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« Over Welvaart » et la bataille des prospérités

Au premier anniversaire du gouvernement fédéral , Bart De Wever (N-VA) a publié Over Welvaart1, un essai qui s’est imposé au sommet des ventes en Flandre. Au nord comme au sud du pays, la publication a suscité de nombreuses réactions. Le livre ouvre ainsi une bataille de récits autour de la notion de « prospérité » et sur l’avenir du modèle socioéconomique belge.

La sortie de Over Welvaart, le 30 janvier dernier, s’est accompagnée d’une offensive médiatique inhabituelle pour un Premier ministre qui, jusque-là, se faisait plutôt discret. Dans la foulée de la sortie de son livre, coïncidant avec le premier anniversaire de la coalition fédérale, il a accordé de longs entretiens à De Standaard et De Tijd, puis au Soir et à L’Echo lors de la sortie de la version francophone le 9 mars. Dans un contexte où la notion de compétitivité s’impose à  l’agenda politique, notamment à l’occasion du sommet industriel organisé à Anvers, De Wever entend fournir un cadre intellectuel à son agenda de réformes.

Un récit historique biaisé 

Le ton est donné dès l’introduction. Bart De Wever s’y présente comme un Premier ministre qui, dans la lignée de Gaston Eyskens, Wilfried Martens et Jean-Luc Dehaene, est appelé à mener une nouvelle cure d’assainissement des finances publiques afin de préserver l’avenir de l’État-providence. Dans cet essai, il entend expliquer quelles réformes seraient nécessaires et pourquoi elles s’imposeraient comme inévitables. 

Le livre s’ouvre sur une lecture de l’Histoire dans laquelle De Wever présente l’État-providence comme le produit de la révolution industrielle, avant d’en situer les origines institutionnelles chez Otto von Bismarck. Il retrace ensuite l’évolution du modèle social à travers une opposition structurante entre capitalisme et communisme, entre Adam Smith et Karl Marx, jusqu’à la chute du Mur, présentée comme le moment du triomphe de l’économie de marché, érigée en fondement de la prospérité. 

Ce détour historique, marqué par de nombreuses approximations et omissions2, sert à installer le cadre intellectuel de son raisonnement économique. Un raisonnement où la richesse naît d’abord de l’entrepreneuriat et de l’innovation, et où l’État peut ensuite redistribuer celle-ci afin de financer la protection sociale, à condition de ne pas entraver la création de capital. Ainsi, la Belgique se trouverait à un moment charnière marqué par le vieillissement de la population, une faible croissance et une dette publique élevée, qui menaceraient la prospérité future. Il faudrait dès lors en revenir aux fondamentaux, en privilégiant  la création de richesse plutôt que sa redistribution –  “Welvaart eerst !” : la prospérité d’abord.

Un appel au  « modèle rhénan » ?

D’aucuns ont été frappés par l’absence de référence à Margaret Thatcher ou Ronald Reagan dans l’ouvrage. Dans ses entretiens et conférences de présentation, De Wever récuse même explicitement toute comparaison avec ces deux figures emblématiques du tournant néolibéral et affirme, au contraire, son attachement à l’État-providence. Pour ce faire, il se revendique du « modèle rhénan » allemand, qu’il oppose à une approche plus dirigiste à la française. 

Dans Over Welvaart, les syndicats, les mécanismes redistributifs et, plus largement, les formes d’organisation collective sont accusés de miner les fondements mêmes de la prospérité.

Fondé sur une économie sociale de marché, le modèle rhénan repose historiquement sur un équilibre institutionnel entre travailleurs et travailleuses, patronat et pouvoirs publics, incarné notamment par des syndicats forts et des mécanismes de concertation sociale. Or, c’est précisément cet équilibre que De Wever tend à remettre en cause.  Dans Over Welvaart, les syndicats, les mécanismes redistributifs et, plus largement, les formes d’organisation collective sont accusés de miner les fondements mêmes de la prospérité.

Le livre multiplie par ailleurs les approximations, les mythes économiques et le tri sélectif des chiffres, ce qui conduit de nombreux observateurs, dont Marc Reynebeau (De Standaard), à estimer qu’il ne s’agit pas d’un essai intellectuel, mais d’un exercice de légitimation des réformes de l’Arizona. Du côté syndical, Bert Engelaar (FGTB) parle d’un « manifeste idéologique en emballage académique », qui  présente comme un sauvetage ce qui relève en réalité d’une justification de l’érosion de l’État-providence. 

Les choix budgétaires du gouvernement viennent renforcer cette lecture. Une analyse détaillée des tableaux budgétaires du gouvernement montre que près de la moitié de l’effort budgétaire repose sur la sécurité sociale, tandis que la contribution des épaules les plus larges reste marginale. En parallèle, le gouvernement réduit aussi les recettes de la sécurité sociale: l’élargissement des réductions structurelles de cotisations patronales et le plafonnement des cotisations pour les hauts salaires devraient entraîner un manque à gagner d’environ un milliard d’euros. 

Cette stratégie s’inscrit dans une logique bien connue, souvent désignée sous le terme de « starve the beast », popularisée dans les années 1980 sous l’impulsion de Ronald Reagan: réduire les recettes publiques, notamment via des baisses d’impôts pour les plus riches et les entreprises, afin de créer des déficits qui servent ensuite à justifier des coupes dans les dépenses publiques, en particulier dans la sécurité sociale et les services publics.

La référence au modèle rhénan semble ainsi servir de caution à un agenda de réformes qui en sape pourtant les fondements.

Un récit économique à déconstruire

Par ailleurs, au-delà de souligner les incohérences du propos, une critique de l’argumentaire de De Wever gagnerait à s’attaquer aux fondements mêmes de son raisonnement économique. Celui-ci repose en effet sur le mythe selon lequel la richesse devrait d’abord être créée dans la sphère marchande avant d’être redistribuée.

Ce n’est pas la création de richesse dans le secteur privé qui rend les services publics possibles, mais la manière dont la société choisit d’affecter ses ressources à certaines activités plutôt qu’à d’autres.

Comme le souligne Aaron Benanav3, ce raisonnement s’appuie sur une illusion : celle selon laquelle les services publics seraient financés par un prélèvement sur l’activité privée. Or, ce n’est pas la création de richesse dans le secteur privé qui rend les services publics possibles, mais la manière dont la société choisit d’affecter ses ressources – du travail, du capital et des capacités productives – à certaines activités plutôt qu’à d’autres. Les services publics existent parce que la société choisit d’y consacrer directement ces ressources, et non parce que des transferts financiers les rendraient possibles a posteriori. Dès lors, plutôt que de penser la redistribution comme dépendante d’une richesse préalablement créée ailleurs, cette perspective invite à interroger les choix politiques qui déterminent ce que l’on produit, pour qui, et dans quel but.

Prospérité, identité et lutte culturelle 

Le livre du Premier ministre s’inscrit dans une stratégie de lutte culturelle et prolonge ses essais précédents, Over identiteit (2019) et Over woke (2023). Selon lui, les sociétés occidentales, influencées par le postmodernisme, auraient progressivement perdu confiance dans la création de richesse et l’innovation. Ce triptyque dessine un projet politique mêlant défense de l’identité nationale, conservatisme anti-woke et politiques économiques néolibérales. 

Cette grille de lecture éclaire l’exemple de référence de l’ouvrage  : Singapour. Bart De Wever y voit un modèle de réussite fondé sur l’ouverture commerciale, l’innovation, une fiscalité faible et une stricte discipline budgétaire. La cité-État, passée en quelques décennies d’un port colonial à une économie hautement développée sous l’impulsion de Lee Kuan Yew, incarne à ses yeux l’archétype d’un modèle de réussite fondé sur la compétitivité. 

Plusieurs observateurs ont rappelé que Singapour est aussi un régime autoritaire, où l’opposition politique est réprimée, une dimension largement absente du récit de De Wever. Cette référence se comprend mieux à l’aune de ce que l’historien du néolibéralisme Quinn Slobodian décrit comme un « rêve libertarien »4: celui d’États fragmentés et soumis à une forte discipline économique, organisés autour de la compétitivité et de l’attraction du capital, où l’État tend à fonctionner comme une entreprise. 

Dans cette perspective, la fascination pour Singapour est loin d’être anecdotique et s’inscrit dans une vision du rôle de l’État où la priorité est donnée à l’attractivité du capital. Faut-il s’étonner d’une telle référence de la part de celui qui affirmait que son « vrai patron » est le VOKA5?

Une nouvelle bataille de récits ?

La publication de Over Welvaart n’est pas restée sans réponse. Une réaction notable fut celle de Paul Magnette, avec le livret « La prospérité pour tous ». Le président du Parti Socialiste vise à démontrer que les mesures de l’Arizona sont non seulement injustes – la vision de De Wever est qualifiée de « prospérité précaire et inégale » – mais aussi inefficaces.

Au cœur de son argumentaire figure l’idée du cercle vicieux de l’austérité : les politiques de réduction des dépenses publiques diminuent le pouvoir d’achat des ménages, ce qui entraîne une baisse de la consommation. Les entreprises vendent moins, réduisent leurs investissements et, à terme, l’emploi diminue. Cette contraction de l’activité économique se traduit alors par une baisse des recettes publiques, ce qui conduit les gouvernements à annoncer de nouvelles économies. À l’appui de cette thèse, Magnette attaque le bilan économique du gouvernement – croissance plus faible que dans les pays voisins, hausse des faillites, du chômage et du déficit public – qu’il compare au bilan de la Vivaldi en matière de création d’emplois et de réduction de la pauvreté.

La réponse proposée par le Parti Socialiste s’inscrit ainsi dans une tradition keynésienne, où l’austérité est avant tout critiquée pour son inefficacité économique.

À cette lecture, il oppose une autre vision de la prospérité ayant pour finalité le plein emploi et le développement de nouvelles protections sociales, articulée autour d’une fiscalité plus progressive, d’un soutien à la demande via une hausse du pouvoir d’achat et des investissements publics massifs. L’exemple du gouvernement espagnol de Pedro Sanchez est mobilisé comme gage de réussite de cet autre modèle de prospérité.

La réponse proposée par le Parti Socialiste s’inscrit ainsi dans une tradition keynésienne, où l’austérité est avant tout critiquée pour son inefficacité économique. Or, comme le met en avant Clara Mattei6, les politiques d’austérité, ne remplissent pas des objectifs de performance économiques mais visent avant tout à discipliner la classe travailleuse et à restaurer les conditions de l’accumulation capitaliste. 

Par ailleurs, en justifiant son projet de prospérité et la hausse du pouvoir d’achat par la défense de la consommation intérieure face à une stratégie de croissance tirée par les exportations7, le livret laisse en retrait une réflexion plus ambitieuse sur le dépassement du capitalisme et la redéfinition des finalités de l’économie, que Paul Magnette avait pourtant esquissée dans La Vie large8. Cette tension sous-jacente fait écho aux débats actuels sur la réorientation du Parti socialiste : s’agit-il de « produire et protéger » dans le cadre existant, ou d’inscrire l’action politique dans une perspective plus transformatrice du système économique, héritée de la tradition du socialisme démocratique ?

Au-delà de la confrontation d’arguments économiques, c’est bien une bataille de récits qui s’ouvre. Celle-ci portera sur la vision-même de la prospérité et sur l’avenir du modèle social belge, une bataille qui pourrait bien structurer la prochaine campagne électorale.