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Politique Archives N°65
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Affaire Benno Barnard : notre démocratie n’est pas en danger

Rédaction

Le 31 mars 2010, l’écrivain néerlandais Benno Barnard était invité à donner une conférence à l’Université d’Anvers, sous le titre ironique: «Leve God, weg met Allah» («Vive Dieu! À bas Allah!»). Il n’a pas pu donner cette conférence, parce qu’elle a été interrompue et empêchée par un groupe de jeunes allochtones qui se revendiquent de l’organisation Sharia 4 Belgium. L’incident a à nouveau ravivé le débat sur l’Islam en Flandre. Les écrivains Tom Naegels et Geert van Istendael sont des voix récurrentes dans ce débat et ont des visions assez opposées.

Bien entendu, ça m’a choqué de lire que Benno Barnard a été empêché de parler. De la part des salafistes, c’était grossier et stupide. Ils auraient pu réagir par voie de presse, manifester à l’extérieur ou tout simplement hausser les épaules : puisque Dieu est tout-puissant, il ne devrait pas être dérangé par un discours tenu par Benno Barnard à l’Université d’Anvers. Ce qu’ils ont fait aujourd’hui, c’est-à-dire intimider un homme en raison de son opinion, est profondément méprisable. Mais, comme ça m’arrive régulièrement, ma propre indignation est rapidement dépassée de plusieurs crans. Manifestement, pour de nombreuses personnes, il y a lieu de s’indigner beaucoup plus que moi. Il n’y a qu’à surfer sur Internet : pour beaucoup, cet incident témoignerait d’une radicalisation générale qui constituerait un danger pour «notre démocratie». Et voilà la machine médiatique qui repart. Sur un site web intitulé Sharia 4 Belgium, 84 personnes ont posté des messages dont certains sont arrivés jusqu’à Barnard. Je lis la réaction de l’écrivain, qui prétend que «la liberté d’expression est étouffée par la terreur» et que cela «n’est pas une projection dans le futur, mais le présent de nos villes». Mais si je regarde autour de moi dans le présent de ma ville, je me demande si «terreur» est bien le mot juste pour désigner ce qui s’est passé ici. Du coup, mon indignation commence à vaciller. Parce que vraiment, ce n’est pas si exceptionnel qu’un discours soit chahuté par les adversaires de l’orateur. Il n’y a pas si longtemps, un débat avec Annemie Turtelboom (Open VLD) a dû être interrompu parce que des sympathisants des sans-papiers l’ont perturbé. En 2005, des membres du Voorpost et de la NSV Groupes flamingants radicaux proches de l’extrême droite. NSV = Nationalistische Studenten Vereniging (Ndlr) ont acheté des paquets de cartes représentant La Muette de Portici dans le but d’en envoyer une centaine afin de dénoncer cet «opéra belgiciste». Il est déjà arrivé à Isabelle A, Willem Vermandere, Raymond van het Groenewoud et Clouseau Artistes de variétés flamands renommés (Ndlr).. d’être hués pendant leurs concerts. L’aumônier Herman Boon Décédé en 2005, Herman Boon était surtout connu pour être l’aumônier de l’aéroport de Bruxelles-national (Ndlr) se trouva un jour obligé de fuir Wezembeek-Oppem, car il se sentait «physiquement et psychologiquement» menacé quand il voulait servir la messe en français. Fin 2008, un débat organisé par la NSV à l’Université de Gand fut empêché par des militants d’extrême gauche, qui ont même enfermé les nationalistes dans le bâtiment pendant quelque temps. Tous grossiers, stupides, méprisables : aucun n’a fait la une d’aucun journal. Car chacun sait que la NSV, le KVHV ou l’AFF KVHV : Katholiek Hoogstudenten Verbond ; AFF : Anti-Fascistisch Front sont bien trop marginaux pour justifier qu’on y prête attention. Leur radicalisme est du folklore, tout au plus ennuyeux. Personne ne suppose que leurs idées politiques puissent jamais subvertir «notre démocratie» ou que leur liberté d’expression puisse plonger nos villes dans la «terreur». Pourquoi, dans le cas qui nous occupe, en irait-il différemment ? En fait, comparer le radicalisme nationaliste flamand, dont je viens de mentionner quelques expressions, avec l’islamisme radical n’est pas si stupide. Mieux encore : on peut même comparer le mouvement flamand dans son ensemble avec ce qu’on pourrait nommer un mouvement d’émancipation islamique, qui est tout aussi fragmenté que lui. De part et d’autre, ils ont pris naissance à partir de groupes de personnes qui ont eu le sentiment que leur culture n’était pas acceptée par la culture dominante. En réaction, tous deux ont voulu affirmer leur propre culture et lui trouver une place sans se couler dans le moule de la Belgique francophone-laïque. Les deux sont sensibles aux symboles, aux insultes et aux coups de gueule, les deux sont prompts à réagir aux provocations. Des deux côtés, on trouve des courants modérés et d’autres plus radicaux. Dans les deux cas – et là le parallèle est même effrayant – , certaines tendances radicales flirtent carrément avec le nazisme et le fascisme et perpétuent une tradition d’agression et d’intimidation physique. Les deux souffrent du fait que ces petits groupes sont utilisés par leurs adversaires pour discréditer l’ensemble de leur mouvement. De la même façon que les francophones ont utilisé la collaboration, le pèlerinage de l’Yser ou la NSV pour dénigrer le nationalisme démocratique flamand dans sa totalité, un site comme Sharia 4 Belgium est utilisé pour mettre en cause tous les musulmans déclarés. C’est pourquoi, des deux côtés, on a le réflexe de minimiser les incidents provoqués par les radicaux et de ne pas réagir pour ne pas leur donner de l’importance. C’est un mauvais réflexe, qui fait le jeu des Maingain et des Dewinter, mais c’est compréhensible. La comparaison ne fonctionne sans doute pas complètement. Les flamingants parmi vous trouveront sans peine des contre-exemples. Mais l’essentiel est bien que les groupes d’action islamistes (ou allochtones, si vous préférez les nommer ainsi) se comportent comme un mouvement politique normal. Ils ne sont pas une menace pour notre démocratie. Ils en font partie. Même les excités radicaux. Mais ceux-ci ne sont que ce qu’ils sont. Cinquante personnes dans un auditoire peuvent faire beaucoup de bruit. Ça ne constitue pas encore une foule.

Mots-clés : Flandre

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