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Venezuela : quand l’empire contre-attaque

L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par l’armée états-unienne, au cours d’une opération militaire ayant causé des dizaines de morts civils et militaires, marque une rupture majeure dans l’ordre international. En tolérant cet acte, la communauté internationale entérine un précédent dangereux : celui d’un monde où la force prime sur le droit, au mépris des règles fondamentales censées garantir la paix.

Pour justifier cette nouvelle intervention indubitablement illégale, Washington recycle un narratif désormais familier : celui du Venezuela comme « narco-État », menace pour la démocratie et la sécurité régionale. Une rhétorique qui mérite d’être déconstruite point par point.

Le mythe du « narco-État » : une construction politique

L’un des piliers centraux du narratif américain contre le Venezuela repose sur une accusation spectaculaire : Nicolás Maduro serait le chef du prétendu « Cartel de los Soles ». Cette thèse a été largement popularisée par l’administration Trump à partir de 2020, qui affirmait que le président vénézuélien dirigeait personnellement une organisation criminelle responsable de l’exportation de milliers de tonnes de cocaïne vers les États-Unis. Sur cette base, Washington avait promis une récompense allant jusqu’à 50 millions de dollars pour sa capture et, en août 2025, avait même désigné ce supposé cartel comme organisation terroriste internationale.

Aucun procès international, aucune enquête indépendante, aucune preuve publique n’a jamais établi l’existence d’un cartel structuré, hiérarchisé et centralisé, dirigé par Maduro.

Ce récit accusateur, que le chef de la diplomatie belge Maxime Prévot, notamment, a repris à son compte1, ne résiste pourtant pas à l’analyse. Aucun procès international, aucune enquête indépendante, aucune preuve publique n’a jamais établi l’existence d’un cartel structuré, hiérarchisé et centralisé, dirigé par Maduro. Fait rarement mentionné dans les médias : le 5 janvier janvier 2026, le Département de la Justice américain lui-même a discrètement modifié son acte d’accusation de Maduro, qui n’est désormais plus présenté comme le dirigeant dudit cartel2. Les charges de narcotrafic et de « narcoterrorisme » contre Maduro persistent formellement, mais elles ne reposent plus sur l’existence d’une organisation criminelle concrète. Cette évolution est cruciale : elle montre que l’argument central ayant servi à justifier sanctions, menaces militaires et escalade sécuritaire ne tient plus juridiquement, même selon les standards américains. Pourtant, le narratif continue d’être martelé dans l’espace médiatique et politique, comme si rien n’avait changé.

Ce décalage révèle la fonction réelle de l’accusation : non pas établir la vérité, mais produire une image de danger absolu, destinée à criminaliser un État souverain et à rendre acceptable, aux yeux de l’opinion publique, ce qui relève autrement d’une agression flagrante.

Une guerre narrative pour préparer la guerre réelle

Ce mécanisme est bien connu et l’histoire récente montre que les guerres ne commencent jamais par des bombes, mais par des récits. Avant l’invasion de l’Irak en 2003, les États-Unis et leurs alliés ont affirmé que le régime de Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive capables de frapper l’Occident. Des preuves ont été brandies devant l’ONU, des discours solennels ont été prononcés, les médias ont relayé l’urgence. On sait aujourd’hui que ces armes n’ont jamais existé. Le mensonge a été reconnu après la destruction du pays, des centaines de milliers de morts, l’effondrement de l’État irakien et une région durablement déstabilisée.

Une fois l’opinion convaincue que l’ennemi est un monstre, l’usage de la force devient acceptable, voire nécessaire. C’est exactement cette mécanique qui se met en place autour du Venezuela;

La Libye a suivi un scénario similaire en 2011, plus discret mais tout aussi dévastateur. Dans les deux cas, le récit moral a précédé la violence, et a servi à neutraliser tout débat démocratique. Une fois l’opinion convaincue que l’ennemi est un monstre, l’usage de la force devient acceptable, voire nécessaire. C’est exactement cette mécanique qui se met en place autour du Venezuela : accumulation d’accusations, diabolisation d’un dirigeant, effacement du droit international. Comprendre cette guerre narrative, c’est comprendre comment se prépare une guerre bien réelle.

De Monroe à « Donroe »

Si la guerre commence toujours par les mots, elle ne s’improvise jamais. Les récits qui diabolisent un pays ne surgissent pas par hasard : ils s’inscrivent dans une vision stratégique ancienne, profondément enracinée dans l’histoire des États-Unis. En Amérique latine, cette vision porte un nom : la doctrine Monroe.

Dans les faits, la doctrine Monroe a surtout servi à légitimer près de deux siècles d’ingérences, de coups d’État, de blocus économiques et d’interventions militaires chaque fois qu’un gouvernement latino-américain tentait de s’émanciper des intérêts de Washington.

Proclamée en 1823 par le président américain James Monroe, cette doctrine repose sur un principe apparemment simple : l’hémisphère occidental doit rester une zone d’influence exclusive des États-Unis. Officiellement, il s’agissait d’empêcher les puissances européennes de recoloniser l’Amérique latine nouvellement indépendante. Dans les faits, ce principe a surtout servi à légitimer près de deux siècles d’ingérences, de coups d’État, de blocus économiques et d’interventions militaires chaque fois qu’un gouvernement latino-américain tentait de s’émanciper des intérêts de Washington.

Pendant la guerre froide, la doctrine Monroe fut mise au service de la lutte anticommuniste. Guatemala en 1954, Chili en 1973, Nicaragua, Salvador : partout, le même schéma se répète. Un gouvernement est d’abord diabolisé, accusé de menacer la stabilité ou la liberté ; l’opinion est préparée ; puis viennent les sanctions, les coups d’État, ou l’intervention armée. Ce passé n’est pas révolu. Il ressurgit aujourd’hui sous une forme modernisée que l’on peut qualifier de Doctrine Monroe 2.0.

Cette version contemporaine – baptisée « Donroe » par Donald Trump en référence à son propre patronyme – ne se présente plus comme une croisade idéologique, mais comme une doctrine de sécurité nationale. Elle s’inscrit dans un contexte de recul historique de l’hégémonie américaine en Amérique latine. Sur le plan économique, les États-Unis perdent du terrain : la Chine est désormais le premier partenaire commercial de pays-clés tels que le Brésil, le Chili, le Pérou — et même le Mexique. Cette bascule affaiblit l’influence de Washington et rouvre la possibilité d’une intégration régionale plus autonome, moins dépendante des États-Unis.

La réaction d’un empire en recul

Mais la perte d’hégémonie ne se limite pas au commerce. Elle touche le cœur-même de la puissance américaine : le dollar. Depuis les années 1970, la domination des États-Unis repose sur le système du pétrodollar. Après l’abandon de l’étalon-or en 1971, Washington conclut en 1974 un accord stratégique avec l’Arabie saoudite : en échange d’une protection militaire, le pétrole est vendu exclusivement en dollars. Ce modèle s’impose ensuite à l’ensemble du marché mondial. Résultat : tous les pays importateurs d’énergie sont contraints de détenir des réserves en USD, offrant aux États-Unis un privilège unique — financer déficits, armée et politique étrangère par la simple émission monétaire.

Or, cet ordre vacille. La Russie vend une partie de son pétrole en roubles et en yuan. L’Iran commerce hors dollar depuis des années. L’Arabie saoudite évoque ouvertement des règlements en Yuan. Les BRICS développent des infrastructures financières alternatives, tandis que la Chine déploie le système de paiement interbancaire CIPS pour contourner SWIFT. La dédollarisation progresse, lentement mais sûrement, et avec elle l’érosion d’un pilier central de la puissance américaine.

C’est dans ce contexte qu’apparaît le Venezuela comme un enjeu stratégique majeur. Le pays détient environ 303 milliards de barils de réserves prouvées, soit les plus importantes au monde. À partir de la fin des années 2010, Caracas amorce un virage clair : réduction de la dépendance au dollar, acceptation de paiements en euros, yuans ou roubles, développement de circuits financiers alternatifs, rapprochement avec la Chine, la Russie et l’Iran, et volonté affichée de rejoindre les BRICS.

Face à l’érosion de son hégémonie monétaire, économique et géopolitique, l’empire choisit de verrouiller par la force ce qu’il ne contrôle plus par le consentement.

Face à cette perte d’influence globale, Washington active ce qu’il lui reste : une supériorité militaire, financière et diplomatique. La Doctrine Monroe 2.0, formalisée dans la Stratégie de sécurité nationale de 2025 — véritable « corollaire Trump » — repose sur trois piliers complémentaires : économique, par des sanctions destinées à étouffer les États jugés indociles et à préserver la domination du dollar ; militaire et sécuritaire, avec l’expansion du SOUTHCOM et l’instrumentalisation permanente de la lutte antidrogue ; diplomatique et idéologique, en marginalisant les espaces d’intégration indépendants comme la CELAC3 ou l’ALBA4.

Dans cette logique, l’agression du 3 janvier doit être lue comme la réactivation d’un vieil outil non par un empire sûr de sa puissance, mais par un empire qui recule. Face à l’érosion de son hégémonie monétaire, économique et géopolitique, il choisit de verrouiller par la force ce qu’il ne contrôle plus par le consentement.

Un combat qui nous concerne tous et toutes

Ce qui se joue au Venezuela n’est pas une querelle lointaine ni un « dossier latino-américain » de plus. C’est un test grandeur nature : celui d’un ordre international où, désormais, une puissance peut criminaliser un État, étouffer une population par sanctions, militariser une région, puis franchir le pallier suivant — enlèvement d’un chef d’État, saisie de pétroliers, menaces contre d’autres pays — tout en prétendant agir au nom de la « démocratie » et de la « sécurité ». À chaque étape, le même mécanisme : un récit moral pour neutraliser le débat, une pression économique pour casser la résistance, puis la force pour imposer le fait accompli.

La souveraineté des peuples n’est pas conditionnelle, et le droit international n’est pas un décor que l’on invoque contre les faibles et que l’on oublie quand les allié·es le violent.

Dans cette séquence, le Venezuela n’est pas attaqué pour les dérives autocratiques de son gouvernement mais pour ce qu’il représente dans un monde qui bascule : la possibilité qu’un pays du Sud contrôle ses ressources, diversifie ses alliances, refuse l’alignement et conteste un ordre financier dominé par le dollar. C’est précisément ce que la Doctrine Monroe, hier comme aujourd’hui, cherche à empêcher. Et c’est pourquoi céder sur le Venezuela, c’est céder sur un principe : la souveraineté des peuples n’est pas conditionnelle, et le droit international n’est pas un décor que l’on invoque contre les faibles et que l’on oublie quand les allié·es le violent.

L’UE et la Belgique ne peuvent pas se contenter d’être spectatrices. Notre silence n’est pas neutre : il légitime l’impunité et crée un précédent. Défendre le Venezuela, ce n’est pas « prendre parti » dans une bataille de propagande ; c’est refuser la normalisation de la loi du plus fort. Car si l’enlèvement d’un président et la confiscation de ressources deviennent acceptables aujourd’hui, alors demain, ce sera une méthode exportable — et c’est l’idée même de paix qui s’effondre.