le constat est similaire pour le VB qui avait amélioré sa présence et ses scores, essentiellement dans les communes flamandes. De plus, le parti a fait de l’ancrage local une de ses priorités pour 2024, en augmentant le nombre de sections locales disponibles en son sein et les ouvrant à des sympathisants qui ne seraient pas membres encartés. Malgré cet investissement dans les sections locales et celui, massif, dans les réseaux sociaux, les procédures décisionnelles dans ces deux partis restent très centralisées. Si les réseaux sociaux (Facebook principalement) et les sections locales leur permettent de consulter informellement les points de vue des membres et d’un groupe plus large de sympathisants, ils n’ont par contre pas créé de mécanismes de démocratie interne, par exemple via des outils numériques, qui l’auraient permis. En ce sens, ces deux partis sont proches de l’organisation des partis de masse desquels ils prétendent se distinguer.

 

 


 

 

Par ailleurs, l’utilisation contrastée des nouvelles technologies par les partis politiques révèle aussi un rapport différent aux enjeux éthiques sous-jacents. En effet, le choix de recourir (ou non) à certaines plateformes – qu’il s’agisse d’un réseau social spécifique, d’une application pour faire voter les membres ou d’un programme destiné à la gestion des électeurs – peut engager des coûts éthiques (généralement autour de l’utilisation des données personnelles) que certains partis semblent moins enclins à consentir. Par exemple, des chercheurs du Cevipol (Université libre de Bruxelles) ont sondé en 2021 les inquiétudes des partis belges par rapport à l’utilisation d’outils digitaux pour les procédures de vote interne. Les principales sources de crainte émanent de fait de problèmes éthiques tels que l’identification personnelle potentielle des participants par les instances du parti ou encore la possibilité que des non-membres prennent part au vote. Des résultats de la question du sondage qui s’y rapportait sont présentés dans le tableau ci-dessous. On peut noter également une inquiétude plus grande pour les problèmes d’ingérence externe et de manipulation des résultats parmi les répondants œuvrant dans les partis traditionnels, et, par contre, une plus grande confiance dans la sécurité de l’infrastructure numérique du parti pour les nouveaux partis.

Des entretiens menés avec des personnes en charge de la communication dans les partis politiques ont également montré que les partis traditionnels et « de gouvernement » (écologistes inclus) se montrent encore réticents à utiliser certains paramètres qui permettent d’accéder à des informations personnelles sur les citoyens, que ce soit via des campagnes publicitaires sur Facebook/Instagram ou via un programme comme Nationbuilder, qui leur permet par exemple de collecter par l’intermédiaire de pétitions d’amples données sur les personnes qui y souscrivent9. Pour leur part, les partis dits « extrêmes » (VB et PTB/PVDA) seraient moins sensibles à ces questions.

En outre, suite à des rapports accablants sur les dépenses importantes effectuées par les partis politiques belges par comparaison avec leurs homologues européens, Ecolo et Groen ont proposé de plafonner les dépenses sur les réseaux sociaux également en dehors des périodes de campagnes électorales, proposition qui a été balayée d’un revers de la main par les libéraux francophones mais soutenue par les socialistes. Indirectement, ceci nous amène de nouveau à l’importance du leadership dans le processus de numérisation. Et ce, tant en termes de communication externe – car c’est sous l’impulsion de leaders charismatiques que certains partis ont pu s’approprier plus aisément les codes des nouveaux canaux de communication que sont les réseaux sociaux – qu’au niveau de l’organisation – où leur habileté (ou absence de) peut parfois faire toute la différence.

L’impact de la pandémie

Finalement, il est impossible de conclure sans évoquer la pandémie de covid-19. Bien qu’il soit encore trop tôt pour quantifier son impact sur la numérisation de l’organisation des partis, son rôle d’accélérateur de l’intégration d’outils numériques dans le quotidien des partis est une évidence. En effet, l’impossibilité d’organiser certaines activités en présentiel a poussé les partis et d’autres instances politiques (parlements, collèges communaux) à les déplacer en ligne. Même s’il ne s’agissait pas forcément toujours d’une nouveauté, la crise sanitaire a néanmoins joué un rôle de catalyseur dans le processus d’adoption de certains outils tels que Teams. En parallèle, on assiste inévitablement à une recrudescence des débats sur les questions de sécurité liées à l’utilisation de ces nouveaux outils. Comme nous l’avons vu, le processus de numérisation des organisations partisanes est loin d’être homogène, et une opposition semble se dessiner entre des partis traditionnels en difficulté et des nouveaux partis plus dynamiques sur le terrain numérique.

La réalité est cependant loin de se conformer à cette dichotomie, mais est plutôt celle d’organisations hybrides : si la plupart des partis n’ont pas encore totalement intégré les outils numériques dans leurs structures et leurs procédures internes, ils tentent tant bien que mal de les incorporer là où elles peuvent faire la différence, et ce compte tenu de leurs ressources (financières et humaines), mais également de toute une série de paramètres que nous avons tenté de mettre en lumière (leadership, structures héritées, idéologie, etc.). On pourrait donc parler d’un « continuum de l’innovation » 10, sur lequel les partis se déplacent au fur et à mesure qu’ils progressent dans le processus de numérisation de leur organisation.

Actuellement, ce seraient les partis – et surtout les candidats – qualifiés de populistes qui semblent bénéficier le plus des évolutions récentes en matière de numérisation de la politique11 Chez nous, les approches différenciées des partis seront donc mises à l’épreuve lors du scrutin de 2024, c’est à ce moment-là seulement que nous serons en mesure de tirer des conclusions quant à leur succès respectif.

(Image en vignette et dans l’article en domaine public ; photo de Greet Daems (PTB) et Raoul Hedebouw (PTB) prise la marche pour le climat par DimiTalen, en octobre 2021.)

  1. E. Paulis, M. Ognibene & A.E. Brennan, « Les partis politiques belges et l’utilisation des réseaux sociaux en ligne », dans P. Delwit & E. Van Haute (éds.), Les partis politiques en Belgique, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2021, p. 67-90.
  2. K. Kosiara-Pedersen, “The 2011 Danish parliamentary election: A very new government”, West European Politics, 35(2), 2011, p. 415-424 et G. Thuermer, « Challenges of online participation: Digital inequality in party-internal processes », Weizenbaum Conference, 2019, p. 10.
  3. P. Gerbaudo, “Are digital parties more democratic than traditional parties? Evaluating Podemos and Movimento 5 Stelle’s online decision-making platforms”, Party Politics, 27(4), 2021, p.730-742.
  4. E. Paulis, M. Ognibene & A.E. Brennan, op. cit.
  5. Voir l’article de J. Bergé dans ce dossier.
  6. B. Maddens, G. Vanden Eynde, & J. Smulders, “De financiële verslagen van de politieke partijen voor het boekjaar 2020: een analyse vanuit een historisch perspectief”, VIVES Briefing, 2021/01.
  7. R. S. Katz, P. Mair, “Changing models of party organization and party democracy: the emergence of the cartel party”, Party politics, 1(1), 1995, 5-28.
  8. E. Paulis, C. François, J. Dodeigne, C. Close, V. Jacquet et G. Matagne, « Les stratégies d’implantation locale de DéFI, du PTB et du PP à l’aulne du scrutin local de 2018 », dans J. Dodeigne, C. Close, V. Jacquet et G. Matagne, Les élections locales du 14 octobre 2018 en Wallonie et à Bruxelles : une offre politique renouvelée ?, Vande Broel, 2020.
  9. L. Kins & N. De Vadder, “Party organisation and campaign digitalisation: analysing tasks and role perceptions among digital communication staff in Frenchspeaking Belgian parties”, The State of the Federation, 2021
  10. R. K. Gibson, When the Nerds go marching in: How digital technology moved from the margins to the mainstream of political campaigns, Oxford University Press, 2020.
  11. J. Zielonka, Counter-revolution: Liberal Europe in retreat, Oxford University Press, 2018.

Emilien PAULIS

Emilien Paulis est chercheur au Centre d’études de la vie politique (Cevipol) de l’Université libre de Bruxelles.


Lucas KINS

Lucas Kins est doctorant en science politique au sein du Centre d’étude de la vie politique (Cevipol) à l’ULB.


En débattre ?

Si la polémique est bien entendu admise et même encouragée, nous vous demandons de rester courtois, de ne pas recourir à l'injure et de rester dans le cadre du sujet. La rédaction se réserve le droit de supprimer un commentaire qui ne respecterait pas ces règles.

Apportez votre contribution au débat

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *