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Réforme du chômage : 60 millions d’euros manquent déjà aux CPAS

Montage ©Politique – Illustrations ©Simpacid
Montage ©Politique – Illustrations ©Simpacid

Nombre de nouvelles demandes d’aides sociales sous-estimé, budget largement insuffisant, conditions d’octroi durcies, et charge de travail accablante : tel est le paysage, une fois de plus obscurci, des CPAS belges depuis les exclusions massives du chômage entamées en janvier 2026. L’heure est aux premiers bilans.

Les premières données publiées en mars par le SPP Intégration sociale1 laissent libre court à toutes sortes d’interprétations. Dans la foulée, Le Soir titrait le 4 mars dernier : « En janvier, le rush vers les CPAS n’a pas eu lieu »2. Mais de quel rush parle-t-on exactement ?

Un tiers des exclu·es du chômage se dirigeront vers les CPAS pour établir une demande d’allocations sociales3, c’est ce qui avait été annoncé il y a quelques mois par le gouvernement fédéral, prévisionnant sur une vague d’exclusion ayant eu lieu…en 2015.

Au niveau national, les chiffres observés ne s’éloignent pas radicalement des prévisions, mais au niveau régional et local, ceux-ci sont alarmants. Sur la première vague d’exclusions de janvier, certaines communes bruxelloises ont enregistré jusqu’à 60% de demandes émanant d’exclu·es, selon Brulocalis. Et les prévisions des vagues suivantes n’augurent pas d’accalmie : 93 605 exclu·es prévu·es en mars et avril, contre 27 845 personnes exclu·es en janvier.

Certaines communes bruxelloises ont enregistré jusqu’à 60% de nouvelles demandes dans les CPAS, suite à la réforme du chômage.

Si, in fine, tous les demandeurs et demandeuses n’obtiennent pas une aide sociale, il ne faut pas oublier que chaque demande déclenche une procédure complète d’enquête sociale : analyse administrative, vérification des ressources, entretiens individuels, visites domiciliaires.

Compensations financières sous-estimées, travailleurs et travailleuses comprimé·es

Pour absorber l’impact de la réforme chômage, le gouvernement fédéral a prévu deux mécanismes de compensation financière pour les CPAS. D’abord, des montants liés au versement des nouvelles allocations : 234 millions en 2026, même chose pour 2027. Mais selon Philippe Defeyt, économiste et ancien directeur du CPAS de la Ville de Namur, il manquerait déjà environ 60 millions d’euros pour couvrir les coûts réels de la réforme chômage en 20274.

Le budget permettrait d’engager 600 à 800 équivalents temps plein supplémentaires, alors qu’il en faudrait au moins 1500.

Ensuite, une compensation est prévue pour les frais de fonctionnement liés au surplus de travail : l’engagement de personnel, entre autres. Dans les projections officielles, le budget alloué permettrait d’engager environ 600 à 800 équivalents temps plein (ETP) supplémentaires pour les 565 CPAS du pays, alors que les fédérations de CPAS estiment qu’il en faudrait au moins 1500 pour absorber correctement l’augmentation des demandes5.

Visuel réalisé par Caroline Deroyer (DAC Collectif) pour Politique

Une surcharge loin d’être nouvelle

Cette surcharge de travail pour les travailleurs et travailleuses sociaux n’a rien de nouveau. Avant même la réforme du chômage, un CPAS sur trois comptait des assistant·es sociaux gérant plus de 100 dossiers chacun·e, alors que de nombreux professionnels estiment qu’un accompagnement social de qualité devient difficile au-delà de 806.

Avant la réforme, un CPAS sur trois comptait déjà des assistant·es sociaux gérant plus de 100 dossiers chacun·e.

L’arrivée de nouvelles demandes risque donc d’avoir un effet mécanique : moins de temps pour chaque personne accompagnée, et un travail social de plus en plus réduit à une gestion administrative de dossiers.
Pour les équipes de terrain, l’enjeu dépasse la question budgétaire. Il est aussi humain : comment continuer à exercer un véritable travail social dans ces conditions ?

Un accès aux aides encore durci…

À peine exclu·es du chômage, les demandeurs et demandeuses d’aide sociale se heurtent à de nouvelles restrictions.

Depuis mars, deux réformes majeures ont été mises en place dans le but de « combler » ces nouvelles dépenses publiques.

La première concerne le statut de cohabitant·e. En élargissant la définition du ménage pris en compte pour le calcul des aides, le gouvernement cherche à réduire les montants octroyés. Là où seuls le ou la partenaire et, parfois, les parents ou enfants étaient considérés, la nouvelle règle inclut désormais tout « débiteur alimentaire majeur » vivant sous le même toit.

Une manière de renforcer ce que le gouvernement appelle la « logique de solidarité familiale », comprenez qu’il ne faut plus compter sur les aides publiques pour vivre (bien que les allocations soient souvent bien en-dessous du seuil de pauvreté), mais sur les ressources des personnes avec qui on vit (même lorsqu’elles sont limitées voire inexistantes).

La seconde réforme touche directement le revenu d’intégration sociale (RIS). Elle impose désormais aux CPAS de prendre obligatoirement (et non plus facultativement) en compte l’ensemble des revenus des personnes vivant sous le même toit dans le calcul des aides.

Le résultat est paradoxal : moins d’octrois, beaucoup plus de travail administratif et social pour les équipes des CPAS.

…avec quels effets ?

Dans les faits, l’accès aux aides du CPAS était déjà plus strict que celui du chômage (enquêtes plus approfondies avec notamment des visites domiciliaires systématiques). Le contrôle exercé par l’ONEM est, à cet égard, un peu moins intrusif.

Il était donc déjà évident que toutes les personnes exclues n’obtiendraient pas une aide. Le durcissement des conditions risque dès lors d’avoir un effet davantage dissuasif qu’économique.

Quant aux économies attendues de ces nouvelles réformes, elles restent incertaines, au regard des coûts – financiers, sociaux et humains – supportés par les communes et, en partie, par le fédéral.

Dans un contexte marqué par des décennies de politiques d’austérité, que l’Arizona n’a fait que concrétiser à grand coup de finish dans tous les secteurs, cette évolution n’a rien d’une surprise. Les CPAS restent, une fois encore, la dernière ligne de front face aux conséquences sociales des réformes économiques.