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Politique Analyses N°106
Analyses

Erdoğan superstar ?

Altay Manço

L’accès au droit de vote des Turcs résidant à l’étranger pour les élections dans leur pays d’origine a renforcé la visibilité des clivages politiques turcs en Belgique. Les campagnes du président Erdoğan et le soutien dont il bénéficie alimentent les conflits internes à la communauté, mais créent aussi des débats typiquement belges sur la double allégeance, la droite populiste remettant en cause la double nationalité des personnes d’origine turque. Au-delà du conflit de valeurs ou du signe de l’échec de l’intégration que d’aucuns y voient, le vote pour Erdoğan en Belgique a ses explications sociologiques.

CONVERSATION AVEC ALTAY MANÇO parue dans le n°106 de POLITIQUE (décembre 2018)

Le soir des législatives anticipées de 2015 où l’AKP de Recep Tayyip Erdoğan a reconquis sa majorité absolue au parlement turc, le passage d’un cortège pro-Erdoğan devant les bureaux bruxellois du Parti républicain (CHP, kémaliste) a dégénéré en bagarre. Quelques mois plus tôt déjà, un meeting électoral du président turc avait suscité la polémique, ses opposants accusant la mobilisation des moyens diplomatiques et consulaires pour remplir l’Ethias Arena de Hasselt, tandis qu’une partie de la classe politique belge vilipendait le discours d’Erdoğan. Depuis, de nombreux rassemblements ont été interdits en Europe pour éviter des heurts entre supporters et contre-manifestants.

Pourtant, le verdict des urnes est sans appel : 75 % des Turcs ayant voté en Belgique ont plébiscité l’homme fort d’Ankara, tendance qui trouve d’autres explications que la faiblesse de l’opposition ou l’usage des moyens d’État. Pour Altay Manço, « les Turcs de Belgique viennent principalement d’Anatolie centrale et de l’Est de la mer Noire. Ce sont les fiefs d’Erdoğan et de l’AKP : Konya, Kayseri, Afyon, Rize, Trabzon… Il est difficile d’imaginer qu’ils votent autre chose dans un avenir proche. Par ailleurs, aussi loin qu’on puisse analyser la distribution des votes en Turquie, depuis le début du multipartisme dans les années 50, la Turquie vote environ 2/3 à droite et 1/3 à gauche, pour autant qu’on puisse considérer le CHP – kémaliste – comme un parti de gauche. » L’ampleur du soutien, encore plus prononcé qu’en Turquie, s’explique également par des facteurs migratoires : « C’est un vote issu de l’immigration et l’immigration n’est pas un phénomène représentatif. Les migrants sont des gens issus d’un monde rural et sont peu scolarisés. C’est aussi une population qui se régénère avec les mêmes ressorts : depuis les années 1990, trois quarts des personnes arrivées en Belgique le sont par mariage. Le profil familial reste donc stable, ils viennent des mêmes endroits, sinon des mêmes familles. Et le profil des arrivants faiblit, ils sont de moins en moins scolarisés surtout chez les hommes. Ce recrutement, qui d’ailleurs est en train de se tarir pour diverses raisons, a permis d’importer constamment un profil quasi semblable depuis le début de l’immigration. »

Le niveau d’éducation est un autre facteur d’analyse pertinente : « Quand on regarde qui vote Erdoğan en général en Turquie, on constate que plus on est éduqué, moins on vote pour lui » selon Manço, qui établit le parallèle avec la diaspora en Belgique : « Le taux de réussite scolaire est assez faible avec 10 % seulement de détenteurs d’un diplôme du supérieur contre 50 % pour l’ensemble du Royaume. Ce public est également marginalisé sur le marché de l’emploi avec un taux d’éloignement fort, pour des questions, notamment, de santé ou de formation. »

Le constat est d’autant plus frappant que, dans des pays comme les États-Unis et le Canada où l’immigration est contrôlée et où le profil socioéconomique des migrants sélectionnés est de plus en plus pointu, le vote des Turcs est aux antipodes de ce qu’il est en Europe de l’Ouest : l’élite citadine y est surreprésentée et vote massivement pour l’opposition. Il en est paradoxalement de même dans la plupart des pays arabes, qui attirent principalement des hommes d’affaires ou des employés qualifiés, moins sensibles aux questions identitaires ou religieuses et à l’accent conservateur du pouvoir en place, tandis que les pays scandinaves avec une forte concentration de réfugiés politiques issus des minorités connaissent un vote plus équilibré.

Le taux de participation de 54 % atténue toutefois les conclusions hâtives que l’on a pu tirer après les élections (« LA communauté turque de Belgique soutient Erdoğan »). D’ailleurs, l’importance symbolique que les Turcs accordent à la politique de leur pays varie fortement selon leur profil et cela se voit dans les urnes. Manço explique que « dans les familles kémalistes ou alévies, où le niveau de scolarisation est plus élevé, il y a une intégration plus grande sur le marché de l’emploi ou dans la société en général : il y a des avocats, des médecins… on perd presque l’usage de la langue turque, car les réseaux sont plus diversifiés. Et sur le plan politique, on remarque une distanciation de la politique turque, une sorte de dépit face au pouvoir en place. Il n’y a pas d’appropriation politique, tandis que les soutiens de l’AKP, eux, continuent de se mobiliser sur le terrain. Le profil républicain s’assimile peut-être plus, pas tant pour des raisons culturelles, mais pratiques, parce qu’ils ont fait des études et qu’ils sont habitués au mode de vie urbain occidental. Pour caricaturer, je dirais que le réfugié politique des années 1970, militant gauchiste avec un peu de sensibilité républicaine, aura du mal à mobiliser ses propres enfants qui seront fonctionnaires à la Région wallonne ou éducateurs à Lire et écrire. Lui sera peut-être observateur pour le CHP au scrutin à Bruxelles, mais son enfant n’ira même pas voter et dans une génération le lien sera rompu totalement ». La sociologue turque Sevinç Doğan, auteure d’une des rares études de terrain sur le militantisme au sein de l’AKP, décrit cette capacité de mobilisation comme un sentiment de valorisation et de reconnaissance d’une population fragilisée et à qui le pouvoir donne l’illusion qu’il aurait tout à perdre en son absence.

Un profil prolétaire

Au-delà des fantasmes qu’il suscite, l’électorat d’origine turque peut être qualifié d’ultra-rationnel, jusqu’à défendre ses intérêts politiques par une stratégie diamétralement opposée selon qu’il vote en Belgique ou en Turquie : « Les trois quarts des Turcs sont également belges, donc électeurs. Une personne sur trois est exclue du marché de l’emploi, et une sur trois est indépendante ou assimilée et produit donc ses propres revenus. Le dernier tiers est salarié. Cela donne un profil prolétaire, car les gens ne sont pas très qualifiés, voire même un lumpenprolétariat pour ceux hors emploi. 80 % sont propriétaires malgré leur exclusion socioprofessionnelle. Et ces 80 % sont propriétaires non seulement en Belgique, mais aussi en Turquie. C’est donc un profil qui combine des ouvriers, des petits indépendants et des allocataires sociaux. Pour une part, c’est un électorat type PS pour la Belgique, ce que démontrent plusieurs études récentes. Ils votent ici pour un parti qui défend la veuve et l’orphelin, mais qui a aussi la subtilité de présenter des figures de diverses communautés, notamment au niveau local. Par rapport à la Turquie leur profil est différent, car ils y sont assimilés à une classe de rentiers : ils n’y vivent pas, n’y travaillent pas, mais y possèdent, y louent et y investissent, y compris dans les commerces, mais surtout dans l’immobilier. C’est donc une autre classe et leur pouvoir d’achat est gigantesque par rapport à la Turquie. Les intérêts et la sensibilité politique divergent en conséquence et ils n’y votent pas de la même manière. Ici la majorité vote plutôt à gauche, en Turquie ils votent à plus de 70 % à droite, pro-Erdoğan. »

Durant ses 16 ans de pouvoir sans partage, Erdoğan a rendu plus visibles en Europe les fractures existantes de la société turque par la rupture qu’il a voulu marquer avec certains discours de l’État kémaliste, mais au fond, il n’a pas créé ces fractures. L’accès au droit de vote des ressortissants turcs vivant à l’étranger a renforcé l’importation de la politique turque en Belgique, notamment autour des grandes échéances électorales comme les référendums ou les élections législatives et présidentielles, alors qu’auparavant les conflits se cristallisaient autour des droits des minorités et de la loyauté à l’État, questions sur lesquelles aucun parti traditionnel de l’échiquier politique ne se démarque réellement : sur le conflit kurde ou le génocide des Arméniens, kémalistes et nationalistes peuvent se révéler plus virulents que le gouvernement actuel, qui a le mérite d’avoir initié de timides pourparlers jusqu’en 2015. Altay Manço pense même qu’Erdoğan a rapproché des pans entiers de la société : « Je suis intervenu dans des communautés turques locales. Les familles disaient déjà être divisées dans les années 1980 ou 1990. Je constate plutôt qu’Erdoğan a été rassembleur. À part les académiciens, les Kurdes, les Alévis et les retraités pro-CHP, il a rassemblé tout le monde. Il ne reste plus rien. Ces quinze dernières années, il a phagocyté la droite, en ce compris les nationalistes du MHP. Par contre, le déchirement intra-AKP après le coup d’État manqué de 2016 et le combat contre les gülenistes, oui cela a été très violent. Mais globalement, Erdoğan a parlé aux gens comme ils voulaient qu’on leur parle. Il n’est pas le plus fin des politiciens, mais son parti est un vrai parti de masse. C’est ni plus ni moins que du populisme néolibéral, le même qui contamine la vie politique de nombreux pays occidentaux. »

Rupture avec le laïcisme

L’exacerbation des tensions autour de la personne d’Erdoğan provient sans doute davantage de la bipolarisation de la vie politique : la consolidation des milieux conservateurs crée en miroir un « bloc » d’opposition, hétéroclite, mais ayant pour seule cible le même homme. S’y ajoute la rupture avec le laïcisme kémaliste, qui a soudainement relégué dans le bloc d’opposition l’ancienne intelligentsia officielle, un groupe social jusque là allié des politiques de l’État.
D’après Manço, l’opposition séculaire/religieux n’est d’ailleurs pas une ligne de fracture totalement pertinente pour comprendre réellement les tensions qui animent la communauté turque : « On peut avoir des gens peu religieux qui se retrouvent dans la politique d’Erdoğan ou lui témoignent loyauté en tant que chef d’État dans les grandes questions liées à la politique internationale ou à l’intégrité de l’État. À l’inverse, beaucoup de gens très pieux, conservateurs, mais accommodés au laïcisme kémaliste peuvent penser que l’on va trop loin. Même parmi ces gens-là il y a un malaise face à certains discours ambiants, pas tant le discours des politiques ou du président, mais des leaders d’opinion qui émergent : des imams, des chroniqueurs… qui avancent de nouvelles théologies décomplexées. Des courants qui ont toujours existé dans la société turque, mais qui aujourd’hui prennent confiance et utilisent les médias. En Belgique aussi on peut constater des divisions sur ce thème, notamment sur les réseaux sociaux. »

L’influence et la popularité de l’AKP au sein de la diaspora n’entretiennent pas seulement les tensions intracommunautaires, elles contribuent à l’émergence de débats dans la politique belge, alimentés par les milieux populistes. Ainsi des mandataires N-VA et CD&V, rejoints par Alain Destexhe, ont-ils proposé de supprimer la double nationalité après le dernier scrutin présidentiel : « Les Turcs ont voté pour un système autoritaire. Supprimons la double nationalité. Il faut choisir ! », twittait Hendrik Bogaerts. Destexhe emboitait le pas : « 77,8 % pour l’islamisme et l’autoritarisme, elle est bien réussie l’intégration ! » Juridiquement douteuse, la proposition a enflammé les réseaux sociaux, certains évoquant le retrait pur et simple de la nationalité belge ! Jouant la carte du clash civilisationnel, ces discours renforcent la rhétorique du pouvoir turc, qui surenchérit dans sa posture victimaire et sa récupération politique de la glorieuse histoire ottomane. Ce procédé peut séduire, principalement dans les couches les plus défavorisées de la communauté turque, en recherche de valorisation identitaire : « L’incohérence occidentale est un argument : la défense des droits de l’Homme n’empêche par exemple pas l’oppression des Palestiniens, et donc Erdoğan se positionne comme leader d’un pays musulman avec une économie qui marche et qui tient tête. Cela plaît beaucoup. On peut aussi plus facilement justifier nos propres excès en pointant ceux des autres », ajoute Altay Manço.

Qualifier le vote Erdoğan en Belgique d’islamiste ou de confessionnel, le considérer comme l’expression d’un conflit civilisationnel relève toutefois de l’excès. La relative discrétion de la communauté turque dans les débats liés à la reconnaissance des droits des musulmans en Belgique en est une preuve, d’après Manço : « Le nationalisme est beaucoup plus déterminant pour les Turcs. Erdoğan a récupéré le nationalisme plus que l’islam. Les Turcs ne sont pas ceux qui se positionnent le plus ouvertement sur les questions religieuses ou qui sont les plus revendicateurs. Ils ont leurs propres espaces de liberté, leurs entreprises, leurs mosquées, et s’en accommodent bien. »

Toutefois, la manière dont le débat est posé en Belgique exacerbe les tensions entre partisans et opposants du gouvernement : la grille de lecture réductrice voyant d’une part un Erdoğan religieux et de l’autre une opposition « laïque » ou « tournée vers l’Occident » néglige non seulement la diversité du champ politique, mais aussi la portée du souverainisme turc qui transcende les clivages, le sentiment anti-occidental se retrouvant aussi bien à droite qu’à gauche de l’échiquier, certes avec des accents différents. Mais c’est au sein de la communauté même que ce débat importé dans la politique belge, voire européenne, produit ses pires effets : les instances progouvernementales et leurs partisans se nourrissent du moindre signe d’hostilité occidentale pour qualifier les opposants de la diaspora d’alliés des « ennemis extérieurs », déniant toute légitimité à la critique interne ; à l’opposé, un discours de classe méprisant avec des accents parfois islamophobes, reprenant les clichés véhiculés par la droite populiste en Belgique, est intégré lentement dans le champ lexical d’une partie de l’opposition même, y compris parfois à gauche.

Au final, au-delà des facteurs sociologiques ou psychologiques stricto sensu, le soutien à l’AKP est aussi en grande partie dû à la simplification administrative dont les ressortissants turcs de l’étranger ont bénéficié. « On peut dire qu’il y a une part liée au développement de l’informatique et de l’internet, mais il est clair que l’AKP profite de ce phénomène. En général pour les Turcs de l’étranger, le pouvoir facilite le fait d’être turc : on permet aux personnes en défaut de service militaire de retourner au pays, on amène les urnes jusqu’en Belgique pour voter… Un autre élément qui favorise le vote est que les Turcs de Belgique ne sont nullement touchés par les effets de la politique d’Erdoğan. Ils bénéficient d’opportunités ici, mais ne voient pas l’intérêt d’une démocratie là-bas. Pour la majorité ici par exemple, la liberté de presse, cela ne signifie rien alors que le pont dans leur village, ils l’ont traversé, c’est tangible. Mais la liberté académique, ça ne se mange pas. On ne les a peu sensibilisés à cela », conclut Altay Manço.

Propos recueillis et retranscrits par Erdem Resne.

Altay Manço

Directeur scientifique de l'Institut de recherche, formation et action sur les migrations (Irfam)


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