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Politique Actu N°121
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Le psychodrame « Good Move »

Henri GOLDMAN

Jacqueries dans les quartiers populaires de Bruxelles contre le plan Good Move. Évidemment, on pouvait s’attendre à des protestations, comme toujours face à n’importe quel changement. Mais justement pas dans ces quartiers-là et pas par ces personnes-là !

Cet article a paru dans le n°121 de Politique (décembre 2022).

Alors reprenons. Toutes les villes font face au même problème. À force d’avoir, dans la deuxième moitié du XXe siècle, donné une priorité absolue à la voiture individuelle, on en paie aujourd’hui la facture. La ville est immobilisée, presque à toute heure, par les embouteillages, l’air est saturé par les gaz d’échappement de véhicules le plus souvent à l’arrêt, l’espace public est encombré par des automobiles qui sont pourtant inutilisées la plus grande partie du temps, les véhicules vraiment prioritaires – personnes âgées ou handicapées, petits entrepreneurs insérés dans le tissu urbain ou qui fournissent des services aux particuliers (dépannage, livraisons) – n’arrivent ni à circuler ni à se garer, les bus et les trams sont englués dans la circulation et ne remplissent plus correctement leur mission de service public.

Singularité bruxelloise : les « pauvres » habitent encore au cœur de la ville, tandis qu’ailleurs ils ont le plus souvent dû s’exiler dans des banlieues périphériques sans âme. Or, c’est surtout dans les quartiers populaires du centre et de la première couronne que ces nuisances pourrissent la vie des gens : la congestion automobile y est la plus forte, l’air le plus pollué, l’espace public le plus encombré alors que, dans ces quartiers, les rues sont plus étroites, les jardins privés plus petits – quand il y en a – et les espaces verts plus rares.

Good Move est un plan ambitieux. C’est bien la moindre des choses face à l’urgence climatique. Il fut mis en place par le précédent gouvernement bruxellois (sans les Verts) pour reprendre le contrôle du développement urbain en inversant une tendance lourde. Ses premières mesures ont déjà toutes été testées dans d’autres villes, à la satisfaction générale : la « ville 30 » (vitesse réduite partout à 30 km/h, sauf quelques axes importants), la LEZ (low emission zone) interdisant la circulation d’anciennes voitures diesel trop polluantes, la réduction des possibilités de parking sur la voie publique et, aujourd’hui, la mise en place progressive de 50 « mailles apaisées » devant éviter le trafic de transit dans les quartiers densément habités.

Et c’est là que ça cale. Pour qui se veut de gauche aujourd’hui, il importe de veiller à « accorder le rouge et le vert », soit de s’assurer que toute mesure environnementale n’aura pas d’impact négatif sur le plan social. De ce point de vue, certaines mesures passées ont fait grincer des dents : la LEZ envoie à la casse des voitures qui roulent encore parfaitement, alors que certains de leurs propriétaires n’ont pas les moyens de la remplacer, tandis que la hausse des prix du parking en rue s’applique indifféremment aux petits et aux gros revenus. Mais les quelques protestations contre ces mesures ne furent rien au regard des véritables insurrections locales que l’entrée en vigueur des premières « mailles apaisées » (Cureghem, Schaerbeek) a provoquées, obligeant les autorités communales à tout suspendre en panique.

Apaisement ?

Or, contrairement à d’autres mesures, les « mailles apaisées » n’ont objectivement aucun impact social négatif. Leur seul inconvénient, tout à fait mineur, est d’allonger de quelques minutes les trajets en voiture à l’intérieur de la maille. Mais cet inconvénient aurait été largement compensé par la disparition du trafic motorisé de transit, tout en rendant l’espace public plus sûr et donc plus convivial. Un véritable gain dans les quartiers populaires où peu de ménages disposent d’un espace extérieur privé.

Pas d’impact social, mais peut-être un impact démocratique ? C’est vrai, pour aménager ces mailles, on n’aura pas consulté le lobby des propriétaires de SUV et de voitures de société qui ne sont de toute façon pas prêts à renoncer au moindre de leurs privilèges pour combattre le réchauffement climatique. Mais ceux-là n’habitent pas dans les mailles concernées qu’ils ne font que traverser. Dans ces mailles, plus de la moitié des ménages ne possèdent pas de voiture. Et pourtant, on pointe partout un déficit de consultation : on n’aurait pas « co-construit » les projets avec la population locale. Il semble pourtant que, par comparaison avec d’autres processus de concertation, celui-ci ne fut pas le pire, malgré un confinement de deux ans qui n’a pas aidé. Mais aujourd’hui, le résultat est là : pour ce qui est de l’apaisement, c’est loupé.

Fracture culturelle

Et si l’explication était ailleurs ? Ni déficit social ni déficit démocratique, mais fracture culturelle ? Je risque une hypothèse. La toute fraiche hégémonie apparente de l’écologie urbaine est portée par une population bien typée que le magazine néerlandophone bruxellois Bruzz met régulièrement en scène : jeune, créative, multilingue, sans charge de famille, anticonformiste et sexuellement émancipée, ayant rompu avec les modèles consuméristes qui continuent à fasciner les milieux populaires, lesquels se retrouvent du coup ringardisés par des artistes et des lanceurs de start up qui roulent à vélo et sont les incarnations sympathiques de l’urbanité postmoderne.

Bref, la caricature du « bobo ». Oui, le trait est forcé. Il vise juste à attirer l’attention sur ceci : consulter la population, ce n’est pas qu’une affaire de technique. Les « mailles apaisées », ce n’est assurément pas de l’écologie punitive. Mais toutes les patientes démonstrations logiques, comme celle qui précède, ne suffiront pas à rendre cette écologie désirable dans les quartiers populaires qui en seraient pourtant « objectivement » les premiers bénéficiaires.

Si de telles mesures n’émanent pas « d’en bas », elles risquent d’apparaître comme une nouvelle forme de paternalisme de la part de ceux « d’en haut » qui savent toujours tout mieux. Ce sera comme une greffe qui ne prendrait pas, et ce rejet serait dramatique.

(Image de la vignette et dans l’article sous CC BY-NC-SA ; photo de voitures près du tunnel Botanique, prise en septembre 2021 par Inter-Environnement Bruxelles.)

Henri GOLDMAN

membre du collectif éditorial de Politique.


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2 contributions pour "Le psychodrame « Good Move »"

  • Réponse à la Chronique « Le psychodrame Good Move »

    J’ai lu attentivement votre chronique sur le « psychodrame Good Move ». Ce qui ne va pas, Monsieur Goldman, c’est justement cette vision sociologique hyper-segmentée que vous avez de la mobilité et de la société à Bruxelles. A vous entendre, il y aurait donc d’un côté le « lobby des propriétaires de SUV et de voitures de société » qui seraient des gens d’un indécrottable égoïsme et totalement insensibles aux problèmes écologiques et d’autre part, les ménages modestes qui possèdent une petite voiture ou pas et qui seraient, eux, une population sensibilisée aux problèmes écologiques et qui serait dès lors prête à faire des efforts pour renoncer à une partie de leur confort de vie pour sauver la planète. La réalité est que quasi personne ne veut renoncer à son confort de vie pour « sauver la planète », quelle que soit la classe sociale. Pire, votre chronique laisse supposer que comme les personnes que vous identifiez comme étant les privilégiés « ne sont de toute façon pas prêts à renoncer au moindre de leur privilège pour combattre le réchauffement climatique », il est normal que les personnes que vous identifiez comme les défavorisés fassent ces efforts. Vous vous étonnez même que ces protestations émanent de « ces quartiers-là » et de « ces personnes-là ». Quelle déconnexion avec la réalité du terrain ! Je ne m’attarderai pas sur l’utilisation des termes « psychodrame » et « jacqueries », cela ne fait que confirmer le mépris que vous avez pour cette réalité du terrain.
    Cette réalité est beaucoup moins manichéenne que l’idée que vous vous en faites. Il y a bien évidemment des habitants de ces quartiers qui roulent dans une voiture de société (appelée aussi voiture salaire). Un tiers du parc automobile belge est constitué de voitures de société. Ce n’est pas pour cela que cela en fait automatiquement des « privilégiés ». Ces voitures de société ne sont pas reprise dans ce chiffre qui prétend que 50% des ménages de ces quartiers ne possède pas de voiture. En réalité, 75% de ces ménages roule en voiture.
    Parmi ceux qui ne roulent pas en voiture, ce n’est pas par choix idéologique mais simplement parce qu’ils n’en n’ont pas les moyens. Et, oui, la plupart aspirent à améliorer leur condition pour en avoir un jour les moyens. Quitte à tomber moi aussi dans la caricature, je voudrais signaler que pour bien des personnes de condition modeste et d’origine étrangère, le rêve de s’acheter un jour une Merco constitue un symbole fort de réussite économique et sociale. Il vaut mieux faire envie que pitié, n’est-ce-pas ?
    En outre, déplacer du trafic automobile de certaines rues « apaisées » vers d’autres rues qui deviennent alors « non apaisées » a un impact social pour les gens qui ont le malheur de vivre dans ces rues où se reporte tout le trafic et où se concentre tous les embouteillages.
    En résumé, ce plan good move détruit la cohésion sociale car on oppose les gens les uns contre les autres : les automobilistes contre les cyclistes, les habitants des rues « apaisées » contre ceux des rues « non apaisées », les utilisateurs de voitures de société contre ceux qui n’ont pas cet avantage dans leur package salarial, les « privilégiés » contre les « défavorisés », les « dominants » contre les « dominés », c’est-à-dire ceux que certains groupes politiques identifient comme tels, etc.
    Enfin, dans cette chronique, une allusion, sans doute involontaire, est faite à la gentrification lorsque vous écrivez qu’à Bruxelles les pauvres habitent encore (sic) au cœur de la ville.
    N’en jetez plus, la coupe est pleine.

  • Je partage pleinement les propos de Nicolas Thoreau.

    Je rajouterai ceci : les initiateurs de ce plan veulent manifestement dégoûter par tous les moyens possibles et imaginables tous ceux qui, indistinctement, veulent ou doivent se déplacer en voiture (ou camionnette, taxi, camion, ambulance…). Ils se fichent complètement des effets pervers de ce plan, qui, sous prétexte d’améliorer la vie des gens, rend en fait la vie impossible à beaucoup de monde. Désormais, le moindre déplacement en voiture devient un cauchemar (voulu et provoqué). Tient-on compte des gens qui sont obligés de prendre leur voiture (personnes handicapées, professionnels en tous genres, services de secours et bien d’autres encore) ? Absolument pas. On voit bien que cela n’a aucune importance pour les auteurs de ces plans. Tient-on compte des commerces qui périclitent car situés dans des zones devenues presque inaccessibles. Evidemment non. La réduction du stationnement va rendre impossible le fait de rendre visite à certains amis, en particulier le soir (va-t-on laisser les transports en commun circuler toute la nuit ?)…

    Tout aussi absurde est la notion de « circulation de transit ». La circulation est par nature de transit… Pour aller d’un point A à un point B, on doit bien passer par quelque part. Autant je peux comprendre que certains ilots, de petite taille et en fonction de la configuration des lieux, fassent l’objet de certaines mesures de protection, autant les mailles de Good Move rendent des zones énormes impossibles à traverser. On rabat tout le trafic sur certains axes (souvent déjà rétrécis préalablement), provoquant de manière permanente des embouteillages monstrueux d’où pollution inutile, perte de temps énorme (et pas « quelques minutes »), énervement, et fameux cadeau pour les riverains des artères « sacrifiées ». Est-ce cela « apaiser » la vie des gens ? D’autant plus qu’en accordant toute liberté (celle-ci étant bien souvent utilisée au mépris des autres usagers (et notamment les piétons) et de la sécurité aux cyclistes et aux utilisateurs de trottinettes, on crée des situations dangereuses et on monte les gens les uns contre les autres….

    Mon propos n’est pas de défendre le tout à la voiture, mais il me semble qu’on traite le problème à l’envers. Proposer une mobilité performante en matière de transports en commun, des parkings de dissuasion, des avantages fiscaux à ceux qui n’utilisent pas de voiture aurait déjà permis de séduire un certain nombre de personnes et de proposer des alternatives valables. Car circuler à Bruxelles en transport en commun est dans bien des cas un calvaire, avec un métro très insuffisant, et un RER qui est comme l’arlésienne. Enfin, la façon de procéder des autorités bruxelloises est non seulement préjudiciable à beaucoup de gens, mais elle provoque un terrible sentiment de frustration quand on voit qu’un certain nombre de dispositions vexatoires n’ont d’autre but que de rendre la vie des automobilistes infernale, et cela sans aucune plus-value pour la « mobilité douce’… Croit-on vraiment qu’on va apaiser les gens de cette façon ?

    Pour ma part en tout cas, n’habitant heureusement plus Bruxelles, je n’y vais plus que contraint et forcé. Et je constate que je suis très loin d’être le seul.

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