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Pol De Witte, la diplomatie chevillée au corps

Crédits : EDITH VANDESTRICK
Crédits : EDITH VANDESTRICK

Il est de ces rouages discrets, mais essentiels au fonctionnement de l’État. Quatre décennies durant, Pol De Witte a accompli une brillante carrière d’attaché, de conseiller et d’ambassadeur, ponctuée par le prestigieux poste de secrétaire général de la Maison du Roi.

Ce parcours de grand commis ne l’empêche pas aujourd’hui de sortir de la proverbiale réserve associée à sa profession. L’an dernier, avec d’autres collègues, il a ainsi fustigé l’inaction sur le dossier israélo-palestinien de la Belgique, accusée d’avoir perdu sa « boussole morale ».

À l’heure où les bouleversements du monde rendent les affaires étrangères plus politiques que jamais, ce natif de Bruxelles étiqueté « socialiste flamand » nous aide à décrypter la boîte noire diplomatique.

POLITIQUE L’imaginaire populaire associe volontiers l’image du diplomate à un côté « Belgique de papa », et la profession à une corporation réservée à une certaine élite. Vous reconnaissez-vous dans ce cliché ?

POL DE WITTE Je ne peux pas vraiment dire que je corresponds à ce prototype : ni ma mère ni mon père n’ont terminé leurs études secondaires ! Il y a des « fils et filles de », mais cela ne veut pas dire qu’ils ou elles soient privilégié·es. Comme tout le monde, les baron·nes et comtes·ses doivent obtenir leur diplôme universitaire et réussir le concours diplomatique. En fin de compte, ce qui est déterminant, c’est la motivation et le mérite.

Quelle fut donc l’étincelle qui a déclenché votre passion pour la diplomatie ?

Figurez-vous que mon premier rêve était de devenir journaliste. J’ai toujours été plutôt porté sur les affaires du monde. Durant mon master en droit international et européen, j’ai été en contact avec quelques jeunes diplomates étranger·es qui combinaient leur fonction à l’ambassade de leur pays avec cette année de spécialisation. Cela m’a permis de traiter des questions de droit international avec des personnes « du métier ». Mon parcours m’a souvent placé au bon endroit au bon moment : attaché au cabinet du ministre du Commerce extérieur alors que s’amorçait la chute du communisme en Europe ; chef de mission adjoint à Budapest au moment de l’émergence de Viktor Orban en tant que député et président du parti Fidesz — que j’ai rencontré alors qu’il était considéré comme un progressiste ; ensuite directeur adjoint du cabinet du secrétaire général de l’OTAN lors de la première opération militaire de l’Alliance, en Bosnie, fin 1995…

Votre CV est en effet impressionnant ! Il se conclut par une fonction qui peut sembler énigmatique : celle de secrétaire général de la Maison du Roi. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Cette fonction était anciennement nommée « Grand Maréchal de la cour ». C’était un rôle assez différent de la diplomatie. J’étais responsable de tous les contacts du roi. On devait mettre à l’agenda, préparer les réunions, les visites en Belgique comme à l’étranger… Cette période, de 2016 à 2022, a été particulièrement intense, même durant le Covid, où le roi n’a pas chômé.

Une question qui intéresse bien évidemment notre revue : quelle est la place du politique dans le travail du souverain, qui doit supposément se situer au-dessus de la mêlée ?

Les actes posés par le roi sont toujours réfléchis. Quand Philippe rend visite à un centre d’accueil de réfugié·es ukrainien·nes, quelques jours après l’invasion russe, c’est politique. Quand il se rend le jour même des grandes inondations de 2021 en Wallonie, à Pepinster, pour aller à la rencontre des victimes, cela a également une dimension politique. Cela fait partie de son rôle social et c’est très apprécié par la population.

Sans vous demander de trahir les secrets de la Couronne, qu’est-ce qui guide ses prises de position ? Les progressistes, par exemple, ont mal accueilli son discours de fête nationale après les élections de juin 2024, appelant à des réformes budgétaires, mais ont applaudi celui de Noël, où il qualifiait la situation à Gaza de « honte pour l’humanité tout entière ».

Le roi a évidemment ses opinions personnelles, mais il parle avec énormément de monde. Ministres, ambassadeurs et ambassadrices, journalistes, philosophes, académicien·nes, responsables d’ONG… Il a donc une bonne idée générale de ce qui se passe dans le pays comme à l’étranger et de ce qu’on attend de lui. La question qu’il se pose toujours avant d’agir est : « Quelle est ma valeur ajoutée ? » Un roi, par définition, travaille sur la longueur et n’a pas d’agenda à court terme. Mais il tient compte de l’humeur du moment. Si l’on prend l’exemple des discours royaux (devant les corps constitués, le 21 juillet ou à Noël), ce n’est un secret pour personne qu’ils sont préparés par le roi et son équipe. Ces discours sont évidemment relus par le Premier ministre, mais dans la pratique il n’a jamais fait l’objet de « censure ».

Finalement, le roi ne doit-il pas être en quelque sorte « centriste » ?

Sur Gaza, on peut dire qu’il a même été plus loin que le « centre » politique ! Mais je n’utiliserais pas cette expression. Disons plutôt qu’il tient compte des différentes sensibilités de la société, dont il sent le « pouls ».

Je suis convaincu que, par leur culture et formation, les diplomates contribuent à arrondir les angles au sein d’un gouvernement de coalition.

Venons-en au rôle du diplomate dans le fonctionnement de l’État. Comment le résumeriez-vous ?

Il est fondamental. Il y a des diplomates aux postes-clés aux Affaires étrangères et évidemment comme chefs de poste et collaborateurs et collaboratrices à l’étranger, mais aussi dans plusieurs cabinets ministériels, chez le Premier ministre ou au Palais royal. À cet égard, je suis convaincu que, par leur culture et formation, ils et elles contribuent à arrondir les angles au sein d’un gouvernement de coalition et aident à trouver des compromis entre différent·es ministres d’une manière qui n’aurait pas été possible avec des oppositions purement partisanes. Les diplomates en poste ont, outre en matière de relations publiques et protocolaires, également un grand rôle sur des questions techniques et d’information. Par exemple, lorsque j’étais ambassadeur à Copenhague, mes rapports sur les combattants étrangers en Syrie originaires du Danemark soulevaient pas mal d’intérêt au sein de la classe politique belge. La Belgique détenait alors presque un record en la matière. Le Danemark était aussi en haut du classement, mais traitait la question de façon intégrée, avec une importance accordée à la prévention, et une étroite imbrication des différents services compétents : la police, bien sûr, mais aussi les assistant·es sociaux, les enseignant·es, etc.

N’oublions pas non plus le rôle de nos diplomates dans ce qu’on appelle les affaires consulaires, dont on a récemment pu voir l’utilité avec le rapatriement de nos compatriotes bloqué·es dans les pays du Golfe au début de la guerre en Iran de 2026.

En France, Emmanuel Macron a accusé le corps diplomatique d’être un « État profond » trop indépendant du politique1. En Belgique aussi, ce type de critiques existe : en septembre 2024, le président du Mouvement Réformateur (MR) Georges Louis Bouchez reprochait à la diplomatie belge certains votes à l’ONU jugés hostiles à Israël, qu’il estimait pris sans concertation avec la ministre MR des Affaires étrangères2. Quel est le degré réel d’autonomie des diplomates ?

Il faut d’abord noter que la politique étrangère belge est relativement consensuelle. Elle obéit à une série de constantes, à commencer par l’orientation pro-européenne, voire eurofédéraliste, du Royaume. Même un Bart De Wever, dont le parti n’est pas le plus pro-européen, a évolué une fois parvenu au poste de Premier ministre. L’Europe est indispensable pour nous. Quand la société et le monde économique sont en faveur d’une politique, le gouvernement ne va pas la changer. Pour ce qui est du rôle des diplomates représentant notre pays auprès des institutions internationales telles que l’ONU, l’UE ou l’OTAN, il s’agit de spécialistes qui connaissent extrêmement bien leurs dossiers et n’ont pas besoin de beaucoup d’instructions. Ils et elles ont en tête les grandes orientations de notre politique étrangère et, assez souvent, envoient un message à la capitale en proposant une ligne qu’ils suivront « sauf avis contraire ». Il y a beaucoup de comités aux Nations unies dont on n’a jamais entendu parler à Bruxelles. Dans ces conditions, les diplomates sur place ont une marge de manœuvre assez significative sur les sujets plutôt techniques. Dès que cela devient plus politique, les instructions sont très précises, et la confiance doit être totale. Des pays comme la France ou l’Allemagne, avec une importante administration, peuvent se permettre de suivre tous les dossiers. Dans les États plus petits, comme la Belgique ou le Luxembourg, on aura tendance à laisser plus de latitude aux diplomates.

La diplomatie belge est-elle vraiment si peu idéologique ?

J’ai eu affaire à une douzaine de ministres des Affaires étrangères durant ma carrière. J’aurais du mal à dire que ceux-ci auraient utilisé leurs compétences pour forcer des avancées idéologiques. On peut certes déceler une empreinte des ministères socialistes dans les années 1990 (le sp.a a détenu le poste entre 1992 et 1999), avec notamment des initiatives pour l’interdiction des mines antipersonnelles qui ont débouché sur la convention d’Ottawa de 1997. Mais je ne peux pas vraiment dire que c’était idéologique, car le soutien politique à cette initiative provenait de tous les bords. Le clivage le plus saillant qui me vient en tête est celui par rapport au Congo entre politiciens plutôt pragmatiques et d’autres insistant bec et ongles sur le respect des règles de bonne governance, avec d’un côté Louis Michel (MR) et André Flahaut (PS), de l’autre Karel De Gucht (Anders). Encore une fois, la diplomatie belge est relativement consensuelle.

Cela a peut-être été vrai à une époque, mais il faut bien constater que la politique étrangère devient un sujet de plus en plus clivant, en particulier s’agissant du rapport à Israël, aux États-Unis… On le voit aujourd’hui sur la guerre en Iran, avec en toile de fond la disparition du droit international, auquel la Belgique se dit pourtant attachée. Vous avez raison de relever que le multilatéralisme et le respect du droit international et du droit international humanitaire sont une autre constante de la politique étrangère belge. Les diplomates l’ont intégré au même titre que notre orientation pro-européenne. Or, ces grands principes sont en effet plus menacés que jamais. Le déclenchement de la guerre en Iran, ni avalisée par un mandat du Conseil de sécurité de l’ONU ni d’ailleurs par le Congrès des États-Unis, s’inscrit dans cette banalisation des infractions flagrantes au droit international… que la Belgique et la majorité des pays européens ont refusé de condamner, contrairement à la guerre en Irak de Bush en 2003. On ne peut que le regretter. D’autres vont plus loin, en appuyant inconditionnellement cette guerre au nom des intérêts supposés de l’« Occident ». Citons Bouchez, mais également le ministre de la Défense, Théo Francken (N-VA).

Certains partis cherchent-ils à faire dévier le Royaume de sa ligne traditionnelle de soutien au droit international ?

C’est le cas bien sûr de certain·es membres de la coalition Arizona, même s’il faut relativiser leur influence réelle. Mais le fait que Maxime Prévot se soit senti obligé de préciser que seuls lui et le Premier ministre ont le droit d’exprimer la position internationale de la Belgique à cet égard montre que le sujet est de plus en plus sensible.

Il y a une responsabilité globale à alerter sur l’érosion du multilatéralisme et du droit international, car elle risque de devenir irréversible.

Dans ce contexte, les diplomates, qui, comme vous l’avez dit, ont dans leur ADN la défense du multilatéralisme, ont-ils et elles un rôle de « gardien·nes » à jouer face à l’effacement du droit international ?

Oui, on peut le formuler comme ça. Je crois aussi que l’opinion publique ne se rend pas suffisamment compte des bouleversements en cours. Il y a là une responsabilité globale de tous les acteurs de la société, qu’ils soient diplomates, mais aussi hommes ou femmes politiques, journalistes, académicien·nes, etc. à alerter sur l’érosion du multilatéralisme et du droit international, car elle risque de devenir irréversible.

Était-ce aussi le sens de la tribune d’ancien·nes diplomates que vous avez cosignée le 1er août 20253 avec vingt de vos confrères marquant, je cite, « sa profonde désapprobation vis-à-vis de la politique d’Apartheid imposée par l’État hébreu aux Palestinien·nes » ?

Ce qui nous a avant tout motivés était l’indignation face à l’horreur à Gaza, et la volonté de pouvoir faire quelque chose à notre niveau, comme nombre de nos concitoyen·nes. Mais, effectivement, la politique belge à Gaza nous paraissait profondément incohérente et risquait de nous faire perdre toute crédibilité. Nous avons été un peu surpris, car beaucoup des signataires sont étiqueté·es politiquement, et on en a trouvé de tous bords, y compris des ancien·nes collègues qui ont travaillé dans des cabinets libéraux. Au-delà des divergences politiques, ces personnes ont donc jugé qu’il y avait là une grave défaillance de la Belgique. C’était la toute première fois qu’une telle initiative d’ancien·nes diplomates prenait place et pourtant peu de personnes contactées ont décliné. La Belgique a aussi été le premier contributeur à une autre tribune appelant à durcir le ton contre Israël, publiée en février dernier, que j’ai également cosignée, rassemblant 400 diplomates européen·nes.

Pensez-vous y avoir été pour quelque chose ?

Je serais ravi si ça a pu aider, mais je ne pourrais pas m’avancer jusque-là. Je crois que l’évolution de la Belgique vers une position plus conforme à sa tradition est le résultat des nombreuses pressions de toute part face à l’inacceptable, notamment les grandes manifestations. Il est néanmoins clair que notre initiative a bénéficié de l’oreille attentive du SPF Affaires étrangères. J’en veux pour preuve le fait qu’une délégation des signataires a récemment été reçue au Département pour nous tenir informé·es du suivi des mesures. Une prise de position aussi forte de la part d’ancien·nes diplomates dispose d’une incontestable aura4.

Vous qui avez été en poste trois ans au Danemark, comment analysez-vous les velléités annexionnistes des États-Unis de Donald Trump sur le Groenland ?

Les Danois·es ont été extrêmement choqué·es, car le pays a toujours été un des alliés les plus fidèles des États-Unis. Heureusement, les autorités locales groenlandaises et danoises étaient sur la même longueur d’onde et l’Europe a été solidaire, surtout après que Trump ait fait planer le risque d’une invasion militaire. Mais cet épisode n’est pas terminé. Ce qu’il a montré, c’est que la servilité face au président des États-Unis ne fonctionne pas. On peut même dire qu’elle est contreproductive, car il voit ça comme un signe de faiblesse.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la résistance aux exigences états-uniennes n’ont pas caractérisé l’attitude européenne jusqu’à présent… On peut penser à l’accord de Turnberry, ou évidemment à l’obséquiosité aux limites de l’humiliation du secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte envers Trump, qu’il a été jusqu’à appeler « daddy »

Oui, l’Union européenne n’a pas été à la hauteur. On voit aussi que des pays comme l’Allemagne ou l’Italie, en prenant des décisions au nom de considérations nationales, ne nous mettent pas en position de force. On ne peut plus se le permettre face à Trump. Il est temps de faire des choix communs de long terme. Nous n’avons aucun intérêt à arriver divisé·es, surtout sur les questions de sécurité et de commerce.

Face à ces menaces et une divergence stratégique aussi manifeste, la question de la dépendance sécuritaire envers les États-Unis, notamment via l’OTAN que vous connaissez bien, ne mérite-t-elle pas d’être posée ? À court terme, nous ne pouvons pas nous passer de l’OTAN. Nous en sommes dépendant·es sur de nombreux plans : stratégie, communications, satellites, dissuasion nucléaire, renforts militaires sur notre frontière orientale… Ce que l’on peut faire en tant qu’Européen·nes, c’est prendre une part croissante dans les dépenses de l’Alliance, tout en baissant notre dépendance envers les achats militaires réalisés aux États-Unis, qui ne peuvent pas nous obliger à « acheter américain ». Au final, l’OTAN s’en retrouverait transformée, puisque, pour ainsi dire, les « actionnaires » européens acquerraient une place relative plus importante, avec davantage de postes stratégiques à la clé. Si, malgré l’émergence d’un pilier européen de l’OTAN, les États-Unis continuent à se désengager, il faudra basculer sur une alliance strictement européenne.

Si l’on parvient à une défense européenne intégrée, nous n’aurons plus besoin du « parapluie américain », et donc de l’OTAN.

Cumulées, les dépenses militaires européennes ne surpassent-elles pas déjà celles de la Russie ?

Le problème fondamental est que nous avons aujourd’hui des armées « bonzaïs », atomisées sur une base nationale. Mais en effet, si l’on parvient à une défense européenne intégrée, nous n’aurons plus besoin du « parapluie américain », et donc de l’OTAN.

Quel est l’avenir géopolitique de la Belgique face à cette rupture du lien transatlantique, et plus largement ce détricotage de l’ordre international onusien ?

Je crois que nous sommes sur la même longueur d’onde que le Canada du Premier ministre Mark Carney et de son remarquable discours de Davos du 20 janvier dernier. Tout comme le Canada, notre pays, le plus souvent par l’entremise de l’Union européenne, doit trouver des ententes dans différents domaines avec des partenaires variés. C’est aussi quelque chose que De Wever a souligné à Davos en disant qu’il refusait que nous devenions « des esclaves misérables » vis-à-vis des États-Unis. L’UE doit poursuivre des partenariats avec les puissances qui, pour des raisons de crédibilité et de légitimité, n’ont pas tourné le dos aux valeurs de droits humains fondamentaux et de droit international. Celles-ci font partie de notre ADN, contrairement à ce qu’affirment ceux qui tentent d’opposer principes et intérêts.

Propos recueillis par Gregory Mauzé. Entretien réalisé en deux parties les 25 février et 5 mars 2026.