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Chronique électorale: où est l’extrême droite ?

Henri GOLDMAN

À Dison, à côté de Verviers, le Parti populaire a glané 12 % des voix et décroché 3 sièges. Et ailleurs ? Ailleurs, rien. Ni à Bruxelles ni en Wallonie, l’extrême droite ne décolle. Le phénomène est unique en Europe occidentale. Partout autour de nous – en Flandre, en France, aux Pays-Bas, en Allemagne – des formations d’extrême droite se sont installées dans le paysage politique et des partis de la droite classique leur courent derrière pour conserver leurs électeurs. L’extrême droite se nourrit partout d’un désespoir social qui se retourne contre « les autres » : les migrants et leurs descendants. À certains endroits – dans le Nord/Pas-de-Calais et dans la banlieue parisienne, ou dans le Zeefhoek à Anvers – des quartiers entiers ont basculé d’un seul coup d’un vote communiste ou socialiste vers un vote FN ou Vlaams Blok. Mais rien de tel ne s’est produit chez nous.

Or, le désespoir social n’est pas moindre en Wallonie tandis que les « étrangers » sont massivement présents à Bruxelles, considérée comme la ville la plus cosmopolite d’Europe par une étude récente de l’Organisation internationale pour les migrations. Le revenu par tête est nettement plus bas en Wallonie et à Bruxelles qu’en Flandre. Le taux de chômage y est plus élevé. Il suffirait, dit-on parfois, d’un démagogue un peu plus doué que Féret ou Modrikamen – ou que Destexhe – pour que la sauce prenne. Mais si le terreau était effectivement fertile, la fonction aurait créé l’organe et un tel leader aurait surgit depuis longtemps. Alors ?

Mon hypothèse est qu’il manque en Wallonie et à Bruxelles un ingrédient indispensable à l’émergence d’une extrême droite classique : la possibilité d’un nationalisme ethnique qui puisse être exalté. Or il n’y a en Wallonie et à Bruxelles aucun mythe national mobilisable, aucune identité collective exclusive, aucune grandeur passée dont on pourrait avoir la nostalgie, aucune culture nationale séculaire dont on tirerait fierté pour la projeter dans l’avenir. La construction d’un peuple wallon est indissociable de la construction de sa classe ouvrière, avec ses strates flamandes, puis italiennes, polonaises, grecques, espagnoles, portugaises… À Bruxelles, la souche brusseleer, qui est déjà métisse, est aujourd’hui complètement submergée par d’autres alluvions issues de l’immigration. Au point que, dans la capitale, le « grand remplacement » [des Européens de souche par des basanés], dont la perspective donne des boutons à Éric Zemmour, est déjà une réalité, et on ne s’en porte pas plus mal.

Cette absence de débouché ne signifie pas que, dans des régions encore bien malades sur le plan économique, un vote « anti-système » n’ait pas besoin de s’exprimer. C’est sans doute là qu’on trouvera l’explication du score impressionnant du PTB en Wallonie et à Bruxelles, tandis qu’en Flandre, sa base historique, sa progression est beaucoup plus modeste.

Je l’avais évoqué dans ma chronique électorale précédente : c’est probablement du côté du PTB que la distance entre l’idéologie du parti – qui s’assume « marxiste » sans tourner autour du pot – et les sentiments de son électorat est la plus grande. Un vote PTB est aujourd’hui le seul vote disponible et désormais crédible pour dire « foert » en donnant un grand coup de pied dans la fourmilière des installés. Personne ne peut imaginer qu’il s’agisse d’un vote d’adhésion pour le « marxisme ». En septembre 2016, un sondage RTBF/La Libre/Dedicated sur la possibilité d’étendre le droit de vote des étrangers au-delà de l’échelon local révélait que 80 % des électeurs PTB étaient opposés à cette proposition, en Wallonie comme à Bruxelles, soit plus que les électeurs MR (78 et 70 %)[1]. Sur ma page Facebook, j’avais alors commenté ainsi ce sondage : « La conclusion qui se dégage est paradoxale : les nouveaux électeurs du PTB apparaissent sensiblement plus hostiles aux étrangers que la moyenne des électeurs. Cette hypothèse ne me semble pas absurde. Si l’antiracisme des militants PTB ne doit plus être démontré, on ne sait rien du cocktail de motivations de cette masse de nouveaux électeurs qui se portent aujourd’hui sur le PTB en tant que seul parti protestataire disponible. Pour en faire des électeurs durablement ancrés à gauche et, notamment, acquis à l’idée d’une véritable égalité des droits de tous les résidents, il y a encore du travail. »

Cette analyse éclaire sous un autre jour les réticences du PTB à entrer dans des majorités. Il y a bien sûr, comme il l’affirme, des exigences programmatiques qui doivent être rencontrées et la crainte de ne pas peser suffisamment. Mais les dirigeants du PTB sont parfaitement conscients de la fragilité de leur électorat. Il leur faudra encore bien quelques années pour le consolider et, si c’est possible, le transformer en base électorale solide. Une participation au pouvoir prématurée pourrait mettre en péril ce travail de fond.

Mais, en même temps, le besoin d’alternatives à gauche est criant et il y a des opportunités à saisir aujourd’hui qui ne se reproduiront peut-être pas de sitôt. Peut-on résoudre ce dilemme ?

 

[1] Les chiffres des électeurs des autres partis en Wallonie et à Bruxelles : CDH : 69 et 68% de refus, PS : 71 et 52%. Écolo : 62 et 33%. Le chiffre des électeurs bruxellois d’Écolo confirme leur très grande ouverture à la société multiculturelle.

Henri GOLDMAN

rédacteur en chef de "Politique"


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