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Politique Archives N°120
Revue Politique

Illusions et désillusions

Henri GOLDMAN

Terrible constat de François Gemenne (Le Soir, 30/31 juillet) : la mobilisation pour le climat est un échec. Il a cru, en 2019, que l’irruption de la génération Greta Thunberg pourrait faire basculer l’opinion publique. Illusion. Les politiques coupables d’inaction ne font querefléter fidèlement la hiérarchie des préoccupations de la population. Un mouvement social, une pression de la base ? Il n’y croit plus.
Cet article a paru dans le n°120 de Politique (septembre 2022).


Les gens sont désormais bien informés des effets du réchauffement climatique mais « ils voient ça un peu comme une “cause”, comme ils sont sensibles à la faim dans le monde, aux droits de l’Homme, pas comme quelque chose qui affecte directement leurs intérêts. En termes d’intérêts, ils font le choix collectif, plus ou moins consciemment, de continuer avec globalement le statu quo ».

La conclusion du chercheur est désespérante : la démocratie court au suicide puisque c’est tout à fait démocratiquement que la population sacrifie le climat à d’autres priorités, comme le pouvoir d’achat, l’emploi, la bonne santé de l’économie… Seules des « minorités agissantes » pourraient peut-être provoquer un électrochoc salutaire, suggère Gemenne…

Quelle que soit la déception devant tant de lâchetés, renoncer à la politique – cet art d’organiser la vie en société – est un luxe qu’on ne peut pas se permettre. Mais on ne s’accommodera jamais d’une action politique qui consiste à se mettre à la remorque de ce que sont supposés penser « les gens » en flattant leurs instincts les plus égoïstes, qu’il s’agisse de perpétuer quoi qu’il en coûte le régime scandaleux des voitures de société (coup de griffe à droite) ou de militer pour des parkings gratuits (coup de griffe à gauche). En fin de compte, est-il vraiment impossible d’encastrer le climatique au cœur du social, sans que jamais l’un ne soit sacrifié à l’autre ?

Une question de religion ?

Curieux sondage à l’initiative du gouvernement flamand (De Standaard, 26 juillet). Il s’agissait de mesurer l’attachement des personnes croyantes issues de l’immigration extra-européenne en Flandre et à Bruxelles (première et deuxième générations) à l’État de droit : en cas de conflit, combien d’entre elles placeraient la religion au-dessus de la loi ? La question ne fait que relayer la lourde suspicion courante qui pèse sur les immigrés musulmans et leurs descendants et qui postule leur manque de loyauté à l’égard de la société d’accueil.

Pour Bart Somers, le ministre commanditaire (OpenVLD), « le respect de l’État de droit est une pierre angulaire essentielle de la vie en commun à propos de laquelle on ne peut pas reculer d’un millimètre ». Ce ne sera pas nécessaire, tant les résultats contredisent le préjugé ambiant : seuls 9 % de la deuxième génération (personnes nées en Belgique) en Flandre et 13,2 % à Bruxelles mettent le respect des préceptes religieux avant celui de la loi.

C’est beaucoup? Inversons la proposition : plus de 85 % des personnes sondées affirment donner la primauté à la loi belge même lorsqu’elle contredit leurs convictions religieuses. Tout le contraire de la petite musique distillée par l’extrême droite. C’est énorme. Mais une question me titille. Pour quelle raison la transgression de la loi pour des motifs religieux serait-elle plus grave que pour tout autre motif ? Combien de Belges dépassent le 120 sur l’autoroute ? Combien s’adonnent à la fraude fiscale, ne fut-ce qu’à petite échelle? Combien laissent leur chien s’oublier sur le trottoir ? La religion n’est pour rien dans ce manque de civisme, et je doute que cela ne concerne que moins de 15 % des Belges.

De drôles de jeux

C’était la fête du football le dimanche 31 juillet. À Wembley, devant son public, l’équipe féminine d’Angleterre est devenue championne d’Europe en battant l’Allemagne. Le même jour, le Paris Saint-Germain, champion de France, a glané un autre titre, celui du Trophée des champions, contre Nantes, le vainqueur de la coupe. Mais là, ce n’était pas devant son public, puisque le match a eu lieu… à Tel-Aviv.

Pourquoi ce match se déroulait-il pour la deuxième année consécutive en Israël, après l’avoir déjà été au Canada, au Maroc, au Gabon et même en Chine les années précédentes ? C’est là qu’intervient le milliardaire philanthrope Sylvan Adams qui sponsorise l’opération. Celui-ci, né au Canada et citoyen israélien depuis 2015, avait déjà mis sur pied l’équipe cycliste Israël Start Up Nation qui a participé au dernier Tour de France. C’est aussi lui qui avait financé le départ du Tour d’Italie en Israël en 2018. Se considérant comme un militant sioniste, Adams utilise le spectacle sportif pour redorer l’image d’Israël sur le plan international. C’est bien nécessaire, s’agissant d’un État qui occupe, annexe et colonise des territoires au mépris du droit international. Exactement comme la Russie en Ukraine, mais depuis plus longtemps. La démarche est donc totalement politique et il ne s’en cache pas.

Mais nos fédérations sportives, qui elles ne font pas de politique, profitent de l’aubaine et se prêtent au jeu sans qu’au plus haut niveau des États personne n’y trouve le moindre problème de cohérence. Car, au même moment, les athlètes russes, qui individuellement ne sont pourtant pour rien dans la guerre de Poutine, sont interdits partout de compétition. Les tennismen russes, dont Daniil Medvedev, l’actuel numéro 1 mondial, ont été exclus de Wimbledon tandis que les équipes cyclistes russes et biélorusses ne pourront plus participer à aucune épreuve officielle jusqu’à nouvel ordre.

À Tel-Aviv, le match fut une formalité pour le PSG qui l’emporta par 4 à 0. Sauf pour un de ses joueurs, l’international marocain Achraf Hakimi, qui s’est fait siffler chaque fois qu’il touchait le ballon. Motif : il n’a jamais manqué d’exprimer publiquement son soutien à la cause palestinienne. Bien fait pour lui. Le sport et la politique, ça ne se mélange pas.

2024, l’année de toutes les élections

Petit à petit, les pièces se mettent en place en perspective de 2024, l’année de toutes les élections. Sur le plan fédéral, on y est habitué : le Nord et le Sud divergeront, mais c’est le Nord qui donnera le ton. Soit les partis flamands de la Vivaldi ne seront pas désavoués et une reconduction est envisageable. Soit ils le seront, la N-VA deviendra incontournable et imposera la grande remise à plat des structures de l’État à laquelle elle aspire. Qui du côté francophone est prêt à lui servir de partenaire? C’est le PS qui a la main, et avec lui on ne sait plus vraiment sur quel pied danser. Son président Paul Magnette souffle le chaud et le froid, pris en sandwich entre ses troupes wallonnes de plus en plus séduites par une autonomie régionale renforcée et la pression du PTB qui se profile comme le dernier parti belgicain. Mais aura-t-il vraiment le choix ?

À Bruxelles, en Wallonie et dans les communes, les jeux s’ouvrent d’un autre côté. Dans ces deux Régions, en additionnant les scores et les sièges du PS, du PTB et d’Ecolo, la gauche est majoritaire sans que ça n’ait aucun effet sur la constitution des exécutifs. En cause : le refus constant du PTB d’y participer. On se souvient de la comédie qui fut jouée en 2018 (Molenbeek, Herstal, Charleroi) et 2019 (Région wallonne) où des tentatives de constituer des majorités « rose-rouge-verte » n’avaient été que des simulacres. Mais, en 2024, ça devrait changer. Dans une interview au Soir (2 juillet), Raoul Hedebouw déclarait que « le PTB vise une percée au pouvoir dans les communes en 2024 ». Il a « l’ambition de monter dans les exécutifs dans les villes, il est prêt ».

C’est que, depuis, le PTB s’est inscrit solidement dans le paysage politique. Ses équipes se sont renforcées. Si son succès se confirme en 2024, de vraies négociations pourraient s’ouvrir, avec en perspective la constitution de majorités complètement inédites dans quelques grosses communes wallonnes et bruxelloises. Une opportunité qu’on doit commencer à envisager sérieusement au PS et à Ecolo, puisque l’objection habituelle (« ils ne veulent pas aller au pouvoir ») risque de tomber à plat.

(Image de la vignette et dans l’article sous CC BY-NC-SA 2.0; manifestation climatique à Paris, photo prise en septembre 2018 par 350.org.)

Henri GOLDMAN

membre du collectif éditorial de Politique.


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