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Ecolo en tête ? Les enjeux d’un « sorpasso » à gauche

Grégory MAUZÉ

Selon les derniers sondages, les écologistes pourraient égaler, voire surpasser localement les socialistes à l’occasion des élections fédérales, régionales et européennes. Un scénario qui, s’il se confirmait, secouerait singulièrement le monde progressiste réformiste.

 

Après avoir perdu son rang de seul maître à bord du vaisseau mère de la gauche, le PS devra-t-il bientôt en céder le gouvernail ? Sept mois après les calamiteux résultats du parti lors des élections locales, il semble clair que le règne social-démocrate sur les eaux progressistes appartient au passé. De fait, les enquêtes d’opinion annoncent les contours d’un bouleversement au soir du 26 mai : tassement du PS à ses plus bas niveaux historiques ; irruption du PTB dans son arrière-cour ; vague verte le talonnant dans le sud du pays et « sorpasso »[1] écologiste à Bruxelles. Les projections du dernier baromètre KANTAR-La Libre-RTBF laissent même entrevoir une égalité en siège entre Ecolo et PS au Parlement de Namur. La précédente étude IFOP-Le Soir-RTL plaçait, quant à elle, les écologistes devant la famille socialiste à l’échelle nationale.

Certes, il ne s’agit que de sondages. Le PS n’est jamais aussi bon qu’en campagne, tandis qu’Ecolo tend à être surcoté. Le statut de favori virtuel de ce dernier l’expose par ailleurs aux attaques en règle de ses adversaires, et on ne peut exclure que le feu croisé du PS et du PTB, d’une part, du MR, d’autre part, fasse mouche.

Des indicateurs plus objectifs et moins volatiles semblent toutefois conforter cette tendance. Sur le temps long, le PS est confronté à une crise profonde due à sa participation au pouvoir. Contamination à l’idéologie néolibérale et rapports de force défavorables l’ont conduit à mettre en œuvre des mesures antisociales, le gouvernement Di Rupo (2012-2014) représentant à cet égard un cas d’école. Les différents scandales impliquant des mandataires socialistes ont également laissé des traces. À l’inverse, Ecolo a successivement incarné le parti de l’éthique et de la bonne gouvernance, puis les mobilisations de la jeunesse pour le climat, et profite actuellement d’un momentum incontestable.

L’hypothèse qui verrait les verts passer du rôle d’arbitre à celui d’un des acteurs principaux de la gauche de gouvernement semble dès lors suffisamment crédible pour en envisager, avec la prudence qui s’impose, les conséquences politiques dans l’espace francophone.

Forcer les alliances à gauche

C’est connu : l’existence d’une majorité parlementaire à gauche est loin de se traduire automatiquement dans la formation de coalitions. Schématiquement, les socialistes peuvent se montrer réticents à s’allier à un parti dont l’attention portée aux aspects qualitatifs de la croissance peut contrevenir au souci de faire « croître le gâteau » à n’importe quel prix. Les écologistes, pour leur part, se méfient comme de la peste des dérives inhérentes à l’occupation – en l’occurrence, socialiste – prolongée du pouvoir, dont les affaires Publifin et Samusocial ont constitué les dernières manifestations en date.

Le contexte préélectoral actuel laisse toutefois entrevoir un alignement des planètes plus favorables aux convergences de gauche que par le passé. Partageant les bancs de l’opposition fédérale depuis 2014, écologistes et socialistes ont durement critiqué les mesures socio-économiques régressives du gouvernement Michel, à un tel point qu’il sera cette fois difficile de faire l’impasse sur le clivage gauche-droite. Au soir des élections communales, la consigne des états-majors des deux partis, plus ou moins suivie, allait dans le sens d’alliances rouge-vertes. Les convergences programmatiques entre les deux partis sont réelles, et la compatibilité entre leurs épures budgétaires remises au bureau du Plan paraît évidente[2].

Bien que les socialistes se soient montrés plus explicitement favorable aux coalitions « les plus progressistes possible » que les écologistes, il est permis de douter de leur sincérité. Affinités personnelles, méfiance envers les trublions verts, et proximité avec les libéraux sur la vision du développement économique pourraient en effet favoriser des convergences rouge-bleues, singulièrement en Wallonie. Prochain Ministre-président pressenti de la région, Jean-Claude Marcourt aurait ainsi, de bonne source, affiché en interne sa claire préférence pour le MR. Le PS, traumatisé par cinq années d’opposition, pourrait par ailleurs chercher à négocier sa participation au niveau national, où le MR constitue l’allié privilégié des principaux partis néerlandophones, en incluant ce dernier dans les majorités régionales. La complexité de l’équation fédérale qui pourrait sortir des urnes se prêtera sans doute particulièrement aux retournements de veste.

À l’inverse, les partisans d’une coalition anti-PS, naguère nombreux chez les verts, se font plus rare depuis le ralliement tardif, mais réel des socialistes à une partie de leur plateforme en matière de bonne gouvernance. Sur le plan politique, on doute qu’Ecolo puisse faire avancer son programme avec le MR, qui a orienté sa campagne sur la dénonciation de sa supposée « rage taxatrice », et dont certains membres en vue frayaient, jusqu’il y a peu, avec les climatosceptiques. Les nouvelles générations de futurs élus ne semblent guère susceptibles de lorgner sur leur flanc droit, pas plus que leur électorat, qu’une récente enquête situait parmi les plus à gauche du royaume[3]. Égaler ou surpasser le PS permettrait dès lors à Ecolo de disposer de l’initiative pour imposer des coalitions fondées sur la cohérence programmatique. Une telle configuration représenterait la meilleure garantie de voir la gauche constituer la charpente des prochaines coalitions dans l’espace francophone.

Briser l’action commune au profit d’une « action progressiste »

Entre méfiance envers un parti qui s’est essentiellement structuré hors de la tradition ouvrière et sympathie pour un programme proche de leurs revendications, l’ambivalence des syndicats à l’égard d’Ecolo a souvent prévalu. Les sources de tension ne manquent pas, notamment entre enjeux environnementaux et intérêts de court terme des travailleurs, comme sur les voitures de société, ou entre droits humains et emploi, comme pour le cas des ventes d’armes de la FN Herstal. Beaucoup craignent également que les verts se montrent, dans le cadre de négociations gouvernementales, plus attachés à l’urgence climatique qu’au soutien aux travailleurs. « Le parti qui sacrifiera l’urgence sociale pour des mesures environnementales trouvera la FGTB sur son chemin », assurait ainsi son président Robert Verteneuil à l’occasion du 1er mai.

À cela s’ajoute, pour le syndicat socialiste, le poids du système belge d’organisation sociale en « piliers », qui lie organiquement les syndicats à leur émanation partisane. Alors que le long déclin du PSC (ex-cdH) avait poussé le Mouvement ouvrier chrétien (MOC) à abandonner la relation privilégiée avec ce dernier, l’« action commune » associant FGTB, PS, mutualités et associations socialistes a longtemps tenu bon. La politique du gouvernement Di Rupo a toutefois contribué à éroder ce lien, comme l’illustra en 2013 l’appel de la FGTB-Charleroi à l’émergence d’un pôle de gauche radicale. En septembre 2017, le secrétaire général de la FGTB wallonne affirmait vouloir désormais s’adresser à l’ensemble des forces progressistes.

Si l’action commune semble avoir encore de beaux jours devant elle (comme l’a montré le meeting d’unité socialiste du 1er mai), une nouvelle perte électorale sèche pour le PS pourrait renforcer les tenants internes d’une « action progressiste ». L’indépendance de l’organisation pourrait s’en trouver renouvelée, et la vigueur du militantisme syndical moins tributaire de la participation ou non au pouvoir de son relais traditionnel. Alors que le PTB tire actuellement largement parti du désamour entre PS et FGTB, cette dernière pourrait juger utile de se tourner vers Ecolo. Les liens avec ce parti, pratiquement inexistant jusqu’à présent, pourraient en effet se révéler indispensables pour disposer d’une oreille attentive supplémentaire au(x) gouvernement (s).

La proximité d’Ecolo avec les organisations de défense des droits humains et de l’environnement représenterait aussi l’occasion de concevoir et d’articuler ces politiques à l’agenda syndical de façon intégrée. Pour peu qu’elle se fasse dans la concertation, cette approche pourrait contribuer à parachever la prise en compte des thématiques environnementales par les organisations de travailleurs, et de penser et d’agir de manière conjointe pour la justice sociale et climatique.

Détacher les classes moyennes des catégories supérieures

La capacité de la droite à mettre en place des politiques sociales au service du petit nombre repose en partie sur sa faculté à créer un sentiment de communauté d’intérêts entre catégories intermédiaires et supérieures. En réalité, les convergences entre celles-ci n’ont rien de naturel. Une étude de l’OCDE de 2019 épinglait la similitude entre l’évolution du revenu médian et celui des 10 % les plus pauvres, tous deux en stagnation, cependant que celui des 10 % les plus riches s’envolait. De la même manière, le décalage entre le taux effectif d’imposition payé par les PME et les multiples dispositifs favorisant l’évitement fiscal pour les multinationales permet de douter d’un intérêt uniformément partagé du « monde de l’entreprise ».

Le dernier scrutin communal a dessiné les contours de deux dynamiques concomitantes : la percée du PTB dans les catégories populaires et celle d’Ecolo dans les zones urbaines traditionnellement libérales. Alors que la gauche radicale captait les déçus du PS susceptible de se tourner vers l’extrême droite[4], les verts parvenaient à inclure dans le giron de la gauche des électeurs des classes moyennes naguère acquises au centre-droit. Si ce phénomène n’est pas synonyme d’intégration soudaine de ces dernières au « peuple de gauche », il marque à tout le moins le déclin d’une certaine hégémonie culturelle de la droite parmi ces catégories. « L’image et le message du néolibéralisme ne passent plus », déplorait ainsi tout de go le chef de fil du MR bruxellois Alain Courtois au lendemain des élections. Cette dynamique est susceptible de s’amplifier : selon le baromètre Lalibre/RTBF, les scores cumulés du PTB, du PS et d’Ecolo passeraient de 40.55 à 52.4 % à Bruxelles de 45.28 à 61.5 % en Wallonie – ce qui porterait la gauche à des niveaux inégalés.

Dans ce contexte, une coalition axée autour d’un tandem PS-Ecolo sur un programme de gauche pourrait permettre la constitution d’un « bloc historique »[5] formé des catégories populaires et d’une frange des classes moyennes. Cette majorité sociale progressiste divergerait des alliances gauche-droite passées en ce qu’elles reposeraient non pas sur un compromis forcé entre intérêts opposés, mais sur de réelles convergences entre projets de sociétés similaires.

Le danger de l’hétérogénéité

Les perspectives progressistes qu’ouvrirait une majorité de gauche dominée par sa composante écologiste seront largement tributaires des rapports de force au sein de cette dernière au soir du 26 mai. Si Ecolo assume actuellement une certaine radicalité, sa forte hétérogénéité idéologique l’expose au retour des courants internes cherchant à participer au pouvoir en restant dans les clous du carcan austéritaire et néolibéral. À cet égard, le poids octroyé par les votes de préférence aux candidats verts qui accordent une place centrale à la question sociale sera déterminant.

La capacité de l’hypothétique attelage progressiste à transformer l’essai dépendra également de sa volonté politique de confronter les structures de domination existantes. La vigilance et la pression citoyenne, associative et syndicale, seront plus nécessaires que jamais pour le pousser à « penser hors du cadre ».

Les futurs contingents d’élus du PTB, dont l’impact sur le glissement à gauche du débat public n’est plus à prouver, pourraient eux aussi jouer un rôle d’aiguillon essentiel pour maintenir le cap à bâbord. Sous réserve, toutefois, que le score du parti marxiste, qui exclut de participer au pouvoir en l’état actuel des rapports de force, ne rende les formations de droite arithmétiquement incontournables, et condamne ce faisant la mise en route d’un moteur vert-rouge.

 

[1] « Dépassement » en italien, du nom de la tentative du Parti communiste italien de passer devant son rival historique, la Démocratie chrétienne, durant les années 1970 et 1980.

[2] La Libre, 27 avril 2019

[3] Belgian Local Elections Study, “Enquête sotie des urnes 2018”, Rapport RTBF et Le Vif, Janvier 2019

[4] Selon le baromètre La libre/RTBF, 61 % des électeurs potentiels du PTB pourraient également voter pour le Parti Populaire, d’extrême droite.

[5] Concept du penseur et dirigeant communiste Antonio Gramsci, désignant l’alliance de groupes sociaux susceptibles de s’allier autour d’un projet de société à vocation majoritaire. Lire https://www.revuepolitique.be/chronique-electorale-essai-danalyse-gramscienne/

Grégory MAUZÉ

Politologue et journaliste, membre du collectif éditorial de Politique.


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Une contribution pour "Ecolo en tête ? Les enjeux d’un « sorpasso » à gauche"

  • Rien sur les liens CSC (MOC) et Ecolo. Pourquoi ? Rien sur le passage des voies cdH vers Ecolo ? Le discours libéral a toujours la cote au sommet d’écolo, celui-ci pourra-t-il s’en défaire ? La critique libérale sur Ecolo (L’hôpital se fout toujours de la charité) est assez juste : gérer la société par les taxes, ce n’est pas vraiment socialiste, ni de gauche ni même “social”.

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