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Politique Archives N°64
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Albert Hirschman : loyauté, défection et prise de parole

Rédaction

Le 28 mai 1871 au cimetière du Père Lachaise à Paris, 147 fédérés de la Commune de Paris luttent avec leurs dernières cartouches contre les Versaillais. Encerclés et sans munitions, ils se rendent, sont collés au mur du cimetière et fusillés. Loyaux jusqu’au bout, ayant refusé de faire défection alors que la lutte était sans espoir, ils ont pris la parole puis les fusils et lutté jusqu’au bout. Cet évènement tragique rassemble les trois concepts centraux de Défection et prise de parole, de l’économiste Albert Hirschman, militant socialiste opposé aux Nazis, exilé aux États-Unis où il fera une brillante carrière de professeur d’économie en se démarquant de la doxa néolibérale et monétariste. Face à une injustice, à la dégradation d’une prestation d’un service public ou à un produit de marché insatisfaisant, les individus et/ou les groupes peuvent en effet adopter trois stratégies : rester fidèle envers et contre tout (loyalty) ; abandonner la relation et changer de fournisseur et/ou de lieu de vie, d’engagement… (exit) ; ou la prise de parole (voice), tentative qui vise à modifier l’état de fait, par action individuelle ou collective adressée à l’entreprise, à l’association ou au service public.

Défection de droite, Voice de gauche

Toute entreprise humaine collective (parti, association, service public, entreprise privée) connaît à certains moments de son évolution ce que Hirschman nomme un «relâchement organisationnel». Face à ce constat, les citoyens n’usent généralement que d’une fraction infime de leur pouvoir politique, voire attribuent à l’opposant une force de frappe qu’il n’a pas (l’ennemi est un tigre… de papier). Mais certaines fusions des mécontents et des mécontentements peuvent aboutir à des manifestations de masse, à des grèves, voire à des révolutions. Les insatisfactions engendrées dans la conflictualité politique, sociale, culturelle et économique peuvent donc être traitées par trois gammes d’attitudes. Les économistes étroits préféreront la défection : mécontent du dernier aspirateur de la marque X, Robert change de fournisseur et de produit. Mouvement impersonnel, net et indirect. Mouvement impersonnel : il part sur la pointe des pieds, mouvement net : c’est une perte sèche pour l’ancien et un gain pour le nouveau et mouvement indirect : il ne s’est pas adressé à son fournisseur pour lui dire son mécontentement. La défection est privilégiée à droite et dans les comportements de marché. Ainsi, Milton Friedman, imité en cela par l’Action démocratique du Québec, un parti de la droite extrême, proposait d’attribuer aux parents d’enfants d’âge scolaire des bons d’enseignement avec lesquels ils pourraient acheter les services éducatifs qui seraient offerts sur le marché par des entreprises privées. Pas contents de la pédagogie et des enseignants ? On change d’école ! Hirschman, avec une fausse naïveté non dépourvue d’humour précise : «Quelqu’un de moins familier avec la science économique aurait pu naïvement penser que la manière la plus directe de faire connaître son opinion était de… l’exprimer». La prise de parole a la préférence des citoyens et des progressistes. Elle est personnelle, résulte d’un engagement, d’une militance, elle n’a pas de contour net car elle peut glisser du ronchonnement discret à la pétition, au boycott ou à la grève et elle comporte un volet de confrontation directe avec l’autorité vis-à-vis de laquelle le protestataire veut exprimer son insatisfaction et sa volonté de changement. Cependant, «certains votent avec leurs pieds» ou, comme on dit lors des élections en France, «les électeurs communistes ont été à la pêche». Manière de voir les dialectiques possibles entre les deux attitudes opposées : certains communiqueront leur mécontentement par une prise de parole indirecte qui s’apparente à la défection. Si les économistes de droite n’apprécient guère la prise de parole qui génère selon eux du désordre et nuit à la bonne marche des affaires, les politiques n’apprécient pas davantage la défection, «considérée comme un moyen inefficace et laborieux, elle est condamnée comme criminelle et qualifiée de désertion ou de trahison». Les Québécois ont pour les transfuges politiques, attitude fort méprisée et fréquente chez eux, une expression savoureuse, les «vire-capot».

Loyauté contre courage

La prise de parole ne se cantonne pas dans le domaine strictement politique. Les associations de consommateurs, les organisations de commerce équitable, la promotion des clauses sociales des marchés convertissent, selon la théorie des sphères de Walzer Voir la recension de La théorie de la justice de Michael Walzer dans le n°61 d’octobre 2009 de Politique, une action politique dans la sphère économique. L’engagement par prise de parole varie du bredouillement apathique à l’effervescence révolutionnaire. Les rapports entre l’action citoyenne et l’activité politique sont sans doute plus complexes que le néant ou l’effusion : «La passivité plus ou moins grande de tous les citoyens leur ménage une réserve d’influence et de pouvoir politique qu’ils peuvent utiliser pour réagir avec une vigueur particulière lorsque leurs intérêts vitaux sont directement en jeu». Sans doute que le citoyen doit concéder une marge de manœuvre aux politiciens et alterner le désaveu (exit) lors des élections et l’influence (voice) lors des divers caucus. Mais force est de reconnaître que les congrès des partis politiques démocratiques sont verrouillés à l’avance, que les «courses à la chefferie» caricaturent des mœurs politiques dignes du PC chinois Voir la triste pantalonnade de la récente élection au CDH qui se réclame de la démocratie dans son acronyme ! Belle illustration de la «loi de fer» de Roberto Michels «d’après laquelle tous les partis sont toujours dirigés par des oligarchies qui ne recherchent que la satisfaction de leurs propres intérêts». Cette attitude est légitimée par le fait que les leaders de ces organisations estiment que la défection est possible dans leur organisation « démocratique » et que si les protestataires ne se trouvent pas bien où ils sont, ils n’ont qu’à aller voir ailleurs. On est à bon droit perplexe dans les assemblées générales pousse-bouton des associations, drivées par un conseil d’administration de notables lui-même souvent en peine de contrôler le fondateur tyrannique et monomaniaque, voire les managers dynamiques qu’il a engagés. La mouvance associative, si soucieuse de se donner une image de locale-démocratie, pourrait de ce fait être questionnée dans ses mœurs et ses dévotions car, à tout le moins, la forme sociale ne correspond pas à l’esprit qui est censé y souffler. Prise de parole et défection varient souvent en raison inverse : moins la défection est possible, plus la prise de parole est probable et plus la défection est possible, moins la prise de parole est probable. Mais la symétrie s’arrête là. Faire défection, c’est se priver de la possibilité de la prise de parole alors que celui qui prend la parole peut, en cas d’échec, se résigner à la défection, voire organiser un boycott, qui est une défection avec promesse de retour de loyauté en cas d’amélioration. La prise de parole est en quelque sorte plus courageuse : elle s’associe à la résistance, à l’acceptation de contraintes, au courage vis-à-vis des possibles représailles. Le coût social peut s’avérer plus lourd et entraîner des conflits interpersonnels. Dans la sphère associative, sociale ou politique, les ruptures sont souvent douloureuses entre amis et alliés de longue date où la haine implacable vient se substituer à des années de chaude fraternité loyale. Certains n’hésiteront pas à qualifier la prise de parole comme un art, où l’on déploie son « style » par opposition à la défection silencieuse, anonyme qui n’ose pas dire son mot et qui fuit la queue entre les jambes.

Ruptures sociales

Certains restent fidèles (loyalty) envers et contre tout. Le dernier numéro de Politique «PS : un parti populaire en Wallonie. Le déclin ou la reconquète ?», Politique, n°62, décembre 2009 ne manquait pas de repérer cette loyauté électorale dont bénéficie le parti socialiste en Wallonie. Sans doute qu’il entre dans cette loyauté une part d’historique émotionnel de la part des personnes âgées et pensionnées et chez d’autres plus jeunes la confiance accordée au parti pour la protection de l’emploi public assortie d’une certitude du PS comme rempart solide et fidèle de la sécurité sociale. Les analystes des conflits scolaires aux États-Unis montrent que dans le cas d’une offre diversifiée écoles publiques/écoles privées», les parents des classes aisées feront plus rapidement défection pour passer des écoles publiques aux écoles privées et les écoles publiques seront dès lors privées des « clients » les plus ardents à combattre la baisse de qualité par la prise de parole. Ces défections affaiblissent les écoles publiques et confortent les écoles privées car ceux qui ont fait défection ici prendront la parole là-bas. Ce qui pousse Hirschman à penser que dans une société à mobilité sociale ascendante, les clivages entre classes sociales tendent à se renforcer, vu que la prise de parole sera plus grande dans les classes aisées et que la «loyauté obligée» constituera davantage le sort des populations défavorisées, souvent «scotchées», spatialement et socialement, à leur enracinement : «Étant donné que le meilleur moyen de s’opposer à la dégradation des services considérés est de recourir à la prise de parole et que celle-ci s’exerce davantage aux niveaux de qualité les plus élevés, l’écart qualitatif entre les niveaux de vie supérieures et les niveaux intermédiaires et inférieurs tendra à s’accroître» L’éditorial du dernier numéro de mai 2006 de The Economist, «Social mobility is surprisingly high in Europe» montre, statistiques à l’appui, que la mobilité sociale est beaucoup plus forte en Europe qu’aux USA. La «success story» du vendeur de journaux immigré lituanien à Walt Street devenant patron d’un groupe de presse influent vaut donc ce qu’elle vaut : une mystification trompeuse car les pauvres américains ont davantage de chances de le rester qu’en Europe. On voit là se propager l’hémorragie des élites issues des classes pauvres, processus inverse de la constitution des intellectuels organiques Dans la philosophie de Gramsci, les intellectuels organiques, reliés aux classes montantes par diverses formes d’organisations, synthétisent l’idéologie et la culture de leur classe et s’opposent aux intellectuels traditionnels qui défendent et mettent en forme les intérêts d’une organisation sociale et économique dépassée par l’évolution historique d’une classe sociale montante, telle que le caractérisait le philosophe italien Antonio Gramsci. La constitution du Black power aux États-Unis dans les années 1970 participait de cette affirmation de la loyauté collective des élites noires afin de mettre en place un agent collectif d’énonciation, une prise de parole collective pour faire émerger plus de justice sociale en éradiquant le racisme et les discriminations négatives. On saisit aisément que l’attitude loyale présente plus d’affinités avec la prise de parole qu’avec la défection. Certes, la loyauté peut se conjuguer avec ce que faute de meilleure analyse on qualifiera d’attachement moins rationnel, à saveur communautariste, tel l’attachement à son club sportif, au parti politique ou à son club de loisir préféré. On notera aussi que la menace de défection viendra renforcer l’efficacité de la prise de parole de ceux qui ont décidé de rester loyaux. L’attitude loyale freine la défection et encourage la prise de parole : «Le loyalisme implique chez celui qui le professe la conviction qu’il a un rôle à jouer et l’espoir que, tout bien pesé, le bien prévaudra sur le mal». Cependant, force est de constater que certaines formes de loyalisme relèvent de la contrainte : certaines organisations, notamment religieuses ou terroristes, pénalisent lourdement la défection, usant de la diffamation, de l’excommunication voire de la menace de mort face aux apostats et aux hérésiarques.

Entre faits et mythologie

Pourquoi, se demande, au début du XXe siècle, le sociologue allemand Sombart, le socialisme n’a-t-il jamais réussi aux États-Unis ? Sans doute parce que la tradition de l’émigration, inscrite dans la mémoire collective, emprunte la voie de la défection individuelle plutôt que la loyauté et la prise de parole collective, le pouvoir noir comme agent collectif de lutte constituant une notable exception. Associés à l’émigration considérée positivement, les Américains conjuguent leur destin dans une culture de frontière, le Far-West au XIXe siècle, la conquête de l’espace pour Kennedy, le web pour Bill Gates et les récentes gloses sur la maîtrise du génome humain. Toujours à conquérir en partant, et si on n’est pas content, l’espace est infini, on prend ses cliques et ses claques et demain ailleurs sera meilleur. Le cinéma du «road movie» et la littérature «on the road again» illustrent bien ce qui appartient autant à la mythologie qu’à un ensemble de faits avérés relatifs à la mobilité spatiale aux États-Unis et au Canada Il convient cependant de remarquer que bon nombre de conflits sociaux observés au Québec comportent chez les acteurs en grève un volet de maintien de leur enracinement spatial. Sartre en visite aux États-Unis après la guerre s’étonne de ces villes «jetables après emploi», «une ville, pour nous, c’est surtout un passé ; pour eux, c’est d’abord un avenir, ce qu’ils aiment en elle, c’est tout ce qu’elle n’est pas encore et tout ce qu’elle peut être… légèreté des matériaux employés. Même dans les cités les plus riches et dans les quartiers les plus élégants de ces cités, il est fréquent de trouver des maisons en bois» J.-P. Sartre, Situations III, Paris, NRF Gallimard, 1974, p. 96. Pour Deleuze, «la littérature américaine a ce pouvoir exceptionnel de produire des écrivains qui peuvent raconter leurs propres souvenirs, mais comme ceux d’un peuple universel composé par les émigrés de tous les pays». Il oppose le devenir écrivain américain, «je suis une bête, un nègre de race inférieure de toute éternité» G. Deleuze, Critique et clinique, Paris, Minuit, 1993, p. 14 aux minables petits secrets (papa, maman, pipi, caca avec recodage forcené vers l’Œdipe) de la littérature narcissique française. Ligne de fuite et de faire fuir chez les uns (faire fuir, accepter de voir sa robinetterie intérieure et corporelle se percer et se déterritorialiser et faire fuir la robinetterie de l’autre), recodage forcené et engluement dans l’Œdipe psy chez les autres. La littérature américaine joue sur les points cardinaux : le Western vers les Indiens et la nature, la grande perspective, l’Eastern et le retour aux racines européennes, le Southern et la découverte de la lascivité noire et des recodages fascisants du Sud esclavagiste et le Northern avec ses idéologies de frontière et de raids limites comme dans les nouvelles de Jack London. La défection, la fuite, la mobilité inscrites comme utopie, mythologie et réalité partielle de l’Amérique, face à nos Murs des fédérés, aux luttes dos au mur et à ceux qui meurent debout mais aussi à nos castes et à nos privilèges intouchables. Défection, prise de parole et loyauté sont des concepts qui nous aident à penser les conditions d’émergence de l’action collective et les causes de sa dissolution. Il n’y a rien de mécanique ni de lois déterministes dans l’affaire. Ces trois concepts, dans leur interaction possible, s’avèrent des plus éclairants et peuvent s’appliquer autant au champ politique qu’aux stratégies des consommateurs rationnels. Les attitudes qui s’inspirent de leur complémentarité pratique garantissent sans doute une cohésion et une pérennité plus grandes avec de meilleures opportunités pour construire, individuellement et collectivement une vie digne. Leur conjugaison séparée renvoie davantage pour la défection individuelle à des comportements faits de lâcheté ou d’opportunisme ou au contraire pour les désespérés loyaux de donquichottisme desperado. La loyauté obligée sans possibilité de prise de parole ou de défection est le propre des sociétés totalitaires ; à l’opposé, la possibilité simultanée et conjointe de la prise de parole et de la défection fait signe vers les sociétés démocratiques. La défection sans état d’âme est le fait du consommateur plat sans considérations éthiques et la prise de parole sans défection renvoie sans doute aux loyaux, autant mus par des attaches historiques et sentimentales qu’à des situations de type « mur des fédérés » où l’on éprouve la dureté et la sincérité relative de ses engagements.

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