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Politique Actu N°118
Actu

« Il existe, en Belgique, une tradition de grève à l’école »

Francis DUPUIS-DÉRI

Le politologue québécois, observateur de longue date des grèves scolaires, au Canada et dans le monde, nous aide à déchiffrer le phénomène des grèves climat. Inédites à bien des égards, notamment de par leur ampleur internationale, elles s’inscrivent, en Belgique, dans un héritage de grèves scolaires déjà bien ancré. Et elles révèlent la faiblesse des instances de représentation des élèves, traversé·es, eux et elles aussi, par la conflictualité politique de notre société.
Cet article a paru dans le n°118 de Politique (décembre 2021).

Organisées depuis le milieu des années 2010, les marches ou manifestations climat ont gagné en intensité ces dernières années et ont été réinvesties par les jeunes, notamment à travers la figure de Greta Thunberg. Il ne s’agit évidemment pas d’une nouvelle forme de mobilisation mais en quoi touche-t-elle spécifiquement ces derniers aujourd’hui ? Comment ceux-ci s’y expriment-ils et elles ?

FRANCIS DUPUIS-DÉRI : On est de plus en plus forcé d’admettre qu’à part une guerre nucléaire, on ne peut pas imaginer de problème plus grave pour l’humanité que la crise du climat. On remarque aussi tout de suite un effet générationnel, puisque ce sont les jeunes générations qui vont être les plus touchées. Les personnes qui ont entre 40 et 50 ans peuvent faire le pari qu’elles pourront mourir en ayant juste un peu plus chaud que d’habitude… et pour le Québec, c’est presque une bonne nouvelle ! C’est la première explication : la cause elle-même est d’une amplitude exceptionnelle et va toucher la génération montante de manière catastrophique, laquelle se sent donc directement interpellée.

Par ailleurs, on observe une campagne politique extrêmement efficace, incarnée par des personnalités charismatiques. Comme dans tous les mouvements sociaux, surgissent des personnalités que l’histoire va reconnaître : Malcom X, Nelson Mandela et, dans ce cas-ci, Greta Thunberg. Pour des raisons difficiles à expliquer, elle a réussi un grand coup de marketing politique – et je ne le dis pas de manière péjorative. Elle fait partie de ces personnalités fortes et efficaces dont les appels sont entendus et qui ont une grande capacité de mobilisation. C’est un peu inattendu en raison de son âge, évidemment, mais cela donne justement une force spéciale à son appel, son âge lui donne une forme de prestige. De vieux scientifiques barbus et aux cheveux blancs ou qui n’ont plus de cheveux du tout font des appels… sans avoir le même succès.

Mais je dois ajouter que, dans mes recherches – j’ai réalisé une soixantaine d’entretiens avec des jeunes sur la question des grèves – je constate autre chose. J’avais commencé avant le début des grèves climat, en 2015, à une époque où personne n’avait entendu parler de Greta Thunberg. Il apparaît qu’au Québec depuis de nombreuses années, et j’ai l’intuition que la situation est relativement analogue en Belgique, les élèves demandent des arrangements pour faire en sorte que l’école soit plus verte. Et très souvent, cela leur est refusé. Les directions d’établissements expliquent que ces demandes sont trop coûteuses ou bien trop compliquées à mettre en œuvre ; ou encore qu’elles remettent en cause des contrats avec des entreprises privées pour la nourriture ou les déchets, par exemple. J’ai pu documenter de nombreuses mobilisations, invisibles à ce moment-là, à partir de conseils d’élèves ou de comités verts/comités climat, qui pouvaient prendre la forme de pétitions ou de rencontres avec le directeur ou la directrice de l’école. Ces tentatives se soldaient souvent par des échecs. Une autre explication, dont il faudrait vérifier la pertinence pour la Belgique, me semble intéressante : depuis des années, les élèves demandent aux adultes d’agir. En somme, les élèves n’ont jamais été amorphes et inconscients sur la question climatique, au contraire, ils étaient déjà mobilisés mais de manière discrète. Et quand cet appel a retenti, ils étaient prêts à se mobiliser de manière plus bruyante.

En Belgique également, les manifestations se sont doublées de grèves scolaires, qui ont parfois pris une grande ampleur. Cette pratique de la grève à l’école est-elle neuve ?

FRANCIS DUPUIS-DÉRI : Dans le cadre de mes recherches, j’ai réalisé des enquêtes, au Québec évidemment puisque je suis basé ici, mais j’ai aussi mené, avec des auxiliaires, des recherches dans différents pays. Nous nous sommes concentrés sur les archives de presse qui m’ont permis de retrouver plus de 3 000 cas de grèves scolaires, partout dans le monde, mais avec des coups de sonde plus importants dans certains pays, comme les États-Unis avec plus de 500 cas. En Belgique francophone, j’en ai trouvé quelques dizaines, mais je suis sûr qu’il y en a beaucoup plus. J’ai réalisé que de nombreuses causes apparaissaient et se retrouvaient de pays en pays en fonction des époques. Pour les pays multinationaux, multilingues ou multireligieux, beaucoup de grèves sont liées à l’enseignement d’une langue ou d’une religion. C’est le cas au Canada et en Belgique.

Chez vous, j’ai trouvé des grèves des années 1920 aux années 1960, concernant la question de l’enseignement du français et plus précisément de sa disparition. Dans ces cas-là, la grève a une forme particulière : ce sont les parents qui retiennent les enfants à la maison. On se rapproche plus d’un boycott. Les enfants peuvent participer ou non aux assemblées, rassemblements et protestations mais l’initiative et la structuration du conflit viennent des parents. Dans un article du Soir de 1923, il est dit que « les pères de famille retiennent les enfants à la maison » et ils sont d’ailleurs félicités par l’Assemblée wallonne1 parce qu’ils protègent l’enseignement du français. Donc, même s’il s’agit de grève scolaire, les élèves n’en sont pas à l’initiative. En 1932-1933, des grèves, à nouveau initiées par les parents, se déclenchent suite à une épidémie de diphtérie dans les écoles, les parents considérant que les mesures sanitaires ne sont pas adéquates. Une situation qui peut en rappeler une autre, plus actuelle, puisque ces deux dernières années, partout dans le monde, beaucoup de grèves scolaires liées au covid-19 ont surgi, en protestation contre un retour à l’école alors que les mesures sanitaires étaient jugées trop strictes… ou, au contraire, insuffisantes ! En 1950, une réforme scolaire est initiée par le Parti socialiste2 et là, c’est le Comité national pour la défense de la liberté et de la démocratie3 qui appelle à la grève : 900 000 élèves suivent le mouvement, avec l’appui des parents.

Si on se rapproche un peu plus, dans les années 2000-2005, on arrive à des actions de grève vraiment initiées par des élèves4. À Charleroi, en 2005, 300 élèves font grève pour dénoncer un règlement qui interdit « les couvre-chefs », mais cela vise évidemment le port du voile par les jeunes filles musulmanes. Les élèves veulent que leurs camarades qui portent le voile puissent continuer à le porter. Ces dernières années, on rencontre des mobilisations similaires dans plusieurs pays ; il s’agit toujours de grèves « empathiques » et « solidaires » avec leurs camarades. On observe aussi des cas de grève contre des règlements jugés trop punitifs, indépendamment de la question du voile. En 2008, des grèves frappent le secteur de la sidérurgie et des écoles font grève en solidarité avec leurs parents grévistes ou qui travaillent dans le même secteur. En 2017, à Flémalle, le chauffage d’un établissement tombe en panne et les élèves se mettent en grève pour réclamer des mesures. Ce genre de grèves liées aux conditions matérielles des écoles se sont produites plusieurs fois ces dernières années. Enfin, il y a les récentes grèves climatiques qui ont été très importantes… On peut donc dire qu’il existe, en Belgique, une tradition de grève à l’école. Et je suis à peu près certain que si on élargissait le périmètre, on trouverait beaucoup d’autres cas. Si on prenait en compte les actions de grève qui se déroulent en Flandre, le nombre total d’actions répertoriées doublerait probablement.

Et ces grèves climat sont-elles un lieu de politisation privilégié de la jeunesse, une école d’apprentissage de la désobéissance civile ?

FRANCIS DUPUIS-DÉRI : Pour vous répondre, je dois faire un détour. Dans les écoles – mais j’exclus celles sous le modèle Freinet5 –, il y a depuis très longtemps des conseils d’élèves. Et cela s’est beaucoup formalisé après la mise en place de la Convention internationale des droits de l’enfant adoptée à l’ONU au début des années 1990. Cette Convention reconnaît le droit à la liberté d’expression et d’association des enfants pour les enjeux qui les concernent. Plusieurs pays ont choisi de traduire leurs engagements vis-à-vis de cette Convention en formalisant une chose qui existait déjà : les conseils d’élèves élus. Dans les écoles au Québec, en France ou en Belgique – certes avec des formalités différentes –, des conseils ou des comités d’élèves sont élus dans les classes.

Cette pratique est totalement ridicule parce que l’école est un lieu où vous passez 7 à 8 heures par jour dans votre classe, 5 jours par semaine avec la même bande de camarades, une vingtaine ou une trentaine. Vous pourriez donc tout à fait organiser en classe, pratiquement et concrètement, une assemblée régulière, tous les mois par exemple, où l’on discuterait des enjeux généraux. En tout cas, vous n’avez absolument pas besoin d’avoir un système électoral avec si peu de personnes qui se côtoient en permanence. Mais, pour les adultes, c’est un processus très fonctionnel, qu’ils peuvent encadrer. Dans d’autres régions, comme au Québec, c’est une agence gouvernementale qui produit le matériel – des affiches, des brochures, des bannières, des guides, des boites à scrutin, etc. – pour aider à l’organisation de ces élections de conseils d’élèves. Et ces instances disent, tout à fait officiellement dans leur documentation, que l’objectif est d’apprendre aux jeunes à voter quand ils seront adultes. Elles espèrent par-là que cela permettra, plus tard, de diminuer le taux d’abstention, qui obsède tout le monde. Comme si mettre un X sur un bout de papier et le glisser ensuite dans une boîte nécessitait un apprentissage ! Ceci peut être désigné en sciences politiques ou en sociologie sous le terme d’endoctrinement de la jeunesse. On l’endoctrine à être loyal envers le système parlementaire et électoral, à croire que c’est un système qui fonctionne, que c’est un bon système, que c’est même le meilleur système, que le vote est l’acte citoyen le plus important – c’est ce que soulignent les documents dont je parlais à l’instant.

Dans les faits, le conseil d’élèves évacue complètement la notion de conflictualité présente dans un système politique ou une société pluraliste avec des différences d’intérêts, des inégalités. Le conseil d’élèves n’a pas pour fonction de mettre en scène la conflictualité sociale, comme est censé le faire un Parlement, puisqu’il y a des partis d’opposition, des majoritaires, des minoritaires, des partis qui représentent normalement différentes forces ou factions de la société. Mais dans le conseil d’élèves, il n’y a pas de parti évidemment. Au Québec, il est toujours dirigé ou modéré par un adulte, les élèves ne se réunissent jamais seuls, l’adulte s’occupe de l’ordre du jour, il va catalyser les discussions et peut bloquer des idées en invoquant des arguments classiques (faisabilité, budget, etc.). Dans mon enquête, j’ai même des cas de candidatures écartées par les adultes, au motif que celui-ci ou celle-là est une personne peu fiable, « irresponsable », un « leader négatif », un « trouble-fête » ou quelqu’un qui n’est pas présentable… Comme on sait qu’on va avoir des difficultés à travailler avec ce jeune-là, on préfère avoir cet autre jeune qui est plus responsable, raisonnable, docile, loyal… Il n’y a donc pas d’espace dans les conseils étudiants pour la conflictualité, le conseil ne mène pas de consultation avec les autres élèves, qui sont en général peu informés sur ses actions, les retours vers la base manquent. Il est donc extrêmement rare que la conflictualité passe par le conseil d’élèves. Vous pouvez également avoir d’autres comités… vert, climatique ou pastoral… Parfois, des écoles ont une radio ou un journal. Mais tout cela exclut, encore une fois, la conflictualité.

Pour revenir à la question de la désobéissance scolaire, quand il y a un enjeu conflictuel, il ne surgit pas dans ces instances créées par les adultes. Dans le cas des conflits liés aux codes vestimentaires, ceux-ci éclatent à l’extérieur des instances. La protestation va prendre la forme d’une pétition ou alors de déclarations sur les médias sociaux. Le conflit semble parfois lié à une sorte d’indiscipline volontaire mais il peut avoir une source très politique, comme dans le cas des jeunes filles qui refusent les contraintes liées aux règlements et codes vestimentaires – qui sont par ailleurs beaucoup plus contraignants pour elles que pour les garçons, qui les sexualisent beaucoup plus ou qui vont même jusqu’à les présenter comme un « problème sexuel ». J’ai des témoignages de jeunes filles qui se disent que les hommes adultes doivent être des « obsédés sexuels », puisqu’ils n’arrêtent pas de regarder leurs vêtements et leur corps… alors qu’ils ne surveillent pas les garçons6 !

Dès lors, par où passe la politisation des jeunes à l’école ?

FRANCIS DUPUIS-DÉRI : Les conflits s’expriment donc hors des conseils ou des comités installés par les adultes. Ce qui veut dire que quand vous voulez faire une grève à l’école secondaire, vous n’avez pas accès à un dispositif institutionnel qui facilite ou qui permette l’expression claire et organisée du conflit. Vous n’avez pas d’ordre du jour, de charte, de liste de participants ou simplement de règles pour organiser une assemblée générale. Quand on veut faire grève et qu’on est adulte, même à l’université, on commence par un appel à une assemblée générale, on essaie de se rassembler pour que les gens puissent s’exprimer sur la question. Et la grève découlera de l’assemblée générale, en cas de vote favorable. Dans les écoles secondaires, c’est extrêmement rare qu’une assemblée générale se tienne, c’est très compliqué à organiser, d’abord parce que les élèves ne savent pas forcément comment s’y prendre. Mais surtout il n’y a pas d’initiateur institutionnel. Qui convoque l’assemblée ? Les directions en général n’en veulent pas, l’espace pour qu’elle ait lieu, comme la cantine ou le gymnase n’est pas rendu disponible. Généralement, il n’existe pas d’association étudiante pour l’organiser, pas de charte préexistante, et pas non plus d’habitude d’assemblée ou de mode fonctionnement déjà partagé par les élèves. Dans la plupart des cas, les grèves scolaires sont l’aboutissement d’un processus beaucoup moins formalisé que pour les adultes. C’est un processus que je n’appellerais pas spontané, parce je n’aime pas ce terme-là, mais qui est lancé par ce que la direction appellera des « meneurs », qu’on peut appeler plutôt des initiateurs ou des initiatrices utilisant divers moyens. Les médias sociaux bien sûr, mais aussi des appels ou des rumeurs au sein de l’établissement, quelqu’un peut courir dans les couloirs en appelant ses camarades à la grève ou d’autres peuvent inciter les élèves en récréation à ne pas retourner en classe, on peut aussi rencontrer des scènes plus spectaculaires, mais qui existent réellement d’après les témoignages, de jeunes qui montent sur une table au milieu de la cantine et haranguent le groupe, ça peut commencer par des sit-in ou des regroupements à des heures stratégiques, comme à midi ou le matin dans le hall de l’école.

Dans le cas des grèves climat, une inspiration arrive aussi de l’extérieur, fait très rare dans les grèves scolaires de ces dernières décennies. Ici, un appel encourage les jeunes à ne pas aller à l’école telle journée ou demi-journée. Des séries de discussions informelles se déroulent dans lesquelles les jeunes vont se dire « oui, on suit Greta Thunberg, tel jour, on sort pour manifester » et s’organiser aussi chez eux, pour créer leurs pancartes, leurs bannières, leurs slogans, se maquiller ou se déguiser, etc. Et puis aller tous ensemble à la manifestation, qui n’est pas liée à une école en particulier et qui se trouve dans un point central, une place, une avenue importante. Alors que dans la plupart des grèves scolaires, les manifestations ont lieu dans l’école, devant, autour… en tout cas à proximité. À ma connaissance, le seul autre cas de grève scolaire qui avait ce caractère international comme les marches climat – en tout cas au Québec et en France – date des deux guerres contre l’Irak en 1991 et en 2003. Mais dans ce cas, les grèves étaient souvent organisées en concertation avec la direction, pour une journée de la paix. Élèves, enseignants et direction étaient tous mobilisés, s’habillaient en blanc, pouvaient faire des chaînes humaines ou d’autres actions ensemble.

Plusieurs commentateur·ices ont fait remarquer que les manifestations et les grèves climat étaient surtout le fait de la « jeunesse dorée », c’est-à-dire les filles et fils des classes moyennes et supérieures blanches… D’après vos observations, cela se vérifie-t-il ? Que nous apprennent les angles de classe et de race (construite socialement) sur cette question ?

FRANCIS DUPUIS-DÉRI : Cette idée que ce sont majoritairement des jeunes d’origine privilégiée qui participent ou dirigent ces mobilisations pour le climat circule en effet. Deux éléments de réponse.
Premièrement, cela peut effectivement constituer un fait, observé sur le terrain… mais alors on peut avancer qu’il est heureux que ces classes moyenne et supérieure aient le temps et le privilège de se mobiliser, puisque ce qui est en jeu est la survie de la planète ! Si mon appartement est en feu demain matin et que ce sont des voisins bourgeois qui viennent l’éteindre, je ne serai pas mécontent, même si je suis anticapitaliste ! Cette critique, au fond, ne dit rien sur la cause. Ces jeunes ne défendent pas leurs privilèges, ils disent simplement que la planète va mal. Les populations qui seront les plus durement et rapidement affectées par le changement climatique, sont les communautés pauvres. Et alors ? Devrait‑on dire aux jeunes des milieux aisés d’arrêter de se mobiliser ?

Deuxièmement, cette critique est totalement banale. Quand on étudie la sociologie des mouvements sociaux, des mobilisations ou de la participation politique, on découvre que tendanciellement ce sont toujours les membres des classes moyennes et supérieures qui se mobilisent principalement, qui deviennent ensuite les cadres intermédiaires et supérieurs dans les mobilisations, que ce soit dans les mouvements syndicaux, écologistes, les organisations pour les droits de la personne… Même si c’est bien sûr une question tendancielle et que des contre-exemples peuvent exister. Et je ne parle même pas des partis politiques et de la classe dirigeante ! Même pour les députés socialistes ou communistes, quand il y en a encore, le simple fait qu’ils soient députés les fait sortir de la classe populaire. C’est pareil dans les écoles en général, pour les instances officielles (conseils d’élèves, comités…), toutes les études montrent que ce sont généralement les élèves privilégiés, de familles aisées et favorisés en capital culturel et économique qui sont élus ou rejoignent ces lieux pour faire vivre les institutions de l’école, avec une exception importante et notoire : les équipes sportives.

Cette critique met donc en lumière quelque chose de réel, mais son sens politique est moins clair. À l’intérieur du mouvement lui-même, il y a forcément des tensions. Certains participent à la manifestation, partent le matin, rentrent chez eux le soir et cela constitue leur engagement pour le climat. Mais dans les noyaux organisateurs de ces évènements, chez les jeunes qui en tirent du capital (symbolique et social), dont la visibilité en fait des porte-parole, ceux-là peuvent avoir du ressentiment, se sentir exclus ou discriminés, à cause des inégalités qui existent bel et bien entre jeunes. Ici au Québec, des reproches ont été émis sur le fait que les jeunes assimilés par les médias à des leaders du mouvement représentent des catégories privilégiées et que les jeunes racisés se sentent comme des faire-valoir. À l’inverse, notons quand même que les filles occupent une place importante dans le leadership du mouvement de la jeunesse pour le climat, y compris des jeunes lesbiennes ou bisexuelles7.

Cette critique est souvent émise par une partie de la gauche qui considère que la question sociale prime sur les autres et qu’il n’est pas possible de lutter contre le réchauffement climatique sans abattre le capitalisme…

FRANCIS DUPUIS-DÉRI : Je reviens à l’effet de masse. Des centaines de milliers de jeunes se mobilisent. Je pense que pour une majorité d’entre eux, leur engagement pour le climat va passer uniquement par ces manifestations, sans autre forme de militantisme. Cette mobilisation ne donnera pas cent mille cadres intermédiaires syndicalistes ou cent mille membres des groupes anarchistes de Bruxelles dans trois ans. Ces jeunes ont peur du dérèglement du climat, ils pensent que notre mode de vie aura un effet désastreux sur le climat et ce jour-là, ils répondent à l’appel et se mobilisent. Ceci étant, parmi ceux-ci, certains sont plus organisés, forment des groupes, alimentent des comptes sur les médias sociaux, agissent déjà comme des activistes politiques, dessinent des graffitis, pratiquent l’action directe ou participeront aux actions d’Extinction Rébellion, militeront chez Greenpeace ou rejoindront des anarcho-écologistes pour ouvrir une Zone à défendre (Zad) quelque part dans un bocage… Parmi tous ces jeunes, on peut donc observer une très grande diversité et tout le monde n’est pas sur la même ligne d’attaque ou sur la même ligne d’analyse.

Je suis bien conscient qu’une bonne partie des jeunes ne sont pas anticapitalistes dans le sens où les anticapitalistes voudraient qu’ils le soient. Mais je pense que la critique contre le réchauffement du climat va amener une certaine réflexion critique sur le système économique en général… Et la gauche sait bien, depuis 150 ans, que cette réflexion peut aller de réformettes réformistes à l’espoir d’abolir le capitalisme. Ce n’est pas le mouvement pour le climat qui fait émerger ce problème-là dans la gauche. Que des gens qui ont des problèmes de fin de mois, ou qui défendent un squat, disent qu’ils n’ont pas le temps de manifester pour le climat et que ce n’est pas leur urgence, c’est tout à fait évident ! Vous imaginez bien que les personnes en prison ont pour priorité le mouvement anti-carcéral, et non la défense du climat ! Ce n’est pas du tout surprenant.

Je ne vois pas ce qu’on gagne à dire que les mouvements pour le climat sont « petit-bourgeois » – pour emprunter un terme vieillot – et se trompent de lutte. Voilà 150 ans que la gauche essaie de convaincre les gens en leur disant : « Vous menez une mauvaise lutte, la vraie lutte c’est l’anticapitalisme », et puis, bizarrement on est de moins en moins nombreux ! On peut certes être seul et avoir raison, mais mon hypothèse est que le mouvement de la jeunesse pour le climat va amener des gens à gauche et à l’extrême gauche.

En terme générationnel, dans cinq ou six ans, cette cohorte de jeunes va se retrouver dans les mouvements progressistes, ils vont reconduire leur expérience dans d’autres mouvements… On peut imaginer, mais on est là dans la spéculation, que les questions de climat et d’environnement vont gagner en importance dans les organisations progressistes de gauche et d’extrême gauche dans la mesure où ces jeunes vont arriver, vers 25-26 ans, à un moment où ils pourront prendre des responsabilités, des tâches organisationnelles et du leadership dans des organisations adultes. Alors qu’auparavant, au Québec en tout cas, les jeunes étaient surtout formés, dans le monde étudiant, sur les questions de frais de scolarité par exemple8. Quand ils atteindront le monde adulte, ces jeunes pour le climat arriveront donc déjà bien formés sur les questions climatiques.

Par ailleurs, en Amérique du Nord en tout cas, au début des années 2010, nous avons pu voir des jeunes filles s’intéresser de plus en plus aux études féministes. Dans les explications de ce phénomène, il faut souligner l’impact des campagnes de dénonciation sur le web, l’importance d’influenceuses, sur les médias sociaux, jeunes, qui se disent féministes et sont attaquées par des trolls anti-féministes. Les jeunes femmes observent ce phénomène qu’elles trouvent honteux, injuste. Elles sont féministes et n’ont pas honte de le dire. Le féminisme, qui pouvait avoir l’air un peu « ringard » pour les jeunes générations, fait partie de leur quotidien. Dans les campagnes contre les violences sexuelles, l’on peut constater comment les dénonciatrices sont harcelées pour avoir pris la parole publiquement. Mon sentiment est que, s’il y aura bien sûr toujours des antiféministes, très bien organisés d’ailleurs, la question du féminisme va se reposer dans les milieux de gauche ; là où depuis au moins 150 ans, on leur dit aussi que l’égalité est secondaire par rapport à la question sociale. Dans ces milieux, les nouvelles militantes féministes vont débarquer déjà convaincues, dès le début de l’âge adulte. Alors qu’on pouvait constater dans les cohortes précédentes que les jeunes femmes étaient d’abord autre chose – militante étudiante, socialiste ou anarchiste – à 17-18 ans. Puis, en entrant dans les milieux de gauche, elles se rendaient compte qu’il y avait aussi des agressions et découvraient que les camarades protégeaient les agresseurs sexuels parce que c’étaient leurs copains… Elles devenaient donc militantes féministes à cause des violences et de la misogynie qui existaient déjà dans le milieu militant. Aujourd’hui, pour les hommes, le problème est que ces féministes arrivent dans ces milieux déjà bien formées à ces questions !

À l’occasion des grèves scolaires et des manifestations, qui sont très majoritairement pacifistes, on a vu surgir des discours très « agoraphobiques » pour reprendre le concept que vous mobilisez dans l’un de vos ouvrages9. Les « jeunes » forment-ils et elles toujours une catégorie « dangereuse », « instable », « menaçante » aux yeux des tenants de l’ordre établi ?

FRANCIS DUPUIS-DÉRI : J’avais défini l’agoraphobie politique selon certains critères : c’est d’abord le fait de penser que le peuple, ici le peuple-jeune, mais ça pourrait être le peuple-classe, le peuple-femme, se réunit uniquement sur l’impulsion de l’émotion et qu’il n’a pas de capacité à raisonner de manière fiable, de penser au bien commun. Bref, il ne serait que passion et donc d’autant plus vulnérable à la démagogie et à la manipulation. On le remarque fort bien dans les critiques du mouvement des jeunes pour le climat. Ils ne sont qu’émotions, la référence à la religion revient tout le temps, ils sont manipulés ou deviennent eux-mêmes des manipulateurs… On a même voulu expliquer l’engagement de Greta Thunberg par les adultes qui l’entouraient en avançant que « son père et sa mère portaient des t-shirts antifascistes, et que c’étaient donc les antifas qui se trouvaient derrière tout ça ! ». Et puis, surtout, il y a la question du clivage : c’est un mouvement factieux, puisqu’il oppose les jeunes aux adultes… On est donc bien dans cette logique d’agoraphobie politique.

On pourrait dire que c’est presque normal, s’inscrivant dans l’héritage conceptuel politique, comme l’ont déjà noté plusieurs auteurs avant moi : dans la pensée occidentale moderne, l’enfant est la représentation du subalterne à contrôler, discipliner, dresser et donc « une version hyperbolique du problème du gouvernement des êtres humains10 ». L’image du jeune ou de l’enfant, c’est le référent de qui doit être gouverné pour son propre bien, qui n’a pas d’autonomie politique et doit être dirigé. Qui est « enfant » dans la pensée occidentale ? Les peuples colonisés sont des enfants, les nations européennes et les dirigeants européens, comme Léopold II, vont « éduquer » le Congo, l’Afrique ou les Premières nations en Amérique que les colonisateurs doivent « emmener à l’âge adulte ». C’est la mission civilisatrice de l’Europe par rapport à ces peuples-enfants. Les femmes sont des enfants, c’est pour ça qu’elles sont soumises à l’autorité du patriarche, du chef de famille, que celui-ci pouvait les discipliner physiquement, qu’il décidait où était la résidence familiale, etc. Parce que les femmes sont des enfants, elles n’ont pas d’autonomie, donc c’est le père ou le mari qui va les gouverner pour leur bien. Les prolétaires sont des enfants, et c’est la raison pour laquelle le patron de l’usine est comme un père pour lui. L’usine est une grande famille, on le sait. Ce capitalisme paternaliste est un peu passé de mode, maintenant que ce sont des actionnaires ou des grandes compagnies par actions qui sont plus impersonnelles, mais la tradition de la famille bourgeoise, patronne, propriétaire d’entreprise s’inscrivait dans cette histoire. Le patron est comme un père de famille pour les employés, et les employés sont comme des enfants. La référence à l’enfant ou l’enfant comme référent dans la pensée politique ne s’applique pas seulement à l’enfant mais à tous ces sujets politiques collectifs qui sont considérés comme infantiles. Donc, quand ce sont vraiment des enfants, au sens strict, qui se mobilisent, et plus seulement les peuples colonisés, les femmes ou les prolétaires, ils forment le stéréotype du stéréotype.

On leur dit : « Vous êtes des enfants, vous n’avez rien à faire là, dans la rue, dans l’espace public. » Avec des arguments absolument ridicules, comme quand on leur reproche, parce qu’ils font un après-midi de grève, de ne plus vouloir apprendre et de provoquer une catastrophe au niveau de l’éducation ! Dans ce cas-là spécifiquement, la cause qu’ils défendent est pourtant vraiment de première importance ! Ces enfants écoutent le Giec, écoutent des scientifiques. Ils entendent des discours scientifiques, pas ceux des démagogues… Ce discours réactionnaire ou conservateur contre les manifestations de la jeunesse pour le climat se confrontent à un écueil : la base de leur action ce n’est pas une idéologie mais la science. Pas la science marxiste ou anarchiste, la science dans le sens le plus strict et neutre du terme.

Propos recueillis par Thibault Scohier le 15 novembre 2021.

(Image de la vignette et dans l’article dans le domaine public ; photographie d’une grève climat à Londres en mars 2019, réalisée par Garry Knight ; image de la couverture de La peur du peuple sous copyright des éditions Lux, utilisée à titre illustratif.)

  1. Parlement de Wallonie informel créé en 1912 à l’initiative de Jules Destrée et qui tomba dans l’indifférence après le Seconde Guerre mondiale.
  2. Évènements qui sont connus comme la « Deuxième guerre scolaire » opposant le camp laïc et le camp catholique pendant une décennie.
  3. Le Comité national pour la défense de la liberté et de la démocratie (CDLD) est une ancienne association belge créée à la fin de l’année 1954 pour défendre les intérêts de l’enseignement catholique dans le cadre des guerres scolaires belges.
  4. Il est à noter que les grèves des années 1990 ne sont pas citées parce qu’elles étaient à l’initiative des syndicats d’enseignants, des professeurs et des étudiants dans le supérieur. La présence/absence des élèves ne conditionnait pas la réussite du mouvement même s’ils et elles ont pu suivre le mouvement.
  5. Système éducatif reposant sur la pédagogie active et qui intègre en général l’élève dans le processus de gestion de l’école.
  6. Voir l’article sur le mouvement du 14 septembre dans ce dossier.
  7. Voir l’article de C. Wernaers, « Les jeunes femmes à l’avant-plan de la lutte climatique », décembre 2021.
  8. En 2012, le Québec est secoué par une immense vague de grèves étudiantes, qu’on parfois qualifié de « Printemps érable » et qui a été causé par une forte augmentation des frais de scolarité dans les universités.
  9. F. Dupuis-Déri, La peur du peuple : agoraphobie et agoraphilie politiques, Québec, Lux, 2016.
  10. A. Renaut, La libération des enfants, Paris, Calmann-Lévy, 2002, p. 240.

Francis DUPUIS-DÉRI

Professeur de sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM).


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