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Politique Actu N°110
Actu

Éloge du “middenveld”

Henri GOLDMAN

[EDITORIAL du n°110 de Politique paru en décembre 2019]

Le 9 décembre, Paul Magnette a été déchargé de sa mission d’informateur fédéral. À l’heure où j’écris, un duo lambda a pris le relais et amuse le tapis. Suspense ? Nenni. Les carottes sont bien cuites et le champ des possibles s’est réduit au minimum. Le résultat des élections du 26 mai avait déjà éliminé la possibilité d’une reconduction de la Suédoise. Une deuxième hypothèse avait animé pendant des semaines les deux premiers duos d’informateurs : acoquiner le PS et la N-VA. Aujourd’hui, plus personne n’y croit vraiment.

Les leaders de ces deux formations savent parfaitement que leur improbable attelage, s’il n’explose pas au premier incident, les conduirait au suicide. L’un et l’autre devraient alors faire face à des oppositions symétriques, Ecolo et PTB d’un côté, Vlaams Belang de l’autre. Débâcle assurée. Ne reste qu’une seule formule disponible politiquement et mathématiquement : un large accord rassemblant les familles socialiste, écologiste, libérale et englobant le CD&V, qu’on dénomme généralement « arc-en-ciel élargi » et que le CDH pourrait rejoindre. Seule cette formule disposerait d’une assise parlementaire suffisamment confortable. Les derniers galops d’essai ne feront que le démontrer : il n’y a pas d’alternative, sauf un retour aux urnes qui s’annonce catastrophique pour beaucoup.
Partons donc de cette hypothèse : nous aurons tôt ou tard un large gouvernement qui rassemblera les quatre principales familles politiques présentes au Nord et au Sud. De toutes les formules dont il fut question, c’est de loin la moins indigeste. Et pourtant, il n’y a pas de quoi pavoiser.

Car, pour qu’un tel gouvernement puisse se mettre en place, combien de couleuvres faudra-t-il avaler ? La première note de Paul Magnette était déjà bien calibrée pour ne pas effaroucher ses potentiels partenaires libéraux. Dans une deuxième mouture, elle fut encore passée au bleu. La Première ministre intérimaire, Sophie Wilmès, en qualité de « négociatrice en chef » pour le MR, reconnaissait que les textes distribués par l’informateur avaient évolué au fil des versions successives, mais qu’« ils sont encore trop à gauche ». Sur cette base, pas question que le MR s’y rallie, pour ne rien dire de l’Open VLD. Les deux partis libéraux ne renient rien de la Suédoise et on peut compter sur eux pour que, en matière fiscale et sociale, le nouveau gouvernement ne s’inscrive pas en rupture avec l’ancien. Bref, les enchères vont encore monter.

Peut-on espérer mieux ? Les rapports de force sont ce qu’ils sont. Bruxelles et la Wallonie, qui ont voté à gauche, constituent des exceptions européennes. Chez tous nos voisins, les gauches (en additionnant les socialistes et sociaux-démocrates, les écologistes et la gauche radicale) sont en recul. Partout autour de nous, la protestation populaire contre les politiques néolibérales a nourri un chauvinisme identitaire qui fait des migrants et de leurs descendants les boucs émissaires de la colère sociale. En Flandre, la majorité « suédoise », poussée dans le dos par le Vlaams Belang, montre en ce moment ce dont elle est capable. Elle ne se contente pas de sabrer dans les budgets culturels1. Elle s’emploie aussi à détruire une des caractéristiques les plus remarquables du modèle belge : sa société civile, qu’on désigne en Flandre sous le nom de middenveld2 et que nous passons au crible dans ce numéro.

Ce middenveld a une histoire. N’importe quelle association – de joueurs de pétanque ou de pêcheurs à la ligne – n’en fait pas partie. Le middenveld à la belge est l’enfant conjoint de la social-démocratie et de la démocratie chrétienne. Soit deux mouvements, au départ concurrents puis de plus en plus complémentaires, qui ont eu l’ambition d’organiser les travailleurs puis d’autres couches populaires à partir d’en bas. Ce sont ces deux mouvements qui ont façonné ce que les politologues appellent le « modèle consociatif » belge en tenant la société politique sous tutelle.

Au fil des années et singulièrement dans les décennies prospères de l’après-guerre, ces mouvements sont devenus des sous-traitants des politiques publiques dans de nombreux domaines, de l’enseignement à la santé en passant par l’éducation permanente, tout en faisant des organisations syndicales des interlocuteurs incontournables de la concertation sociale. Au fil du temps, ce modèle s’est assoupli. Le lien avec les partis politiques s’est distendu et une société civile plus jeune a pu se développer en dehors des deux piliers historiques tout en bénéficiant de l’espace concédé à la « société civile ». Celle-ci a fini par constituer un authentique contre-pouvoir institué.

Ce contre-pouvoir, avec ses propres pesanteurs bureaucratiques, a souvent été accusé de s’être complètement intégré dans le « système » et d’avoir contribué à sa préservation alors qu’il restait très imparfait du point de vue de la justice sociale. Pas faux. Mais cette préservation fonctionnait dans les deux sens.
Dans le cadre d’un équilibre global, cette société civile s’était vue reconnue dans son utilité sociale.
En échange, elle prenait en charge et relayait les demandes de la population en les canalisant et en amortissant leur expression. Elle fut ainsi longtemps – et reste encore – un facteur d’apaisement social. Mais cet équilibre a un coût.
Ce coût, les forces économiques dominantes, aux abois à cause d’une concurrence internationale aiguisée, ne sont plus prêtes à le payer. La liquidation de ce middenveld est au cœur du projet que la N-VA met aujourd’hui en œuvre en Flandre.

Dans le gouvernement pléthorique qui s’annonce, nous compterons des ami·e·s. Nous leur demanderons beaucoup, mais nous pouvons déjà imaginer le prix des gages qu’il faudra donner à la droite flamande pour éviter le retour d’une crise politique qui sera alors une crise de régime. Pour autant, il n’est pas question de capituler par avance en renonçant au refinancement des services publics, à un plan climat vraiment contraignant, à la remise à flot d’une sécurité sociale exsangue, à un impôt sur les grandes fortunes, à la globalisation des revenus… Et il faudra y ajouter la préservation sourcilleuse de la capacité de la société civile d’exercer son contre-pouvoir. L’attaque que celle-ci connaît en ce moment en Flandre doit nous alerter. Protégeons cette digue que constitue notre middenveld, qui condense toute l’expérience historique de l’auto-organisation populaire et dont nous avons absolument besoin pour faire en sorte que, le plus vite possible, le balancier reparte dans l’autre sens.

15 décembre 2019

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>>> À partir de ce numéro, Vaïa Demertzis rejoint Henri Goldman à la rédaction en chef de Politique. Chercheuse au Crisp qu’elle quitte début 2019, elle participe depuis lors au collectif éditorial de Politique et y publie une « chronique européenne ». Par ailleurs, elle travaille au service d’études d’une organisation syndicale.

  1. Voir la chronique de Maryam Benayad dans ce numéro.
  2. Littéralement, « terrain du milieu » ou « champ intermédiaire ».

Henri GOLDMAN

rédacteur en chef de "Politique"


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