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Politique Archives N°60
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De nouvelles règles pour un système politique bloqué

Rédaction

Selon les derniers sondages, la Flandre comptera après les élections deux partis pesant environ 20%, deux environ 15%, deux plus ou moins 10%, et encore un petit qui passera juste au-dessus du seuil d’éligibilité. Une ribambelle de nains devra déterminer quelle majorité gouvernementale tripartite ou même quadripartite sera encore possible. Jamais un tel éparpillement n’avait encore été constaté ; il menace de frapper le système d’impuissance, principalement parce que presque tous les partis considèrent que ce n’est pas la politique qui est l’enjeu de leur fonctionnement, et donc des élections, mais bien leur existence à chacun. On n’en sortira qu’en changeant drastiquement les règles du jeu. C’est vraiment particulier : que l’on s’adresse à n’importe quel représentant de la société civile, il sera positif à propos de l’actuel gouvernement flamand. (…) On pourrait dire que ce n’est pas très difficile quand on a un trop-plein d’argent en raison d’une loi de financement généreuse, mais le résultat est là : c’était en fin de compte un bon gouvernement. Et en même temps, il n’obtient absolument pas le résultat électoral attendu. La formule politique traditionnelle selon laquelle une bonne politique est automatiquement récompensée par l’électeur a fait son temps.

Érosion

Il y a tout juste une génération, le CVP de l’époque obtenait relativement facilement entre 30 et 40% des suffrages. Le temps d’une génération et la démocratie-chrétienne a perdu environ la moitié de ses voix. C’est en fait étrange : en raison de sa longue participation durant des décennies au gouvernement, ce parti peut à bon droit se présenter comme l’un des architectes principaux de la transformation de la Flandre d’une société rurale sous-développée et pauvre en l’une des cinq régions les plus riches au monde. L’explication ne se trouve pas uniquement dans l’érosion, due à une participation quasi permanente au pouvoir, ni dans une soi-disant chute de la qualité du personnel politique. Les autres partis traditionnels piliers de l’État, socialistes et libéraux, encaissent en effet les mêmes coups, après huit ans de résurrection violette. Les réalisations pourtant plus que satisfaisantes de ces partis ne séduisent plus l’électeur ; ce qui le touche ce sont les choses qui ne vont pas, que ceci soit ou non la réalité. La relation entre l’électeur et le parti traditionnel s’est modifiée en profondeur au cours des trente dernières années. Auparavant elle était comme celle du travailleur avec son usine : un attachement profond entre l’entreprise et le salarié, une solidarité forte avec le management. Cela conduisait en général à une approche attentive au moyen et au long terme. Un résultat annuel décevant était regrettable, mais tant que les données fondamentales de l’entreprise étaient convenables, tant que la pérennité de l’usine était assurée et que l’on pouvait s’attendre à du profit à terme, on pouvait digérer les contretemps. L’ambition était de travailler dans la même entreprise jusqu’à la pension. C’est aussi de cette manière que l’on votait pour les partis traditionnels : on leur restait fidèle, dans les bonnes comme dans les mauvaises périodes, tant qu’existait la perspective de voir se réaliser les objectifs à plus long terme. Ce modèle a été remplacé par une société d’actionnaires. Le lien affectif entre l’électeur et le parti est rompu. Le résultat à long terme doit faire place à la perspective virtuelle d’un gain dans le prochain trimestre. Le comportement électoral est plus déterminé par les rumeurs et les histoires dans le journal et surtout à la télévision que par la disposition de l’électeur à investir lui-même dans son propre parti. Aujourd’hui l’électeur-actionnaire est plutôt volatil, recherche le gain à court terme. Avant la politique était une affaire d’organisations et de piliers qui avaient également un grand lien émotionnel avec leurs membres-électeurs. Le résultat en termes de conquêtes sociales, de salaire, de hauteur des impôts et de niveau d’infrastructure pour l’individu était lié à la victoire que son pilier remportait. (…) Le politicien était le chef d’entreprise-propriétaire du pilier, aujourd’hui il est le manager temporaire d’une association électorale d’électeurs-actionnaires occasionnels et temporaires, qui laissent souvent leur comportement électoral être guidé par les nouvelles du jour : une dispute au sein du parti est signe d’une attente plus longue pour un gain, et donc on vend. Des partis comme le Vlaams Belang et la Liste Dedecker font miroiter des perspectives spectaculaires mais virtuelles de gains et sont immédiatement récompensés pour cela par l’électeur-actionnaire. Ils sont devenus les fonds de placement du paysage politique, tandis que les entreprises politiques solides traditionnelles sont de plus en plus mises sous pression. (…)

Élites

Un autre constat : la pilarisation, en tout cas au plan politique, a définitivement disparu. Le temps où les organisations sociales ou les autres mouvements associatifs avaient encore un impact sur le comportement électoral de leurs membres est terminé. Cela explique d’ailleurs pourquoi, en dépit d’une évaluation positive de ce gouvernement par à peu près tous les ténors de la société civile, les différents membres de ces organisations vont quand même voter autrement. (…) Le défunt économiste J.K.Galbraith soulignait cette loi sociologique : les gens qui ont encore tout à réaliser sont plus enclins à s’organiser ensemble, à avoir une perspective à long terme et à croire en l’avenir. Ils sont convaincus que, même si leur situation économique n’est pas florissante, l’avenir sera meilleur et ils croient dans leur élite pour les conduire vers cet avenir. Mais s’ils ont plus ou moins atteint le niveau de leurs attentes, ils craignent de perdre ce qu’ils ont construit, quittent le groupe pour leur propre cocon sécurisé, qui doit être défendu contre celui qui le menace, ou maintenant celui qui vit au sud de la frontière linguistique ou qui vient d’un pays lointain pour s’établir dans nos villes. (…) Ils reprochent à l’élite de ne plus être en mesure de leur offrir un nouvel espoir ou des alternatives. Plus fort, qu’elle n’est même plus en mesure de défendre leurs droits acquis. Tout ce que nous avons va de soi, est un droit acquis que nous avons construit, tout ce qui ne va pas ne relève pas de notre responsabilité mais est dû uniquement à des pouvoirs publics défaillants. C’est une mentalité où l’élite sociale est décriée et n’a plus la capacité de guider une plus large masse. C’est dans cette mentalité que le vote de protestation pousse comme une mauvaise graine, aux dépens de celui qui doit prendre une responsabilité. Le Vlaams Belang en est l’exemple typique : les premiers foyers de croissance se trouvaient dans des quartiers défavorisés des grandes villes, abandonnés par les jeunes ménages à deux salaires. La ville a été abandonnée aux Belges âgés et pauvres, qui y cohabitaient avec des familles allochtones jeunes et tout aussi pauvres. L’abandon et les chocs culturels, combinés avec une cohabitation difficile et une négligence totale pour cette problématique de la part des partis traditionnels, ont donné longtemps des ailes au Vlaams Belang. (…) La récupération, l’exagération, et le parasitage de toute forme de mécontentement social ont été élevés au niveau d’une forme d’art par le Vlaams Belang au cours des vingt dernières années jusqu’à ce qu’ils percent même dans des communes où l’apparition d’un allochtone provoquerait un attroupement pour le regarder. La dynamique de la Liste Dedecker est comparable : ici aussi c’est le vote protestataire qui se regroupe, l’expression du petit homme agacé, dont les solutions «de bon sens» sont niées systématiquement par un establishment qui n’a soi-disant aucune attention pour les besoins réels de la société et qui ne pense qu’à lui-même. Dedecker illustre bien la volatilité du public électoral : auparavant on n’avait jamais vu d’entrepreneur politique arriver à de tels résultats, sans autre capital que sa propre personnalité. Jean-Pierre Van Rossem devait se contenter d’avoir quelques pour cent ; Dedecker lui est arrivé tout seul, selon les sondages, à jouer dans la même division que les trois partis classiques, qui observent cette évolution avec désespoir.

Démocratie

Le modèle belge a été, de 1830 jusqu’à nos jours, un modèle de pacification. Même si auparavant les contrastes étaient bien plus grands et s’ils provoquaient un mécontentement social et des protestations de rue d’une plus grande ampleur, chaque fois en définitive on arrivait à une solution dans le cadre d’un compromis. La démocratie c’était une différence d’opinions organisée, qui trouvait son aboutissement dans la négociation et une prise en considération d’intérêts différents respectés de part et d’autre. (…) Ce qui est vraiment paradoxal, c’est qu’aujourd’hui il n’y a plus de protestation de rue organisée et massive (…), mais il y a un murmure permanent de milliers et de milliers de voix individuelles qui, par internet et d’autres canaux, influencent le débat public par leur bile et leur vinaigre. La foi dans une différence d’opinions organisée et dans le compromis est menacée par une mentalité de «il n’y a que notre solution, et celui qui pense autrement est, au mieux, un parfait idiot». Comme le soulignait récemment Walter Pauli, cela va de pair avec une assertivité et un durcissement souvent incroyables dans le débat. Le respect, voire l’empathie, pour les autres points de vue sont remplacés par la culture de celui qui a raison, où les injures et le dogmatisme ont pris la place des arguments, et où tout ce qui peut être dit doit être dit. Ce durcissement des comportements ne vaut pas seulement pour la politique, mais aussi pour tous les domaines de la vie sociale, depuis le contenu des programmes TV populaires jusqu’au énième cas de comportement agressif dans la circulation. C’est la culture du bras d’honneur qui menace de devenir dominante.

Changement

La conséquence de cette évolution est que le terrain de jeu devient de plus en plus petit : alors qu’auparavant les trois partis traditionnels représentaient ensemble sans effort une majorité des deux tiers, ils doivent tout doucement faire attention à pouvoir encore représenter, à trois, la moitié de l’électorat. Cela conduit alors également à vider de son contenu un des mérites essentiels de la démocratie : la capacité d’alternance, de changement. Parce que la formation d’une majorité avec le Belang est impossible et qu’elle est particulièrement difficile avec Dedecker, les trois partis classiques sont contraints d’établir des accords de plus en plus contre nature. Alors qu’auparavant on avait des majorités rouges-romaines ou bleues-romaines, avec une ligne claire et une opposition tout aussi nette, ce système est devenu progressivement impossible. À l’exception de la violette, qui a été le dernier mouvement clair d’alternance, les trois sont maintenant liés les uns aux autres quelle que soit la formule. (…) Auparavant cela n’avait lieu qu’en cas de nécessité absolue, par exemple lorsqu’une majorité des deux tiers était nécessaire pour une réforme de l’État. Maintenant on n’a plus le choix, rien que pour gouverner normalement. Mais une telle tripartite conduit à une politique imprécise et empêche de mettre en œuvre une ligne claire. Au niveau flamand il y a encore assez d’argent pour permettre de donner raison à chacun, mais au plan fédéral cela conduit à l’immobilisme et à l’indécision. Au lieu d’aboutir à des choix politiques clairs, la politique est devenue un cas d’école de catenaccio, du football destructeur dont le seul objectif est d’empêcher que l’adversaire politique n’ait de chances de scorer. Ce qui devient à son tour un terreau pour la croissance de l’anti-politique et des voix de pure protestation. Il n’y a jamais eu d’exemple aussi manifeste que les deux années écoulées au niveau fédéral, où la non-décision et le fait de se faire des clés de bras les uns aux autres a été élevé au rang d’une forme absolue de gouvernance. En même temps, on continue à être condamné à poursuivre avec les autres et il n’y a aucune perspective d’alternance dans l’exercice du pouvoir. (…) C’est le énième paradoxe : les électeurs mécontents, en quête d’une politique plus claire et radicale qui doit refléter le plus possible leurs certitudes d’avoir raison, divisent leurs voix et créent ainsi un paysage politique plus fragmenté que jamais.

Les partis

Les électeurs-actionnaires sans cesse en mouvement, qui en sont venus à représenter plus de 30% de l’électorat, occasionnent encore d’autres effets secondaires. Alors que les politiciens osaient autrefois prendre des mesures impopulaires mais nécessaires, sachant qu’ils ne seraient jamais complètement lâchés par leur arrière-ban, il y a aujourd’hui une véritable panique et une angoisse de provoquer au minimum un choc électoral. L’importance de la formation de l’image publique, surtout au niveau de la télévision, en est dès lors venue à croître de façon exponentielle au cours des trente dernières années. En plus de cela, la radio, internet, et la télévision ont créé une économie de l’information 24 heures sur 24, qui ne laisse plus aucun répit aux politiciens. Du talk-show matinal jusqu’à celui du soir, les nouvelles tombent de façon ininterrompue. Ce qui renforce une évolution où les joueurs individuels de haut niveau deviennent de plus en plus importants que le capital d’idées – on n’ose plus du tout parler d’idéologie – de leur parti. La rue de la Loi est ainsi réduite à un maximum de vingt figures de haut niveau, tandis que le reste peut se contenter de ronds de carottes et d’essayer de rester suffisamment sage pour pouvoir occuper une place éligible la prochaine fois. C’est le cas de la Liste Dedecker qui est le plus frappant à cet égard, puisque son président-fondateur se rend compte lui-même qu’il n’a pas intérêt à foncer au volant dans un arbre sans quoi un petit 20% des voix flamandes devient à nouveau disponible. Car plus personne ne voterait alors encore pour «son» parti. L’électeur capricieux en arrive aussi à ce que pour les partis politiques leur propre survie soit devenue le plus grand enjeu. La gaffe récente du président de l’Open-VLD, Bart Somers, est tout à fait caractéristique de cette évolution : ce ne sont plus l’approche politique ou la vision qui priment mais le pur combat pour la survie, où tous les moyens sont bons. (…) Même s’ils en sont conscients, les politiciens sont aspirés sans merci dans cette horloge infernale. Plus l’électeur les force à s’occuper de leur propre survie, plus ils se font sanctionner par ce même électeur. Leurs gesticulations désespérées sont bien sûr la preuve que «ces gens à Bruxelles ne s’occupent que d’eux-mêmes» et qu’ils ont perdu toute préoccupation pour ce qui vit dans la société. Pourtant il faut constater sur un plan purement mathématique que le reproche de voir des gens se concentrer uniquement sur l’occupation de postes leur procurant un bon revenu est plus fondé en ce qui concerne les partis anti-establishment que les partis traditionnels. L’ironie de la situation est que c’est justement au Vlaams Belang et à LDD que siègent les parlementaires les plus inactifs et les plus incompétents, à l’exception de quelques dirigeants. Pour en finir avec les politiciens traditionnels, l’électeur envoie au parlement des gens qui évoluent encore plus mal dans tous les domaines que ceux à qu’on veut envoyer balader.

Le vote obligatoire

Ce serait un peu naïf de croire que cette lame de fond sociétale va pouvoir être modifiée avant le 7 juin. Ni la culture du contentement, ni le désaveu de l’élite et du compromis, ni le mécontentement social ou le durcissement de la société ne peuvent être anéantis demain par un coup de baguette magique. (…) Mais on peut certainement faire une tentative pour en revenir à une politique du compromis et du plus long terme, une politique qui en même temps favoriserait une ligne plus claire et fournirait à nouveau une possibilité d’alternance au pouvoir. La seule manière d’y arriver c’est de changer les règles. Ainsi, l’abolition du vote obligatoire pourrait-elle contribuer à ce que les voix purement anti-politiques perdent du poids. Cela encouragerait les politiciens à motiver les gens à aller voter au lieu d’essayer anxieusement, comme aujourd’hui, de les empêcher de voter contre eux. (…) Il n’y a rien d’antidémocratique à remplacer l’obligation de vote par le droit de vote ; par contre c’est vraiment du paternalisme que de vouloir rendre les gens heureux contre leur gré. Les nombreux États européens disposant d’un État social développé et du droit de vote à la place de l’obligation de vote prouvent que ce système ne conduit pas nécessairement à une sous-représentation des intérêts des classes sociales les plus défavorisées. Le carrousel infernal des combats de survie se succédant de plus en plus rapidement doit cesser. Des élections ayant lieu en même temps à tous les niveaux, avec l’obligation pour les candidats de siéger effectivement dans l’assemblée pour laquelle ils font acte de candidature, mettrait fin à une suite incessante de changements de fonction et à une incertitude quant à savoir qui est chargé de quoi. Mais cela donnerait surtout enfin un espace-temps à la classe politique où même des décisions impopulaires visant le moyen ou long terme pourraient être prises. (…) Enfin, nous pourrions penser à un mode de scrutin majoritaire. Dans les pays qui y ont recours, comme la Grande-Bretagne et les États-Unis, on voit encore une alternance au pouvoir. Le jour où Obama est entré à la Maison Blanche, il y a eu un vrai changement et le pouvoir précédent a disparu à la minute même par la porte de derrière. Jusqu’à ce qu’Obama lui-même voie une autre politique lui succéder. Il y a une politique claire, une alternative claire dans l’opposition, le citoyen décide et reçoit ce qu’il a demandé. Dans notre pays le terrain de jeu politique réduit ne conduit qu’à encore moins de choix politiques, moins de clarté, et au maintien perpétuel et ennuyeux de l’immobilisme et du statu quo. Mais ne nous faisons pas d’illusions : la Belgique politique ne fait de grand pas en avant que lorsqu’on se trouve au bord du précipice. (Ce texte est paru le 9 mai 2009 dans De Morgen) Texte traduit du néerlandais par Jean-Paul Gailly.

Mots-clés : Flandre

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