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Petites et grandes histoires politiques des boites de nuit

Camille WERNAERS

Après de longs mois de fermeture dus à la pandémie de coronavirus, les boites de nuit ont pu rouvrir il y a tout juste un mois, le 18 février 2022. À cette occasion, la revue Politique s’est trémoussée devant le documentaire Mirano 80 : l’espace d’un rêve qui raconte l’histoire de cette boite de nuit bruxelloise et s’intéresse en creux aux rôles avant-gardistes et fondamentaux de la vie nocturne.

« Boum, boum, boum ». C’est le son d’une révolution musicale, visuelle, artistique qui prend place dans les années 80. À cette époque, en 1981 plus précisément, une bande de jeunes bruxellois créent le Mirano Continental dans un ancien cinéma de Saint-Josse. Réalisé par Thomas Purcaro Decaro et Luc Jabon, le documentaire Mirano 80 : l’espace d’un rêve (disponible sur la plateforme auvio) retrace – à l’aide d’interviews et d’incroyables images d’archive – l’épopée de la création de cette boite de nuit mythique, toujours ouverte aujourd’hui.

« Quand on naît, le battement du cœur est la première percussion que l’on ressent. C’est cela qui nous réveille », souligne dans le documentaire Bruno Bulté, metteur en scène et acteur, pour expliquer l’importance de la musique pour les êtres humains. « La musique est une caractéristique universelle des sociétés humaines », écrivent à ce sujet l’anthropologue Hélène Neveu Kringelbach et le neuro-scientifique Morten Kringelbach1 « […] À la recherche de meilleurs modèles explicatifs de la profondeur du sens de la musique, il pourrait être utile d’embrasser la perspective de longue date de l’anthropologie et des sciences sociales selon laquelle la musique n’est pas seulement une activité cérébrale mais plutôt une activité sociale incarnée, impliquant à la fois musique et danse. Tout au long de l’histoire de l’humanité, la musique a toujours été faite et appréciée avec d’autres personnes. […] Dans l’ensemble, ces perspectives interdisciplinaires suggèrent que la musique et la danse “génèrent certains types d’expériences sociales qui ne peuvent être vécues autrement” ». Dans des boites de nuit par exemple !

 

 

À l’origine, l’electro est une branche dérivée du hip-hop. Au début des années 1980, on parlait d’ailleurs d’« electro hip-hop », de « robot hip-hop », ou encore de « robot funk ». L’electro est depuis devenue un genre spécifique de musique électronique qui mêle le rap au funk et au disco, même si, dans les pays francophones, le terme « electro » peut prendre un sens plus large et désigne toute musique ayant des sonorités électroniques.

Faire sauter les verrous de la société

Une génération entière va s’emparer de la musique électronique pour tenter de faire sauter les verrous de la société. D’abord, le monde de la nuit trouble les normes binaires qui existent entre les genres : au Mirano, boite de nuit grand public, il n’était pas rare de voir des hommes porter du maquillage ou danser en sous-vêtements sur des patins à roulettes (en toute sécurité). Cela peut sembler étonnant aujourd’hui tant la figure du DJ est devenue celle d’un homme blanc produisant des clips testostéronés accompagné de femmes en maillot de bain supposées attirer le regard des hommes hétérosexuels.

 

Il n’en a pas toujours été ainsi. La house en particulier a été créée par les minorités homosexuelles noire et latino. Ce genre musical naît au Warehouse, à Chicago, dans les années 1980, notamment grâce au travail de Frankie Knuckles. La musique que l’on produisait dans cette boite de nuit était « faite par et pour une communauté socialement rejetée par les codes dominants2». « Au début des années 70 aux États-Unis, les boîtes de nuit sont désertées par la jeune bourgeoisie blanche alors attirée par le mouvement hippie. Les boîtes se “rabattent” donc sur un public constitué par les minorités noires, latines et homosexuelles, jusqu’alors refoulées de ces lieux. Dans ces clubs, le disco (abréviation, faut-il le rappeler, de discothèque) naît donc à partir d’un mélange des musiques afro-américaines et latino-américaines (funk, soul, etc.) réclamées par ce nouveau public », note le sociologue français Laurent Tessier3. Guillaume Bara, journaliste, écrit quant à lui4 : « À partir de 1975, le disco devient la bande-son de la libération sexuelle, une invitation explicite à jouir sans entrave de son corps par la musique, la danse, les jeux de séduction, l’érotisme débridé et ludique. La communauté gay s’y plonge avec le plaisir d’échapper, au moins dans les lieux de fête, aux interdits sociaux et aux regards voyeurs ou inquisiteurs d’une majorité silencieuse et répressive. » C’est de ce mouvement disco qu’émergera le mouvement electro.

De même, les femmes ont été oubliées dans l’histoire de la musique électronique, citons par exemple Clara Rockmore. Américaine d’origine lituanienne, elle était violoniste concertiste avant de s’intéresser au thérémine, l’un des plus anciens instruments de musique électronique, inventé en 1920 par Lev Sergueïevitch Termen et dont elle deviendra une virtuose. De nos jours, les femmes DJ doivent encore subir moqueries et humiliations sexistes. Il est dommage que le documentaire Mirano 80 ne creuse pas plus avant ces histoires-là.

 

 

En plein dans la déferlante néolibérale

Durant les années 80 se produit également une « déferlante néolibérale »5 et la vie nocturne représente alors un échappatoire au métro-boulot (quand on en a un)-dodo. La conservatrice Margaret Thatcher, Première ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990, martèle alors : « Il n’y pas d’alternative ». Et non, même pas celle du monde de la nuit. Dans le pays, la crise industrielle avait laissé à l’abandon des milliers d’entrepôts et hangars. C’est précisément dans ces lieux que vont naître les rave parties, à partir de la deuxième moitié des années 80. Le gouvernement Thatcher y réagit et tente de museler et d’interdire les raves : « Fouilles, arrestations, tracasseries en tout genre, obligation à tous les établissements de nuit de fermer à deux heures du matin : tout un arsenal répressif est mis en branle pour calmer et même museler le mouvement6 »

Cette répression aura un effet : la création des free parties qui vont se répandre dans toute l’Europe, dont la France et la Belgique. Il s’agit de fêtes illégales le plus souvent gratuites et qui s’opposent aux dimensions consumériste et marchande des boites de nuit où les gouvernements voulaient reléguer les fêtes (ces lieux n’étaient pas accessibles pour nombre de personnes). « Si c’est pas clandestin, si c’est pas illégal, […] s’il y a pas ce côté guerrier, ce côté de résistance, si tu l’enlèves et que c’est l’État qui te donne le terrain, il y aura pas la même magie », témoigne ainsi Valérie dans l’article de Laurent Tessier.

Sida et pandémie

On l’a dit : les boites de nuit ont un rôle sociologique, en faisant se rencontrer des gens. « Alors que la fête bat son plein, que la créativité nocturne est à son apogée, le sida va tomber comme un couperet. La mort ne fait pas bon ménage avec la fête. Cette période raisonne tellement fort avec aujourd’hui ! », observe la productrice du documentaire Mirano 80, Martine Barbé, faisant référence à la pandémie de coronavirus. Dans notre pays, le milieu de la nuit est parmi ceux qui sont restés fermés les plus longtemps. Après 19 mois de fermeture, les boites de nuit étaient autorisées à ouvrir le 1er octobre 2021, avec des conditions strictes, avant de devoir à nouveau fermer dès le 26 novembre. Elles sont désormais ouvertes depuis le 18 février 2022.

Pierre Noisiez est DJ au Fuse depuis 1994, date de création de ce lieu légendaire de la vie nocturne bruxelloise. Pour Politique, il revient sur cette période : « Personnellement, cela m’a fait du bien de m’arrêter un moment et de m’impliquer dans d’autres projets. J’ai pu prendre du recul, mais je sais que cela a été compliqué pour beaucoup de gens. Je comprends tout à fait que des mesures soient prises en période de pandémie, mais je pense que les membres du Comité de concertation n’ont pas dû mettre souvent les pieds dans des boites de nuit. Il y a eu des moments difficiles, notamment quand nous n’avons pu rouvrir que deux mois seulement. Les boites s’étaient pourtant adaptées aux nouvelles mesures sanitaires, malgré le coût que cela engendrait. On voyait pourtant les gens serrés dans les transports en commun et nous avons dû refermer. Le monde de la nuit est un milieu qui fait vivre beaucoup de travailleurs et de travailleuses, qui a un rôle économique, il ne faut pas l’oublier. D’ailleurs, nous avions décidé de rouvrir de toute façon le vendredi 18 février, à l’image des actions entreprises pendant le confinement par le secteur de la culture7 Nous n’allions plus attendre l’autorisation, nous ne pouvions pas continuer comme cela. Et finalement, le gouvernement a annoncé que nous pourrions rouvrir officiellement à cette même date… Mon agenda se remplit beaucoup en ce moment et j’appréhendais le retour, car ma vie a changé avec la pandémie. Cela s’est bien passé finalement ! »

Il poursuit : « Je suis entré dans ce métier un peu par hasard, adolescent j’achetais beaucoup de disques. J’ai commencé à mixer dans des petites soirées, puis en fin de nuit au Fuse. Moi qui ne suis pas particulièrement bavard, être DJ me permet de partager des choses avec les gens par ma musique. Le rôle premier des boites est de créer du lien et c’est ce qui m’a le plus manqué. La nuit, les gens sont désinhibés et ouverts à la rencontre. Il y a un aspect culturel également, c’est une véritable culture musicale avec tout ce que cela implique. Il y a aussi un rôle libératoire, le public vient oublier son énergie négative sur la piste de danse, il vient se défouler. La nuit, tu peux être qui tu veux. »

Violences sexistes et sexuelles

L’aspect « transgression » des boites de nuit est souvent cité également par les protagonistes de Mirano 80. Des transgressions et une désinhibition qui impliquent également des agressions sexistes et sexuelles ? En octobre 2021, à partir de nombreuses accusations d’agressions sexuelles visant deux bars du quartier du cimetière d’Ixelles, à Bruxelles, démarre le mouvement Balance ton bar qui questionne le monde de la nuit tout entier (même en-dehors des frontières belges) face à certaines violences exercées par des travailleurs du secteur qui sont accusés de droguer les femmes pour les agresser. « Ce sont des témoignages assez terrifiants parce que [le GHB] provoque des états assez extrêmes d’incapacité de bouger, de parler et sont généralement suivis de blackout. On est assez surpris de voir que cette drogue circule encore beaucoup aujourd’hui dans les bars de la ville », commente à la RTBF une membre d’un collectif féministe liégeois. Face à ces violences masculines, plusieurs citoyen·nes et associations se sont rassemblé·es en une Union féministe inclusive autogérée (Ufia) pour faire entendre leurs revendications auprès des bourgmestres bruxellois·es. Ce collectif a par ailleurs organisé des boycotts temporaires des bars et des clubs pour les inciter à prendre des mesures en les « touchant au portefeuille ».

En février 2022, la Ville de Bruxelles dévoilait un plan en 77 points pour agir contre le harcèlement et les violences sexuelles dans les bars et lieux dansants, une campagne intitulée « Rien sans mon consentement ». Parmi les mesures citées, la Ville va notamment intervenir pour que des personnes de contact soient formées dans chaque établissement ouvert de nuit, qui soient présentes et identifiables sur place, prêtes à intervenir et à sensibiliser. L’Ufia a cependant regretté le manque de concertation avec les actrices de terrain dans l’élaboration de ce plan.

Depuis 2018 existe également en Belgique le plan Sacha (Safe attitude contre le harcèlement et les agressions), un plan de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, spécialement conçu pour les milieux festifs, comme les festivals de musique. Il se décline en 3 axes : formation des professionnel·les, prévention et sensibilisation durant le festival ou sur le lieu de fête, et prise en charge psycho-sociale des victimes et témoins.

Si le documentaire Mirano 80 nous plonge dans le passé du monde de la nuit, ces initiatives-ci en préfigurent, espérons-le, le futur.

(Les images de la vignette et dans l’article sont issues du documentaire Mirano 80 : l’espace d’un rêve et sont utilisées à titre d’illustration.)

  1. H. Neveu Kringelbach et M. Kringelbach, « Musique et danse dans le cerveau », Fellows, 26 avril 2019.
  2. Scorch, « Peut-on dissocier la musique électronique et la politique ? », Guettapen, 7 décembre 2021.
  3. L. Tessier, « Musiques et fêtes techno : l’exception franco-britannique des free parties », Revue française de sociologie, 2003.
  4. Cité dans l’article de Tessier.
  5. F. Denord, « La déferlante néolibérale des années 1980 », Le Monde diplomatique, 2014.
  6. Tessier, Op. cit.
  7. Durant les confinements, le mouvement StillStanding a rassemblé les travailleurs et les travailleuses de la culture pour mener des actions collectives, notamment de désobéissance civile. Des lieux culturels ont notamment rouvert sans autorisation. Voir à ce sujet l’interview du collectif publié dans le n° 117 (septembre 2021) de Politique : « Transformer cette crise en un mouvement social ».

Camille WERNAERS

Camille Wernaers est journaliste et réalisatrice, spécialisée dans les questions de genre.


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