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«Au nom des valeurs universelles…»

Hugues LE PAIGE

Les «foulards islamiques» brouillent nos repères quand la libération des femmes croise le besoin de reconnaissance de la diversité culturelle, source de dignité des populations issues de l’immigration.

Pourquoi aujourd’hui? Pourquoi, en si peu de temps, les foulards «islamiques» se sont-ils multipliés dans nos rues? Pourquoi des antiracistes féministes, y compris des musulmans, refusent-ils que l’acceptation des différences ne se fasse sur le dos des femmes? Pourquoi des féministes antiracistes, y compris des musulmanes, refusent-elles que l’invocation du droit des femmes ne serve à stigmatiser toute une communauté? Pourquoi toute cette confusion où s’opposent tant de ceux et celles qui habituellement font cause commune? Le temps de l’émancipation n’est pas linéaire. Celle-ci ne progresse pas au même rythme dans tous les domaines. La libération des femmes croise aujourd’hui le besoin de reconnaissance de la diversité culturelle, source de dignité des populations issues de l’immigration, et ce croisement brouille tous les repères. Ce n’est pas la première fois qu’il en est ainsi. Les peuples dominés ne seraient pas dans cette position s’ils n’avaient pas accumulé des «retards» dans de nombreux domaines. Celui du développement économique, bien sûr. Mais aussi celui de l’éducation, avec tous ses corollaires. A l’époque de la colonisation, cette cascade de «retards» a pu donner bonne conscience à ceux dont le premier mobile était tout de même l’exploitation (certains disaient: le pillage) des ressources. En contrepartie, les sociétés développées apportaient «la civilisation»: l’éducation et la santé pour tous, mais aussi la vraie religion ou, variante moderne, les droits de l’homme et les «valeurs universelles». De bonne foi, la gauche européenne a longtemps soutenu l’entreprise coloniale. A ses yeux, les peuples colonisés étaient d’abord les victimes de leur propre arriération. S’ils voulaient accéder au progrès humain, ils devaient s’arrimer à l’Europe, où un capitalisme métissé des idéaux de 1789 avait succédé à la féodalité. En quelque sorte, mieux valait accepter la domination coloniale pour profiter de toutes les avancées sociales et démocratiques de la métropole plutôt que de briguer une indépendance qui mettrait les peuples du Sud sous la coupe de dirigeants archaïques. C’est ainsi qu’on a vu la France combattre au nom des Lumières le FLN algérien et ses «fellaghas» barbares qui coupaient le nez des fumeurs au nom de la rigueur islamique. Pour les myopes et les borgnes, il était juste de s’opposer à l’indépendance des peuples «au nom des valeurs universelles». Un moment, le chemin d’émancipation des peuples arabes a donné l’impression d’emprunter à l’Europe une vague inspiration socialiste en l’accommodant à la sauce méridionale. Avec l’échec final du «progressiste» Nasser et la dérive criminelle du «laïc» Saddam Hussein, une idée fit son chemin: le monde arabe n’a rien à gagner à vouloir singer une modernité occidentale plaquée du dehors et qui l’asservit culturellement comme un nouvel avatar du colonialisme. Il lui faut d’abord retrouver ses racines détruites par l’acculturation et renouer avec une «islamité» qui était sur le point de devenir contingente, pour pouvoir éventuellement ensuite, et sans garantie d’ailleurs, évoluer à partir de là. Quitte pour cela à revenir loin en arrière sur la ligne sinueuse du temps.

Habillage commode

Ceux-là nous disent: «Nous ne croyons pas à vos prétendues «valeurs universelles». Elles ne sont qu’un habillage commode de votre volonté de domination. D’ailleurs, vous n’y croyez pas vous-mêmes.» Les droits de l’homme? Est-ce en leur nom qu’un grand peuple d’outre-Atlantique pratique toujours la peine de mort? La démocratie? Mais n’en étaient-ils pas déjà pénétrés, nos socialistes qui refusèrent longtemps le droit de vote aux femmes comme nos libéraux flamands qui le refusent aujourd’hui aux étrangers? L’état de droit? Est-ce en son nom que des grands d’Europe, en Italie et en France, ont pu se bétonner une impunité judiciaire sur mesure? La «neutralité du service public»? Qu’en pensent les Britanniques, pourtant guère moins démocrates que nous, qui ne sont nullement gênés d’être verbalisés par des policiers sikhs portant le turban? L’égalité des sexes? Est-ce en son nom que la commission des experts qui vient de se constituer sous la présidence du professeur Rifflet pour «réfléchir aux droits, valeurs et libertés qu’un Etat démocratique doit garantir à tous ses citoyens» ne compte qu’une femme sur vingt-quatre membres? L’égalité des peuples? Est-ce en son nom que tout un continent crève du sida faute de soins impayables et pourtant disponibles? Devant tant d’inconséquence, voire de duplicité, il est difficile de convaincre le monde entier qu’il existerait des valeurs universelles a priori dont quelques peuples cooptés seraient les vestales. Elles sont pourtant au coeur de tout projet émancipateur qui vise à unifier l’humanité en rompant avec l’esprit de tribu et la loi de la jungle. Mais pour que les valeurs auxquelles nous sommes attachés deviennent un jour vraiment universelles, il faudra que, dans leur promotion, nous respections quatre règles: 1. Eviter de faire passer pour des valeurs universelles ce qui relève manifestement d’un particularisme culturel; 2. Avant de songer à les exporter, les respecter soi-même de façon intransigeante, et prêcher d’exemple; 3. S’interdire de les mobiliser dans la défense d’intérêts particuliers, surtout s’il s’agit des siens propres; 4. Sauf dans des cas exceptionnels (quand il s’agit de prévenir des séquelles physiques ou psychiques irréparables), s’interdire de les imposer par la force sous peine de les discréditer et de provoquer un choc en retour.Nous savons bien, avec Lacordaire, «qu’entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui libère». Mais si la loi est écrite par le fort pour contraindre le faible, elle n’atteindra jamais ce but. Avec notamment Roland de Bodt («L’Europe entre réforme et contre- réforme»), Claude Wachtelaer («Mésentente européenne»), Philippe Marlière («France: un communautarisme majoritaire»), Philippe Grollet («Les deux facettes de la laïcité»), Jean-Pierre Schaub («Un laïque en prison»), Edouard Delruelle («Morale laïque et éthique philosophique»), cercle maçonnique interobédentiel Bartholdi, («Franc-maçonnerie et politique»), Jean-Jacques Viseur (CDH) («Le combat de la laïcité organisée touche à sa fin»), Henri Simons (Ecolo) («La laïcité n’est pas une réponse à la religion») et Denis Stokkink (PS) («Un imam ne peut être l’égal d’un bourgmestre»)…

Mots-clés : La libre Belgique

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"

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