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Politique Actu N°116
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L’économie sans État : perspectives anarchistes

Thibault SCOHIER

Peut-on imaginer une société et une économie sans État ? Depuis le milieu du XIXe siècle, les socialistes libertaires – qu’on appelle aussi les anarchistes – ont justement postulé que l’égalitarisme ne serait possible qu’en dehors des structures étatiques. Quelles idées proposent les théories libertaires aujourd’hui ? Cet article en explore trois : l’autogestion de l’économie, la réorganisation de la politique à l’échelle municipale et la création de zones échappant au contrôle de l’État.

Cet article a paru initialement dans notre n°116 (juin 2021).

Si les idées anarchistes n’ont jamais eu très bonne presse, elles sont pourtant riches d’une histoire théorique et pratique considérable, notamment quant aux alternatives qui s’offrent aux sociétés humaines pour s’organiser à l’extérieur de ou contre l’État. Car, il faut le rappeler, s’il y a bien une conception partagée par toutes les branches de la pensée libertaire, c’est le rejet de l’État et de l’organisation verticale de la société. Ce rejet est souvent assimilé à une attitude idéaliste ou utopique, à considérer que l’idéal et l’utopie sont des variations de l’impossible.

Pourtant, les anarchistes1 ne rejettent pas l’organisation de la société en soi : même les variantes les plus individualistes de l’anarchisme établissent l’absence de règles collectives… comme une règle collective ! Et ses branches les plus collectivistes, comme celle des communistes libertaires, réclament au contraire une organisation très poussée de la société. Mais, qu’elle soit individualiste ou collectiviste, anarchosyndicaliste ou municipaliste, l’économie libertaire a toujours à cœur de privilégier l’autogestion et la fédération comme principes structurants.

Il faut bien admettre que, de nos jours, les positions politiques ouvertement anarchistes ne disposent que de peu d’échos en Europe. Mais il faut remarquer aussi que les idées libertaires n’en continuent pas moins d’irriguer de nombreux mouvements syndicaux, féministes, antiracistes, écologistes, et que les radicalités politiques contemporaines, comme les « zones à défendre » (Zad), s’inscrivent clairement dans le sillon creusé par l’égalitarisme anarchiste et révolutionnaire.

Il est donc intéressant de s’interroger, d’un point de vue libertaire, sur le rôle économique de l’État et, surtout, sur les perspectives qui s’ouvrent pour transformer notre rapport à une économie capitaliste et à une organisation verticale décrites comme naturelles. Argumentant pour justifier la désignation d’un anarchiste à une chaire de droit, Max Weber estimait que le principe anarchiste, qui est « situé en dehors des conventions et présuppositions qui paraissent si évidentes à nous autres, peut lui donner l’occasion de découvrir dans les intuitions fondamentales de la théorie courante du droit une problématique qui échappe à tous ceux pour lesquels elles sont par trop évidentes2, p. 411. C’est lui qui souligne. Il conclut ce passage (dans un style certes fort daté) de la façon suivante : « En effet, le doute le plus radical est père de la connaissance. » ». Cela vaut aussi, sans aucun doute, pour le rôle économique de l’État dans la société actuelle.

État et économie

Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de savoir ce que l’anarchisme entend, exactement, par État et par économie. Je ne prétends pas fournir ici une définition exacte, ou encore moins exhaustive, mais simplement un regard synthétique pour faciliter la compréhension de ce qui suivra.

Comme on l’a dit, dans les différentes pensées anarchistes, l’État incarne une position négative centrale. Il s’agit bien ici de l’État moderne, défini comme une structure de gouvernement verticale réglementant la vie d’une population sur un territoire (et parfois à l’extérieur de celui-ci, en cas de colonisation ou de guerre). Pour les anarchistes, l’État ne saurait être autre chose qu’une composition essentiellement monarchique, c’est-à-dire une pyramide dont le sommet – qu’il soit occupé par un tyran ou par une poignée d’oligarques – demeure toujours hostile à la base. C’est pour cette raison que les divers mouvements libertaires ont toujours été particulièrement opposés au système représentatif : ils le jugent intrinsèquement défaillant, puisqu’une minorité gouverne toujours une majorité. Plus l’écart (de capital financier, culturel ou symbolique) est grand entre cette minorité et la majorité, plus la représentation se change en diktat.

Le rôle économique de l’État, dans cette conception, est avant tout un rôle de police : celui de la préservation, par la force, d’une répartition inégalitaire des ressources. Comme le notait récemment, et non sans ironie, l’écrivain Joseph Andras : « Le radiateur produit de la chaleur, l’éolienne de l’énergie mécanique, et l’État travaille aux intérêts d’une minorité de la population. On aurait tort de le lui reprocher : c’est sa raison d’être3. » On comprendra donc que les anarchistes privilégient, dans leurs pratiques et leurs théories, diverses variantes de démocratie directe et d’organisation horizontale (assemblées, mandats impératifs, réduction maximale des niveaux de pouvoir, etc.).

Si les pensées libertaires sont tributaires de plusieurs traditions, elles ont aussi en commun de réfléchir l’économie non comme l’expression naturelle d’un ou de plusieurs marchés, mais comme une construction artificielle et humaine, au même titre que l’État. À ce titre, leurs conceptions se rapprochent de celles de l’économiste Karl Polanyi dans son célèbre ouvrage La Grande Transformation4.] : l’économie moderne de marché est une institution ou une série d’institutions socio-historiques. Les anarchistes ajoutent que l’économie n’a survécu à ses contradictions que grâce à l’autorité violente de l’État. Il faut donc retenir que, quelle que soit la théorie libertaire, l’économie n’y apparaît pas comme un système immuable, mais bien comme une matière malléable que les collectivités humaines peuvent transformer.

Il serait trop long de revenir en détail sur les liens et les oppositions entre les théories économiques marxistes et leurs équivalentes anarchistes. Même si le schisme originel entre les socialistes marxistes et les socialistes libertaires s’est notamment construit sur la question de l’État et de son rôle de contrôle de la société et de l’économie, il serait réducteur de prétendre que les anarchistes ont été imperméables aux conceptions de Marx et à ses héritières… Certaines branches, en particulier les marxistes libertaires, ont même tenté de les « réconcilier5 ». Mais il demeure indéniable que les mouvements anarchistes ont toujours eu tendance à refuser le principe d’une économie surdéterminante et d’un État nécessaire pour l’organiser et pour faire advenir le socialisme.

La solution syndicale

Déjà au XIXe siècle, les individualités comme les organisations anarchistes se sont massivement investies dans les mouvements de solidarité ouvrière. Plutôt que d’espérer de l’État une politique sociale, elles estimaient que c’était aux membres de la classe ouvrière de construire leurs propres institutions, leur propre contre-société. Cela passait aussi bien par des coopératives, des embryons de « mutuelles », des caisses de grève, que par la création des syndicats eux-mêmes. Les anarchosyndicalistes, comme leur nom le laisse supposer, ont participé activement à l’émergence du mouvement syndical. Selon les anarchosyndicalistes, c’était par la grève générale que la révolution devait s’opérer ; le contrôle des outils de production devait aller aux conseils ouvriers qui pourraient ensuite se fédérer pour reconstruire une économie horizontale et égalitaire. L’expérience des soviets russes, avant qu’ils soient inféodés au Parti communiste, est sans doute la réalisation la plus proche de cet idéal d’une fédération des conseils ouvriers.

Aujourd’hui encore, ces théories libertaires restent présentes, quoiqu’à une moindre échelle, dans le monde syndical. Dans les « grands syndicats », elles s’expriment en général par le refus des logiques de cogestion de l’économie avec le patronat, pour privilégier les rapports de forces et les actions directes, ou encore pour remettre en cause la bureaucratisation des instances syndicales elles-mêmes. Mais leur expression la plus originale est d’avoir contribué à la création, partout en Europe, d’une multitude de petits syndicats et de collectifs tentant de représenter les couches précaires et marginalisées du monde du travail. À l’instar d’autres groupes révolutionnaires et autonomes, leur rôle a été important, par exemple, dans l’émergence des syndicats de coursiers, en Angleterre, en France ou en Belgique, et dans la construction en 2018 d’un mouvement à l’échelle européenne intitulé Fédération transnationale des coursiers (FTC)6.

L’accent que mettent aujourd’hui les syndicalistes de tendance libertaire sur le précariat est significatif. Il s’inscrit dans une critique plus large des dégâts provoqués par les réformes néolibérales de ces dernières décennies et dans le constat de l’incapacité des organisations syndicales traditionnelles à représenter un monde du travail vivant (ou survivant) hors du cadre du salariat classique. Ces expressions sont au fond très proches des premières luttes autogestionnaires : ici encore, il est question de prendre en main la situation, de s’organiser entre personnes concernées, de se fédérer à des échelons nationaux ou européens…

L’État, ici, est directement mis en cause : les anarchistes voient dans les politiques néolibérales, non pas un recul de l’État protecteur, mais bien de nouvelles réglementations mises en place – et surtout protégées – par des autorités étatiques. Cela dit, le syndicalisme libertaire n’est pas exempt de contradictions puisque dans ces actions, il s’adresse principalement à… l’État. Il s’agit souvent, en effet, de revendications basiques et pragmatiques autour du salaire minimum ou d’un droit à la protection sociale, avec des actions de grève ou de confrontation directe.

La solution éco-politique : le municipalisme et le localisme

À côté de cette solution syndicale, et sans forcément s’opposer à elle, les anarchistes ont aussi proposé des formes d’organisation essentiellement politique visant à remplacer les États par des fédérations de municipalités. L’expérience de la Commune de Paris, qui célèbre cette année ses 150 ans, a été déterminante car elle a démontré qu’une autonomie municipale était possible. À l’époque, déjà, certaines tendances communardes imaginaient la France révolutionnaire comme un ensemble de communes, fédérées mais conservant une autonomie importante. L’idée importante, dans ce modèle, est d’éviter la reconstitution d’un État et d’une bureaucratie en gérant le plus possible d’affaires au niveau local, à une échelle de pouvoir où la majorité peut discuter et décider des options politiques par des processus directs ou par une représentativité contrôlée, notamment à l’aide du mandat impératif.

Au cours du XXe siècle, les théories municipalistes se sont réinventées, liant en particulier la question environnementale aux questions d’égalité et de démocratie. Pour elles, la protection des écosystèmes et l’avènement d’une société écologique passent par une transformation radicale des habitudes de consommation et de production. Nous devons l’un des projets les plus représentatifs de cette tendance à Murray Bookchin7. Il faut aussi citer l’influence et les réinterprétations de l’écoféminisme qui – au croisement des questions écologique, féministe et politique – propose également des modèles d’organisation horizontaux transformant radicalement la société8.

Dans cette approche, à nouveau, l’économie n’est pas pensée comme un ordre surplombant la société mais comme le résultat d’une décision politique collective. Même si ces solutions ne s’inscrivent pas toutes ouvertement dans les théories de la décroissance, elles sont en tout cas cohérentes sur le principe, en prônant un retour de la production à l’échelle la plus locale possible et en privilégiant l’autonomie économique des localités plutôt que l’économie de marché mondialisée. Dans cette conception, les échanges doivent être le résultat d’un processus solidaire et égalitaire entre les municipalités, fédérées ou non. Même si, dans ses expressions les plus radicales, le municipalisme prévoit et provoque la fin de l’État tel que nous le connaissons, il peut aussi s’inscrire dans une logique de transformation de celui-ci. Son rôle économique serait transféré, autant qu’il est possible, aux communautés locales, inversant ainsi la logique hiérarchique des niveaux de pouvoirs pour faire de la commune la dépositaire première d’un maximum de compétences.

La solution insurrectionnelle : les Zad

Enfin, il faut aussi évoquer la création, radicale et souvent conflictuelle, de territoires « libérés » de la tutelle étatique. Cette approche insurrectionnelle a connu un regain de popularité au début du XXIe siècle, croisant ici encore la route de la question écologique. Les « zones à défendre » réunissent des groupes divers, révolutionnaires ou associatifs, radicaux ou simplement concernés par la préservation d’un habitat ou d’une zone naturelle. Si certaines Zad sont surtout symboliques et utilisent des tactiques de lutte légales, d’autres consistent en une occupation illégale de l’espace à protéger ; on pense, bien sûr, à Notre-Dame-des-Landes ou à la Zablière d’Arlon9. Ces Zad suivent toutes un schéma commun : le point de départ est toujours l’opposition à des projets de construction jugés inutiles ou surdimensionnés, soutenus en général par l’État ou par des autorités officielles contre l’avis des populations locales. Le conflit autour des Zad peut être très violent : on se souvient que la contestation du barrage de Sivens, en France, a coûté la vie à Rémi Fraisse.

L’originalité politique du zadisme réside dans la mise en oeuvre directe et immédiate des principes libertaires d’organisation. Puisque l’occupation de la Zad se fait ouvertement contre la puissance de l’État et que celui-ci fera tout pour la faire cesser, les zadistes doivent cultiver leur autonomie. C’est sans doute à Notre-Dame-des-Landes qu’une Zad a mené le plus loin l’expérience d’un territoire arraché aux règles de l’État. Les zadistes ont dû reconstituer une micro-économie, réapprendre un certain nombre de savoirs « perdus » et trouver des solutions aux obstacles internes et humains que posait une vie commune placée en permanence sous la pression d’une violence extérieure10.

Les diverses tactiques mises en place par l’État contre les Zad, de la criminalisation des zadistes à l’écrasement policier, sont révélatrices de son rejet absolu et permanent d’une politique égalitaire qui lui échappe. On l’a vu, il y a quelques semaines à peine, en Belgique, avec l’évacuation de la Zablière et la destruction, à marches forcées et sous contrôle policier, de la zone boisée protégée jusqu’alors. Le contrôle de l’État et de ses réglementations, notamment sur les processus économiques, ne souffre aucune exception. Et si les autorités étatiques évoquent le principe du droit et de la légalité, les zadistes répondent par celui de la désobéissance civile et la pratique révolutionnaire, jugeant que la défense des intérêts privés ne doit pas primer sur l’intérêt général.

L’État social et la mondialisation, des dilemmes

Il est indéniable que malgré la diversité et la puissance des propositions libertaires, celles-ci font face, comme tous les mouvements révolutionnaires et égalitaristes contemporains, à une situation qui rend difficile la radicalité pure, en particulier quand il est question de l’État social, de la sécurité sociale et de la redistribution en général. Certes, les libertaires veulent abattre le joug étatique, mais face à sa dimension la plus égalitaire, l’intransigeance devient difficile. D’autant plus que le principe de la protection sociale remonte aux différentes formes de mouvements mutuellistes et syndicaux dans lesquels les libertaires trouvaient tout à fait leur place. Le mouvement libertaire aura alors tendance à défendre l’idée que ces systèmes protecteurs doivent « sortir » de la sphère étatique et être (auto)gérés par les personnes qui en bénéficient.

Il en va de même pour la mondialisation, qui déplace la scène politique toujours plus haut. De tout temps, les anarchistes ont été profondément internationalistes et hostiles à l’État-nation, mais un processus mondialisé qui rend la démocratie directe sinon obsolète, en tous les cas extrêmement difficile à mettre en place, leur semble intolérable. L’échec du mouvement altermondialiste – dans lequel certaines expressions libertaires avaient justement pu trouver un compromis entre leurs idées et l’action politique à l’échelle internationale – a encore accentué la tendance au localisme, voire à la négation de la question mondiale. Avec, toutefois, une grande exception : celle des solidarités internationales dont on a pu voir la profondeur quand de nombreux volontaires ont décidé de se battre au Rojava (partie kurde de la Syrie).

Face à ces dilemmes et à l’expression toujours plus débridée des forces conservatrices et néofascistes, l’anarchisme contemporain est, à nouveau, en voie de réinvention, proposant toujours une alternative à l’État, aux structures politiques hiérarchiques et à un système économique capitaliste inégalitaire et destructeur. Ces propositions parviendront-elles à se cristalliser dans une société qu’aujourd’hui on ne peut considérer que comme utopique ? La question est oiseuse. Il est bien plus pertinent de considérer leur apport dans le renversement du statu quo et dans la transformation radicale de l’État et de son rôle économique et de contrôle.

(Image de la vignette et dans l’article sous copyright de son autrice, sur la page Zablière – Zad d’Arlon ; calicot de la Zad d’Arlon en novembre 2019, autrice inconnue.)

  1. Dans cet article, le féminin fait office d’indéfini.
  2. M. Weber, Essais sur la théorie de la science, (trad. J. Freund), Paris, Plon, 1965 [1917
  3. J. Andras, « Me coltiner le réel, c’est la seule chose que je sache faire », Mediapart, 20 avril 2021, entretien réalisé par E. Salvi.
  4. K. Polanyi, La Grande Transformation, Paris, Gallimard, 1983 [1944
  5. Voir D. Guérin, Pour un marxisme libertaire, Paris, Robert Laffont, 1969.
  6. Lire à ce sujet le très intéressant document produit par Anne Dufresne pour la Smart « Coursiers de tous les pays, unissez-vous ! », 2018.
  7. Lire en particulier : Pour un municipalisme libertaire, Atelier de création libertaire, 2003, et T. Scohier, « L’écologie sociale de Murray Bookchin », 2018.
  8. Sur l’écoféminisme, lire sur notre site : C. Wernaers, « Aux racines de l’écoféminisme », 2020.
  9. L’ancienne sablière de Schoppach, à Arlon, est répertoriée comme « zone de grand intérêt biologique » par la Région wallonne. L’intercommunale Idelux-AIVE l’a rachetée et elle projette d’y établir un zoning pour PME. Des zadistes ont occupé le terrain à partir du 26 octobre 2019. La police est intervenue avec brutalité le 15 mars 2021 pour les en chasser.
  10. Sur l’expérience de la Zad de Notre-Dame des Landes et ses dimensions libertaires, lire : Collectif Mauvaise Troupe, Contrées : Histoire de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et de la lutte No TAV dans le Val Susa, L’Éclat, 2016.

Thibault SCOHIER

Rédacteur chez Politique et critique culturel.


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