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Brésil : l’agrobusiness renforcé

Rédaction

Produire pour les agrocaburants ne serait pas viable pour les petits paysans brésiliens. Les monocultures sont les ennemies que s’est juré de combattre la Fédération des organes en faveur de l’assistance sociale et éducationnelle (Fase) depuis sa fondation en 1961. Son rôle est d’appuyer l’agriculture familiale, le développement durable et les droits sociaux, à la campagne comme à la ville. Entretien avec Sergio Schlesigner (économiste, consultant pour la Fédération des organes en faveur de l’assistance sociale et éducationnelle – Fase – et actif dans le réseau américain Food and Water Watch).

Quels impacts ont les agrocarburants sur les petits agriculteurs brésiliens ? Le développement des agrocarburants diminue l’accès des paysans à la terre. Son prix devient insurmontable et ils ont bien difficile à résister à la pression de l’industrie sucrière. Ce qui nous préoccupe le plus est l’expansion des plantations de canne à sucre pour produire de l’éthanol. Dans l’État de São Paulo, la canne occupe déjà 70% de la zone cultivable. Là où s’implante la centrale sucrière, il ne reste rien à part de la canne, dans un périmètre de 30 à 50 km. Le petit agriculteur, ne sachant souvent pas comment refuser des propositions intéressantes, vend sa terre et va vivre dans la périphérie urbaine où, sans emploi, il finit par être marginalisé. Il arrête de produire des aliments, affectant sa propre sécurité alimentaire et celle de toute la population locale. Cela se voit à Araraquara (État de São Paulo), qui a cessé d’être un centre producteur de lait depuis cette invasion de la canne. Est-ce différent avec le biodiesel ? Il existe un Programme national de production de biodiesel (PNPB), qui inclus l’agriculture familiale en tant que productrice des matières premières. Les buts sont ambitieux, mais, actuellement, le résultat n’est pas bon et 40 000 familles sont impliquées. La production de ricin, dans le cadre du programme, connaîtrait des problèmes techniques et l’huile obtenue un coût plus élevé que celui du diesel. Plus de 90% du biodiesel brésilien est issu du soja, une prédominance qui ne devrait pas être renversée. Ce qui nous préoccupe, c’est que l’agriculteur fournit cette matière première en gagnant très peu. Le gouvernement n’offre-t-il pas des primes favorisant l’agriculture familiale ? Le PNPB veille à la participation des petits agriculteurs grâce au «Label combustible social» accordé aux industries de biodiesel qui achètent un minimum de leurs matières premières et leur fournissent une assistance technique, bénéficiant ainsi d’incitations fiscales. Cependant, ce programme doit encore relever quelques défis. Des prix internationaux plus avantageux ont notamment déjà incité ces producteurs d’agrocarburants à vendre les matières premières sur les marchés des denrées au lieu de les destiner à la production d’agrocarburants. Si on voulait vraiment inclure l’agriculture familiale, il faudrait faire en sorte que la recherche se penche sur ses nécessités, car, jusqu’à aujourd’hui, elle se concentre trop sur la production de grands volumes, telles celle de l’huile de soja devenue aujourd’hui agro-industrielle… Il manque aussi de coopératives qui vendent le produit fini, et pas uniquement la matière première. Pourtant, beaucoup d’expériences et de recherches vont vers cette inclusion… Les expériences positives proviennent de communautés isolées d’Amazonie, là où n’arrive pas l’énergie. Ils utilisent des matières premières locales pour combler ce manque et un processus intégré qui produit également des aliments et génère des revenus. Mais certains considèrent comme impossible l’inclusion de l’agriculture familiale dans la production des agrocarburants, argumentant que l’énergie est une affaire de grandes échelles… Les agrocarburants aggravent-ils les conditions du travail rural ? Le secteur de la canne n’est pas une bonne alternative : soit il maintient le travail dans des conditions sous-humaines, soit il se mécanise et intensifie alors le chômage. Dans l’État de São Paulo, 700 000 emplois ruraux ont disparu dans les années 1980, la majeure partie dans ce secteur. Celui du soja est encore plus «destructeur» d’emploi. En vingt ans, le Brésil a triplé sa production de soja, tout en se mécanisant fortement et les emplois ont été réduits par cinq (de 1,5 million, on est passé à 300 000 emplois). Une autre difficulté est de redistribuer le revenu car la monoculture, avec un marché contrôlé par les transnationales, concentre les bénéfices. Quelle est la position du gouvernement brésilien ? Le Brésil a abandonné le projet de s’industrialiser. Lors des négociations du Cycle de Doha à l’OMC, portant sur la libéralisation du commerce international, le président Lula a spécifié que les pays développés devraient ouvrir leurs marchés à nos denrées alimentaires. Jamais aucun président n’a déclaré si ouvertement un tel renversement. Une part minoritaire du gouvernement reconnaît aujourd’hui l’importance de l’agriculture familiale et l’appuie avec des programmes de crédits et d’assistance. Cela resulte d’une bataille de nombreuses années. Les gouvernements antérieurs communiquaient uniquement avec les grands propriétaires fonciers. Si notre lutte paraît aboutir aujourd’hui, c’est à long terme, car si on regarde 10 ans auparavant, la situation s’est effectivement améliorée : aujourd’hui on parle d’agriculture familiale. Quelle est la solution ? Une agriculure familiale générant plus d’emploi ? Premièrement, adopter un autre modèle de développement. Pourquoi dévaster les terres à l’intérieur du pays si São Paulo vit un embouteillage continuel de voitures ? Injecter trois pourcent de biodiesel dans notre diesel n’améliore en rien la qualité de l’air urbain. De plus, les grandes monocultures détruisent la biodiversité, alors qu’elle pourrait peut-être apporter des solutions énergétiques et médicinales. Elles poussent l’élevage jusqu’à l’Amazonie accentuant la déforestation. Nous devons repenser le modèle. Voulons-nous être le grenier du monde ou un pays qui, tout en s’industrialisant, préserve la région du Cerrado (savane), l’Amazonie et d’autres écosystèmes ? Au lieu de négocier l’élimination des barrières commerciales pour les denrées alimentaires, il serait plus important d’obtenir une valeur ajoutée sur nos produits finis. Le Brésil exporte beaucoup de matière première brute. L’Europe vend des dérivés comme le fromage et les produits laitiers à haute valeur ajoutée, pendant que nous vendons des tonnes de soja et de viande à bas prix… Ensuite, il faut créer plus de coopératives, d’industries locales, de petites et moyennes entreprises qui généreront de nouveaux emplois. Les agrocarburants augmentent le prix des aliments. Cela n’est pas bon pour les petits agriculteurs… Un bas prix des aliments est bien pour le consommateur, mais porte préjudice au producteur. Mais un prix avantageux pour les producteurs est uniquement viable si la population a des revenus suffisants, comme dans les pays riches. L’État doit intervenir en subsidiant le producteur et en cherchant comment acheminer intelligemment les aliments vers les plus pauvres. Le gouvernement trouve les subsides mauvais, mais le Brésil devra pourtant un jour se décider à subsidier son agriculture comme en Europe, aux États-Unis ou en Chine. On ne peut pas se lancer l’air de rien dans des secteurs qui par le monde entier se développent avec le soutien de mesures protectionnistes. Il est évident que l’agrobusiness domine le secteur agricole, a plus de force politique et est considéré comme indispensable par le gouvernement pour équilibrer la balance des paiements. Où est le mouvement social pour s’opposer à ces forces et fortifier l’agriculture familiale ? Le mouvement social est en baisse, avec un syndicalisme rural très affaibli… Par contre, une force qui augmente, spécialement dans les pays développés, est celle des consommateurs. La pression internationale aide beaucoup : quand ce qu’on dénonce ici n’obtient pas de résultats, on le fait en Europe. Cela vient aussi de la volonté de certifier certains secteurs. Personne ne veut en effet importer des produits qui contribuent à la déforestation amazonienne. C’est peut-etre là que se trouve la solution. Propos recueillis par Mario Osava (InfoSud)

Mots-clés : Entretien

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