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Politique Archives N°55
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Casse-tête autour du foulard: le grand écart des progressistes

Rédaction

Les questions liées à la diversité culturelle et à l’identité ont toujours eu beaucoup plus de retentissement en Flandre que du côté francophone. La décision prise par le bourgmestre d’Anvers (Patrick Janssens, SP.A) et sa majorité (tous les partis démocratiques sauf Groen!) d’interdire le port du foulard au personnel communal en contact avec le public s’est propagée comme une trainée de poudre: Gand, d’abord, puis Lokeren, Schoten, Ninove, Lierre… (Par contre, cette proposition a été bloquée à Louvain, Malines et dans des communes limbourgeoises). Partout en dehors d’Anvers, les socialistes flamands ont défendu la position inverse, y compris là où ils siègent dans la majorité (comme le bourgmestre Daniel Termont, à Gand). L’interdiction n’a chaque fois pu être votée qu’avec les voix du Vlaams Belang, qui a donné consigne à tous ses mandataires de déposer des propositions similaires dans tous les conseils communaux en Flandre. Pour ce parti, toute cette affaire est du pain bénit. Elle lui permet de se positionner « contre l’islamisation de la société » et de recourir à son fonds de commerce classique sans risquer une nouvelle condamnation en justice, comme en 2004.

L’unité dans la diversité : depuis l’introduction du code vestimentaire à la Ville d’Anvers ce credo tant vanté pour la promotion de la vie en commun est la proie de débats avec un fort accent essentialiste. L’idée que des gens, dans ce cas précis des musulmans, ont une vision immobile, univoque et homogène sur la religion est omniprésente et mise en opposition avec un contenu tout aussi spécifique de la neutralité. Le vécu des personnes concernées est rarement pris en compte. Pourtant, ce sont justement eux qui prouvent à quel point les préjugés des partisans du code vestimentaire sont infondés. Cela n’aura pas échappé à tous ceux qui suivent les nombreuses opinions, articles et commentaires autour de l’introduction du code vestimentaire dans différentes villes de notre pays. Ce que Patrick Janssens a introduit à la Ville d’Anvers a semblé libérer un raz-de-marée d’émotions qui touchent au noyau même de notre vision de la société. La question est très concrètement celle-ci : comment atteindre l’unité dans notre société diverse ? Les forces d’extrême droite de ce pays ont leurs propres motivations pour soutenir l’interdiction de symboles religieux ou philosophiques, une opinion qui a au moins le mérite de la clarté. Ce qui m’intéresse ce sont les arguments de tous ceux qui ont en vue le bien-être de ce pays et défendent le code vestimentaire en voulant promouvoir le vie en commun. Grosso modo cela revient à la défense de la séparation entre l’Église et l’État selon une interprétation laïque stricte («neutralité» dans le langage populaire) ainsi que de l’égalité entre hommes et femmes.

Le coeur de l’affaire

D’abord et avant tout, il est important d’affirmer que la séparation entre l’Église et l’État, ainsi que l’égalité entre hommes et femmes, sont des acquis propres à la démocratie et auxquels ne peut être fait aucun préjudice. La difficulté réside dans la délimitation de ces principes. Cette séparation implique l’obligation d’impartialité des pouvoirs publics à l’égard de toutes les conceptions de vie des citoyens. L’idée sous-jacente est que la conception de vie appartient à la sphère privée et relève de la liberté individuelle. Par conséquent, les convictions de chacun doivent avoir leur place dans la société : aussi longtemps qu’elles se respectent et ne se portent pas préjudice. La neutralité signifie, en d’autres mots, que les pouvoirs publics garantissent à leurs citoyens la liberté de conviction et de religion, en n’avantageant d’aucune façon une conviction particulière. Mais quelle est la meilleure manière de le faire ? Historiquement il y a toujours eu deux courants : un courant plutôt modéré, comme aux Pays-Bas, en Angleterre et dans certaines parties de la Belgique, et un courant plus militant, comme en France au cours des derniers siècles. Dans ce dernier courant, l’accent est mis sur l’unité et l’uniformisation. Les bâtiments publics et les institutions sont des espaces où les différences, la diversité dans la société doivent être neutralisées. Récemment le président Sarkozy a exprimé des critiques sur le contenu strict de cette neutralité. Il a parlé de la nécessité de passer à une séparation de l’Église et de l’État plus positive, à la place de cette image hostile de toute diversité. Sarkozy a bien sûr aussi son agenda, et il est significatif qu’il se référait surtout aux racines chrétiennes de la France. Ce qui n’enlève rien de l’intérêt de son interprétation des deux courants.

Un bout d’histoire

L’introduction du code vestimentaire à Anvers a été justifié par des arguments «à la française», ce qui est à noter étant donnée la tradition historique en Flandre d’une plus grande tolérance vis-à-vis de la religiosité. On a toujours manié avec pragmatisme les symboles religieux et philosophiques. Actuellement encore, lors du 21 juillet, notre souverain est fêté avec un Te Deum. Nos jours fériés sont presque tous d’inspiration chrétienne. Pas de place pour une fête du printemps, mais bien pour une période de carême, pour Pâques et la Toussaint. Un seul exemple, parmi d’autres : autour de Noël, la plupart de nos institutions sont décorées avec des arbres de Noël et des crèches. Y compris au Parlement fédéral. Personne ne pousse de hauts cris. Et pour toute clarté, cela ne me pose aucun problème. Pour moi le défi est de donner une forme positive à l’avenir, et laisser de l’espace pour une relation aussi pragmatique avec les nouvelles formes de diversité et de neutralité. Il est tout aussi remarquable de voir comment, avec l’arrivée de nouveaux groupes d’habitants suite aux migrations, le port du foulard dans la sphère publique est ressenti de manière de plus en plus problématique. À chaque fois c’est une religion spécifique qui est visée : l’islam. Ou bien avez-vous entendu des plaintes, dans les discussions, sur «l’oppression» des bonnes soeurs ou des femmes juives orthodoxes dont les cheveux sont rasés pour être remplacés par une perruque ? Dans ce débat il est aussi rarement fait référence au fait que les trois livres religieux (Thora, Bible et Coran) contiennent tous des passages peu amicaux pour les femmes. Non, le problème c’est l’islam, une religion qui n’a jamais connu les Lumières et serait pour cela incompatible avec la démocratie. À chaque fois, les voix fondamentalistes extrêmes sont citées comme argument. Ceci malgré le fait que plus de 400 organisations musulmanes ont signé récemment une charte islamique européenne. Ce texte appelle les musulmans en Europe à s’intégrer dans les pays occidentaux, respecter la démocratie et remplir leurs devoirs citoyens. L’arrivée de cette charte était d’ailleurs plus que nécessaire. Car je ne veux laisser planer aucune ambiguïté : il y a aujourd’hui, et pas seulement au Moyen-Orient mais aussi dans les pays occidentaux, à l’intérieur de groupes se définissant comme des communautés islamiques, des pratiques qui sont absolument à rejeter. Les signataires de la charte admettent eux-mêmes qu’il est indispensable que les musulmans, partout dans le monde, pratiquent leur religion dans les règles démocratiques. Opprimer et maltraiter les femmes, appeler à la haine contre les non-croyants ou les croyants d’autres religions, légitimer la violence ou rejeter des droits de base de non-musulmans, voilà qui est inacceptable. Tout écart de conduite par rapport aux non-musulmans est inacceptable. Toute violation des normes d’un État de droit est inacceptable, au risque de miner les fondements de la démocratie. Des pratiques qui existent encore dans certains pays, comme le fait de couper les mains, la lapidation des adultères, le mariage de mineurs et la condamnation des homosexuels sont absolument à rejeter et ne peuvent être légitimées. La critique de ces pratiques est essentielle. Cela ne signifie pas que tous les musulmans les acceptent, bien au contraire ! Je suis donc fermement convaincue que toute religion ou philosophie peut fonctionner dans un État démocratique, à condition que ses partisans acceptent que, dans une démocratie pour tous, il faut respecter une série de règles de base qui sont l’oeuvre d’humains et non d’une divinité spécifique. De plus il est nécessaire de reconnaître qu’à côté de ces règles de base et de l’identité de citoyen, chacun a aussi le droit de vivre d’autres identités. On peut donc, en plus de citoyen, être musulman, communiste, féministe… Les femmes allochtones qui travaillent avec un foulard ont de toute évidence des identités diverses. Elles placent beaucoup de progressistes devant une énigme : bien qu’elles soient clairement indépendantes sur le pan économique et donc dans une certaine mesure intégrées, elles portent quand même sur la tête un symbole d’infériorité. Cela ne peut être volontaire ou conscient, et donc elles doivent en être libérées. D’ailleurs, dans l’islam, la femme est inférieure à l’homme. Et c’est vrai : dans la lecture traditionnelle, paternaliste du Coran (comme de la Thora ou de la Bible), elle a une position secondaire. La possibilité que des femmes musulmanes en Europe donnent au foulard une valeur d’identité et de dignité n’est pas pris en compte. Le libre choix, pourtant un principe important dans le monde occidental comme dans l’islam, est nié dans ce genre de récit. Les défenseurs du code vestimentaire utilisent sans cesse des images essentialistes et négatives de la religion, dans ce cas de l’islam. Bien que tout anthropologue, sociologue vous racontera que LE musulman, LE Flamand, L’Européen n’existe pas, cette histoire indique toujours une permanence de l’image de l’islam, sans donner la parole aux personnes concernées. L’accent est ici explicitement mis sur cette religion comme un tout monolithique et immuable, dont l’inégalité entre hommes et femmes est une partie inaliénable. Une religion aussi qui n’accepte pas la séparation entre Église et État. L’expérience du groupe-cible lui-même est sélectivement prise en compte. On reprend toujours des exemples extrêmes ou éloignés de la Belgique pour motiver une interdiction. De telles généralisations stéréotypées conduisent inévitablement à une polarisation, une situation qui ne fait pas de bien au groupe concerné. Elle fait aussi surgir la question de savoir dans quelle mesure il est possible de faire une lecture plus humaniste et favorable aux femmes en Europe, si les protagonistes effectifs, les allochtones croyants et les femmes qui travaillent, ne sont pas impliqués dans la discussion. Le paternalisme est combattu par le paternalisme : la voix des mouvements de femmes, des femmes allochtones, n’est pas entendue.

Pluralisme pragmatique et laïcité

Je tiens à être claire : moi aussi, je suis partisane de la neutralité, moi aussi je me bats contre toute forme d’oppression. Je pense aussi que toutes les religions, y compris l’islam, doivent pouvoir faire l’objet de critiques. Mais je ne crois pas que l’interdiction de symboles religieux pour des personnes ayant une fonction au guichet serve l’un de ces objectifs. Une interdiction qui, dans la pratique, touche principalement des femmes avec un foulard. Au contraire, l’interdiction est contre-productive. Les partisans du code vestimentaire se réfèrent aux prescriptions vestimentaires comme prolongement de la neutralité. Comme les bâtiments eux-mêmes, le personnel doit aussi exhaler une définition stricte de la laïcité. Il ne peut d’aucune manière donner prise à des discussions quant à la partialité de l’autorité publique. La conséquence d’une telle vision est une société où tout est gris et surtout, des pouvoirs publics qui sont une négation de la diversité. Là où la diversité est effacée, l’unité surgirait-elle d’elle-même ? C’est une vision de la société que je ne partage pas. Je ne crois nullement que la séparation entre Église et État est menacée par l’aspect extérieur des gens. La neutralité n’est pas stérile : elle ne dépend pas du vêtement, mais d’un traitement égal de chaque client au guichet. Les personnes travaillant pour l’État doivent traiter chacun de la même manière. En bref : le personnel doit être jugé sur son travail et non sur son apparence. Quelqu’un qui refuse d’aider certaines personnes parce qu’elle n’est pas d’accord avec leur orientation, leur philosophie ou leur conviction religieuse, leur apparence… ne fait tout simplement pas bien son travail. Le fait de porter ou non des symboles comme le foulard ou la croix ne changera en rien les pensées et comportements de cette personne. Les codes de conduite et les règlements intérieurs doivent servir à prendre en compte ce genre de problématique. Les prescriptions vestimentaires n’ont aucun effet sur les comportements. Certains partisans du code vestimentaire se réfèrent aussi à la sensibilité des clients au guichet. Pour moi c’est un non-argument. Tout comme je pense qu’un patient allochtone aux urgences n’a pas à poser d’exigences quant au sexe du médecin qui le ou la soigne, je ne trouve pas que l’autorité peut capituler devant les préjugés du client qui vient au guichet. Au contraire, nous avons ici valeur d’exemple. Cela ne signifie pas que le foulard ou d’autres symboles religieux ou moraux ont leur place partout. Moi aussi je trouve problématique de voir le prince Laurent pénétrer dans un tribunal dont l’entrée est ornée d’une grande croix. Moi aussi je pense que les fonctionnaires qui doivent prendre des décisions morales, comme des juges, doivent être vêtus de manière neutre, pour ne pas éveiller des soupçons de partialité. Ils forment une institution en soi. Mais le personnel de guichet ne doit pas prononcer de jugements moraux, seulement accomplir des tâches administratives et aider ou orienter les gens d’une manière correcte. Il est parfaitement possible de contrôler ce comportement, avec ou sans foulard, piercing ou boucle d’oreille…

Le véritable défi : l’égalité sur tous les plans

Je passe à mon argument suivant. En partant du code vestimentaire et de l’argumentation sur la neutralité, l’administration d’Anvers ne pouvait qu’aller plus loin dans le détail sur ce qui est permis ou non : piercings, pins ou boucles d’oreille pour hommes… À côté de la question de savoir de quelle manière le contrôle sera exercé, il faut se demander comment une ville peut imposer des lignes de conduites allant aussi loin sans aucune concertation sociale préalable. D’ailleurs, une partie du personnel de guichet avec foulard a demandé explicitement lors de l’embauche si le foulard était un problème. Lors de la signature du contrat, ce n’était pas le cas. Aujourd’hui, soudain, ce contrat est unilatéralement modifié pour l’ensemble du personnel au guichet. Le message est de se soumettre ou de s’en aller : déménager vers le back-office ou partir volontairement. Qu’on me permettre de considérer qu’une telle décision aurait probablement provoqué une grève générale si elle avait touché aussi fortement une autre catégorie de personnel que les neuf femmes portant un foulard à Anvers. Mais plus grave encore, ce code vestimentaire donne de l’inspiration à d’autres. Les autorités remplissent, hélas, leur rôle d’exemple à la perfection. Non seulement le personnel des crèches, mais aussi les bénévoles et les demandeuses d’emploi sont à présent refusées pour cause de foulard. Une commune après l’autre introduit une variante du code pour son personnel. Pour la société c’est une certitude : l’attitude des musulmans et des femmes portant un foulard pose problème. Qui n’enlève pas le foulard pour trouver du travail est responsable de son chômage. Conséquence : un groupe de femmes qui n’était déjà pas très fort sur notre marché de l’emploi, est encore plus opprimé. Et c’est autant valable pour celles qui ont fait un choix volontaire que pour celles à qui foulard est imposé. Les femmes qui le portent volontairement et qui font bien leur travail, se voient refuser l’accès au guichet et à leur identité, les femmes qui sont obligées de le porter ont une chance de moins de devenir indépendantes et de s’épanouir. Pour être claire : la réalité sociale est celle d’une inégalité. Si une fille ou une femme est obligée par sa famille de porter le foulard, et que les autorités publiques et/ou le marché du travail décident d’interdire le foulard pour cette raison, la conséquence en est simplement que ce groupe opprimé a encore moins de chances à l’indépendance. D’ailleurs, le travail émancipe, tout comme l’enseignement. Selon moi, l’offre de travail à ce groupe opprimé est la meilleure garantie de son indépendance et de sa possibilité de faire un choix libre. Mais il y a aussi un grand groupe de femmes qui ont choisi de porter le foulard. Qui ne donnent pas à ce symbole une connotation historique et objective d’oppression mais bien un sentiment subjectif d’identité. Des femmes pour qui le foulard est un prolongement de leur identité religieuse et pour qui l’enlever n’est pas une option envisageable. Pour toutes ces raisons je suis opposée au code vestimentaire pour le personnel de guichet. Car qu’avons-nous obtenu ainsi, en dehors d’une polarisation, et d’un affaiblissement pour une catégorie déjà vulnérable sur le marché du travail ? Quelles formes de citoyenneté la décision de Janssens et compagnie renforce-t-elle, pour les personnes concernées, pour le reste du personnel, pour les clients au guichet, pour les autochtones et allochtones de la ville ? Alors même que les défis concernant la diversité sur le marché du travail, dans l’enseignement ou sur le marché du logement sont encore gigantesques…

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