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Politique Actu N°121
Actu

La voix, les voies d’Irène Kaufer

Nadine PLATEAU

Comment oser dire quand Irène non seulement disait mais chantait, comment oser écrire quand Irène non seulement écrivait des articles mais en plus composait des chansons, interviewait des personnalités, publiait un roman ? Comment lui rendre un femmage à la hauteur de sa liberté et de sa radicalité ? Impossible et je n’essaierai pas. Sans doute se serait-elle moquée de mes scrupules car ce qui importe, elle l’affirme dans son ultime message « Mes combats ne sont pas terminés … je compte sur vous pour les poursuivre ». Nous avons donc aujourd’hui la responsabilité non seulement de rendre visible le travail et les engagements d’Irène mais surtout de prolonger ce travail, de faire en sorte que les chemins tracés par elle soient poursuivis.

Et tout d’abord, nous, féministes, avons la responsabilité de poursuivre son agir au sein du mouvement des femmes. Biche sauvage quand je l’ai connue, devenue Homo L1, Irène a partagé les moments fondateurs de ce mouvement qui voulait changer la vie et le monde tout de suite, dans un lieu mythique, la maison des femmes que nous voulions espace de sororité mais où les tensions ne manquaient pas de survenir. Comme dans d’autres pays, le groupe des lesbiennes dont elle faisait partie critiquait non tant l’hétérosexualité que l’aveuglement des hétérosexuelles à leurs préjugés et privilèges. Et pourtant, en dépit des conflits ouverts ou larvés, Irène est restée fidèle au mouvement, et même à cette maison des femmes jusqu’à la fin de celle-ci, prouvant par là qu’il est possible d’avoir, comme le disait la philosophe féministe Maria Puig, des divergences solidaires. Les sujets qui fâchent l’ont toujours passionnée, que ce soit la question de la prostitution, du hijab ou des nouvelles technologies de la reproduction, elle ne craignait pas de les affronter, au contraire, tout se passe comme si ceux-là mêmes avaient une importance particulière, comme si c’était dans le différend que nous devions construire notre solidarité. Je la rejoins complètement, convaincue aujourd’hui qu’il nous faut poursuivre cette voie, cultiver nos différences, confronter nos désaccords sans pour cela menacer notre objectif commun de libération. Pour y arriver, une condition sine qua non: développer notre capacité d’écoute de l’autre, de respect et d’intérêt pour l’autre, qualité qu’Irène possédait au plus haut degré.

L’autre combat d’Irène que nous devons poursuivre, c’est celui qu’elle a mené jusqu’à la fin, au sein de Garance, contre les violences faites aux femmes. Un combat qui connaît un contexte nouveau car en dépit des incontestables avancées de ces dernières années, ou peut-être justement à cause d’elles, il va falloir résister au backlash post #metoo qui culpabilise les victimes en lieu et place des agresseurs.

Ensuite, nous avons la responsabilité de lier cet agir aux autres mouvements progressistes. Bien avant qu’on ne parle d’intersectionnalité, Irène avait compris l’interpénétration des systèmes de domination et d’exploitation. Nous disions pourtant, dans les années 70, sans en tirer toujours les conséquences, c’est-à-dire sans pour cela nous engager dans d’autres combats, que l’égalité des femmes et des hommes ne pouvait se réaliser dans une société inchangée, une société que nous savions non seulement patriarcale mais aussi capitaliste, impérialiste, raciste et homophobe. C’est pourquoi Irène ne se limitait pas à combattre le sexisme, elle luttait déjà concrètement contre les injustices sociales et économiques lorsque déléguée FGTB, elle se battait bec et ongles pour défendre les intérêts des travailleuses et travailleurs de la FNAC. Je me rappelle encore son œil pétillant de malice et de plaisir quand elle racontait comment elle était parvenue à obtenir pour le personnel une augmentation de salaire ou de meilleures conditions de travail. C’est pourquoi aussi, plus tard, elle avait rejoint le groupe Tayush qui s’était mobilisé contre l’islamophobie et au sein duquel nous avions à cœur d’intégrer les questions de genre (le texte de base de Tayush était rédigé en langue inclusive). Nous ne pouvons plus aujourd’hui nous contenter d’agir dans une seule niche même si les politiques d’égalité qui nous soutiennent renforcent la fragmentation des luttes sociales.

Enfin, nous avons la responsabilité d’être, comme Irène, toujours en alerte, en vigilance, de ne jamais cesser de dénoncer les inégalités, les injustices, de rendre visibles, lisibles les discriminations nouvelles. Irène l’a fait inlassablement que ce soit en tant que journaliste (elle avait collaboré à Pour, à Politique, contribuait à axelle), conférencière ou en échangeant sur son blog et Facebook. Nous n’avons pas tous et toutes le talent de l’autrice de Dibbouk mais nous pouvons dès aujourd’hui changer les choses, sachant que toute petite action, réaction, pensée nouvelle compte. Irène savait que tout était utile, que toute rencontre valait la peine. Je me souviens d’un 8 mars où nous avions toutes les deux – féministes historiques – été invitées à parler du féminisme au fin fond du Hainaut devant un public de quatre personnes, ce qui m’avait irritée mais n’avait pas démonté Irène qui s’était réjouie de l’accueil chaleureux de l’organisatrice et des questions ou commentaires pertinents des rares auditrices. Comme elle, nous pouvons nous efforcer d’agir, chacune et chacun à notre manière ou à notre niveau et au moins tenter d’être fidèles à nos convictions politiques dans notre vie quotidienne.

Immédiatement à notre portée, lisons et relisons ses textes toujours percutants quelle que soit leur veine, sociologique, polémique, humoristique ou littéraire. Un trésor dans lequel puiser pour recharger nos batteries et poursuivre ses combats.

>>> Lire notre article : « Femmage à une sorcière pas comme les autres », et retrouvez les articles écrits par Irène pour Politique.

  1. Groupe de lesbiennes féministes et révolutionnaires fondé en 1975. Voir https://urlz.fr/jMPs. (NDLR)

Nadine PLATEAU

Nadine Plateau est active dans le mouvement des femmes depuis plus de quarante ans, cofondatrice de la maison des femmes de Bruxelles, de la revue Chronique féministe et de Sophia, réseau bicommunautaire de coordination des études de genre.


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