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Éviction de R. Vertenueil : que s’est-il exactement passé à la FGTB ?

Mateo ALALUF

On a lu beaucoup de commentaires et explications étonnantes à propos du récent remplacement du président du syndicat socialiste.
L’occasion de revenir sur le fonctionnement des syndicats en Belgique, et en particulier celui de la FGTB.

Après une rencontre mercredi 3 juin entre le président du parti libéral MR Georges-Louis Bouchez et celui du syndicat socialiste FGTB Robert Vertenueil, ce dernier a perdu la confiance des instances de son organisation et a été remplacé par Thierry Bodson, leader de l’aile wallonne du syndicat. Les médias, jusqu’alors mobilisés exclusivement par le coronavirus, ont trouvé dans les déclarations tonitruantes des éminences libérales de quoi se déconfiner et revenir à leur business as usual. Il y avait en effet matière à agiter le landerneau : l’éviction de Verteneuil ne pouvait résulter que d’un complot du PTB « infiltré » au sein de la FGTB. Georges-Louis Bouchez y voit un « précédent très grave pour la démocratie » (Sudpresse 11/6/2020). Le vice-premier ministre libéral David Clarinval met en garde contre la « soviétisation qui menace le syndicalisme » et appelle « tous les démocrates à lutter contre cette menace anti-démocratique qui étouffe aujourd’hui la flamme de la liberté syndicale » (Carte blanche de D. Clarinval et C. de Salle, Le Soir, 9/6/2020). Même le député socialiste Patrick Prévot n’est pas en reste. Il tweete : « Certains cadres PTB’istes auront donc eu la peau » de M. Vertenueil « parce qu’il a eu l’outrecuidance de discuter avec le président d’un parti démocratique ! Cette décision est à vomir. Et je pèse mes mots » (Belga, 9/6/2020).

Que s’est-il donc passé à la FGTB ?

Que s’est-il passé à la FGTB pour que tant d’inepties aient pu être répétées jour après jour ? Pour le comprendre, il faut d’abord avoir en mémoire le fonctionnement du syndicat. La FGTB est formée au départ par la coalition de travailleurs partageant une activité professionnelle donnée dans une région. Ainsi peut-on parler par exemple du syndicat des métallurgistes de Liège, des employés de Bruxelles et des dockers d’Anvers. Les syndicats, appelés sections professionnelles, se regroupent selon le secteur d’activité en centrales professionnelles (services publics CGSP, employés Setca, métallos…) et selon la région en régionales interprofessionnelles (Liège, Charleroi, Bruxelles, Gand, Anvers…). Enfin, les régionales sont regroupées en interrégionales (Wallonie, Flandre, Bruxelles). Le résultat est une structure très décentralisée avec cependant une prépondérance des centrales professionnelles.

La FGTB est donc une confédération qui rassemble des syndicats regroupés en 6 centrales professionnelles, 16 régionales interprofessionnelles et 3 interrégionales. Deux règles régissent son fonctionnement. D’abord une répartition des compétences : les centrales négocient les conventions collectives sectorielles, les régionales assurent des services comme l’indemnisation du chômage et la FGTB fédérale négocie les accords interprofessionnels. Ensuite, le principe de la démocratie déléguée régit son action. A chaque niveau de l’organisation, les représentants fonctionnent par délégation. Le président de la FGTB agit en conséquence en fonction du mandat qui lui est donné par les centrales et les régionales.

Lire aussi : “Syndicats : des acteurs structurellement sous tensions“, par Jean Faniel (Politique, n°104, juin 2018)

La rencontre entre des dirigeants du syndicat socialiste et ceux des partis politiques, y compris libéraux, n’a rien d’exceptionnel. Vertenueil et Bouchez se sont d’ailleurs vus maintes fois ne fut-ce que sur des plateaux de télévision. Certes la rencontre des deux présidents le 3 juin dans les locaux de la FGTB avait de quoi surprendre. Le MR n’est-il pas jugé par la FGTB responsable de la politique d’un des gouvernements les plus droitiers de l’après-guerre ? Mais rien de plus. Pas de quoi fouetter un chat.

Si Robert Vertenueil a le droit de discuter avec un président de parti, fut-il libéral, il n’avait cependant pas mandat pour proposer un « nouveau pacte social » entre partenaires sociaux et partis politiques. En proie à des critiques, même s’il a reconnu son erreur il n’a pas accepté lors d’une réunion des centrales professionnelles le lundi 8 juin avoir commis une faute stratégique et politique. Comme les centrales lui ont refusé la confiance, il n’avait d’autre solution que celle de quitter la présidence du syndicat lors de la réunion du bureau le lendemain.

Un complot du PTB ?

La démocratie syndicale, même en période de confinement, a donc été respectée à la FGTB. Mais cette apparence démocratique ne cacherait-elle pas en réalité un complot ourdi par le PTB pour avoir le scalp de Vertenueil ? C’est du moins ce qu’ont affirmé nombre d’observateurs sans cependant apporter d’autre argument à leurs accusations que les intentions diaboliques attribuées sans preuve au PTB.

Le remplacement de Robert Vertenueil par Thierry Bodson qui assure l’intérim, s’est déroulé en raison des conditions de confinement dans les seules limites des instances syndicales sans que les affiliés aient pu y être impliqués. Or, les tenants de la thèse du complot se fondent sur l’influence des militants du PTB à la base de l’organisation. Cet épisode ne s’est-il pas déroulé précisément en dehors de la base ? Le débat pour la désignation du nouveau président aura lieu précisément lors du prochain congrès qui aura à désigner après la rentrée le nouveau président.

Ensuite, quoi qu’il en soit de cet imbroglio, Robert Vertenueil est un syndicaliste de gauche, largement respecté en tant que tel. Issu de la Centrale Générale, grande centrale ouvrière de la FGTB, il a une sensibilité fédérale forte. Thierry Bodson, taxé aussi à gauche, est issu de la régionale de Liège et a manifesté tout au long de son parcours syndical un engagement régionaliste assumé. Les médias ont insisté sur le fait que Thierry Bodson avait prôné la constitution d’une majorité PS, Ecolo, PTB en Wallonie. Mais ils n’ont guère rappelé que Robert Vertenueil était aussi favorable à une telle majorité. Dans ce casting, si le PTB, seul parti national, très attaché au niveau fédéral, devait choisir, sa préférence n’irait-elle pas plutôt à Vertenueil ? Tant qu’à imaginer un complot du PTB, celui qui consiste à dégommer son président au profit d’un régionaliste assumé, manque singulièrement de crédibilité.

Un nouveau pacte social… mais avec qui ?

Les réserves des dirigeants des centrales à l’égard de Robert Vertenueil ne datent pas du seul épisode de la « rencontre ». Ils lui reprochaient déjà sa passivité face aux problèmes administratifs et financiers du syndicat demeurés toujours sans solution et son incapacité à animer une équipe. La confiance des instances de la FGTB vis-à-vis du président était déjà chancelante et à terme un tel aboutissement était prévisible. Toutefois ces réserves ne suffisent pas à expliquer son éviction. D’autant plus que d’un point de vue strictement personnel Robert Vertenueil bénéficie de l’estime de ses collègues et que personne ne met en doute la sincérité de son engagement. Mais la proposition faite au président du MR d’entamer la discussion d’un « nouveau pacte social » s’inscrit à l’opposé de la stratégie du syndicat et a heurté de front les militants. Déjà affaibli au sein de son organisation, cette rencontre a bien été le motif de l’éviction de Vertenueil à ce moment précis.

La FGTB, comme toute organisation syndicale, est avant tout une machine à négocier. A tous les échelons, les délégués et permanents dans les entreprises, secteurs d’activité, régions et au plan interprofessionnel négocient les salaires, conditions de travail, jours de congé, santé et sécurité au travail, emploi, et bien d’autres choses encore. Les syndicats sont aussi présents dans diverses institutions, dans de nombreuses instances paritaires et dans la gestion de la sécurité sociale. Mais conclure un pacte social est une toute autre affaire. D’abord, la question du rapport de force est ici primordiale. Ensuite, avec qui faut-il pactiser ?

Lire aussi : “Négocier, un besoin vital pour les syndicats ?“, par Jean Faniel (Politique, n°89, mars 2015)

Le « pacte social » de l’après-guerre constitue l’idéal-type de tout « nouveau pacte social ». Pourtant en Belgique il n’y eut à l’époque qu’un « pré-accord de solidarité sociale » élaboré à Londres par quelques haut-fonctionnaires et représentants syndicaux et patronaux, erronément appelé pacte social. Celui-ci n’a en effet jamais été ratifié ni par les syndicats ni par le patronat. L’arrêté-loi du 28/12/1944 instaurant la sécurité sociale pour travailleurs salariés est considéré aujourd’hui comme la réalisation du pacte. Ce régime était cependant dit « provisoire » et jugé insuffisant par les syndicalistes socialistes. De même en France, le « pacte social » de 1944 est en réalité « le Programme d’action du Comité national de la résistance ». Ce programme, appelé « les jours heureux », scelle l’alliance des forces politiques et sociales engagées dans la résistance et non un accord négocié avec ses adversaires. Les « pactes sociaux » porteurs de changement et de progrès n’ont pas été conclus avec l’interlocuteur, patron ou état, mais au sein de son propre camp, pour l’unifier et porter ses revendications.

Qui peut croire en effet aujourd’hui que réunis autour d’une table, syndicats, patronat et partis politiques se mettront d’accord pour mettre fin à 40 ans d’austérité salariale et de détricotage de la sécurité sociale ?

Un socle pour le jour d’après

L’éviction de Robert Vertenueil concerne la gestion passée de la FGTB. Le choix, intérimaire dans un premier temps, de Thierry Bodson engage l’avenir. Son élection au prochain Congrès du syndicat en septembre confirmera sa position de président et Jean-François Tamellini, actuel secrétaire fédéral, lui succédera vraisemblablement à la tête de l’Interrégionale Wallonne. La FGTB sera alors en ordre de marche pour les prochaines élections sociales et pour l’après coronavirus.

Dès sa prise de fonction, les déclarations de Thierry Bodson à la RTBF (La première cqfd) ne laissaient guère de doute sur l’orientation qui sera la sienne. « Nous sommes, affirmait-il, à un moment charnière. Ce dont nous avons besoin c’est d’une rupture avec les politiques d’avant ». Il se proposait dès lors de construire « un socle » avec le monde associatif et les mouvements citoyens avant de discuter un quelconque « pacte ». Au fond, un simple vote d’appareil concernant la personne du président parce qu’il est intervenu en pleine crise du Covid·19 et d’une mobilisation planétaire contre les violences policières et le racisme est devenu porteur d’un espoir de transformation sociale.

Mais l’histoire du syndicalisme le montre à suffisance : le réformisme seul ne suffit pas à produire des réformes. Les dirigeants des centrales seront-ils cohérents avec la confiance qu’ils ont accordée à Thierry Bodson pour donner un nouveau souffle au syndicat et fournir enfin à l’action interprofessionnelle l’appui et les moyens d’une telle politique ?

>>> Notre numéro spécialCOVID : Tout repenser” (160 pages, juillet 2020)

Mateo ALALUF

Sociologue


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