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Politique Le fil
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La cuisse de Jupiter

Albin WAGENER

La France vit, nous dit-on, une période historique. Disons que politiquement, c’est surtout la Ve République qui en traverse une. Nous assistons, qu’on l’encourage ou qu’on le pleure, à une reconfiguration du paysage politique et à un éclatement de la logique des partis et des mouvements autour de deux axes d’opposition : droite et gauche d’un côté, mondialisation et souverainisme de l’autre, pour le résumer de manière brève et nécessairement imparfaite.

Quoi que l’on pense du résultat sorti des urnes concernant les élections législatives de 2017 dans l’Hexagone, il y aura un avant et un après. L’avant, ce sont les conditions qui ont conduit successivement à l’échec des promesses des valeurs de droite, avec Nicolas Sarkozy, puis de gauche, sous François Hollande, avec l’adoption unanime d’une sorte de « social-libéralisme » qui a réussi à traverser les clivages traditionnels.

D’une certaine manière, la force du nouveau président de la République a été assez étonnante : renvoyer ce vieux et artificiel clivage dans les roses en affichant les couleurs du libéralisme, sans risquer de décevoir sur le terrain des valeurs. Politiquement, dans un pays aussi attaché au bipartisme que la France, c’est un véritable tour de force. Certes, les économistes attentifs relèveront que les propositions programmatiques de Macron sont au mieux un hommage attendri aux coups de butoir libéraux des années 80 anglo-saxonnes, au pire une application de politiques destructrices qui ont prouvé ailleurs qu’elles contribuent à renforcer la concentration des richesses dans les mains des plus fortunés et à appauvrir les autres, et qui ne croient désormais plus en l’entourloupe théorique du trickle down, qui théorise le fait que plus les riches s’enrichissent, plus ceux-ci seront enclins à financer, directement ou indirectement, les classes sociales modestes ou paupérisées.

A propos de quelques bizarreries…

Au-delà de ces questions économiques dont je choisis ici de ne pas débattre, le jeu politique des législatives présente des bizarreries pour le moins étonnantes. D’un côté, plus d’un tiers des candidats de la République en Marche, le parti politique d’Emmanuel Macron, n’a aucune expérience de la vie politique. Les deux autres petits tiers ne sont pas l’incarnation du renouvellement espéré. Dans le même temps, le gros tiers restant risque d’être confronté à quelques déconvenues parlementaires, notamment en ce qui concerne la vie politique de l’Assemblée nationale, faite de travaux ingrats ou de pressions lobbyistes. Dans tous les cas de figure, l’obtention d’une majorité parlementaire risque au mieux d’adouber une masse de députés godillots qui pourraient voter tout un ensemble de lois sans exercer l’esprit critique cher aux démocraties, le doigt sur la couture du pantalon et la tête dans les étoiles de leur charismatique leader. Au pire d’exposer la République à un funeste dessein, à savoir celui de n’avoir pour seule opposition politique plus que les extrêmes de l’échiquier politique traditionnel, ceux-là mêmes qui se sont particulièrement bien portés pendant la dernière campagne présidentielle.

Pourtant, y a-t-il vraiment péril en la demeure ? Après tout, depuis l’apparition de la concomitance entre les élections présidentielles et législatives, l’acquisition d’une majorité parlementaire prête à voter n’importe quoi pour son président est la règle. C’était le cas pour Nicolas Sarkozy, et peut-être un peu moins pour François Hollande, tant la culture de courants du Parti socialiste a percolé jusque sur les bancs de l’Assemblée nationale. Pourquoi serait-ce donc pire pour les futurs élus macronistes ? Non, ce ne sera pas pire, ni meilleur. Du point de vue institutionnel, nous serons dans une forme de reposante continuité. Mais là n’est pas vraiment la question, celle-ci réside plutôt dans les causes de la victoire de la République en Marche.

Pour comprendre la situation peut-être faut-il observer la manière dont s’est déroulée la campagne des législatives sur le terrain et la manière dont les échéances présidentielles ont provoqué d’innombrables réveils des consciences politiques, entraînant par là-même autant de multiplication de candidatures, avec des différences parfois incompréhensibles entre les programmes des uns et des autres, sinon inexistantes. Ainsi donc, pour ne citer que cet exemple, la République en Marche elle-même a investi des candidats chargés de porter haut les couleurs de la fameuse Macronie, tout en laissant émerger dans son sillage des candidatures indépendantes. Une sorte de course pour le moins absurde au « moi aussi, je veux en être » qui trahit à la fois l’excès d’enthousiasme amateuriste provoqué par la personnalité d’Emmanuel Macron et les espoirs qu’il suscite légitimement, mais également une difficulté à contrôler par le biais d’une structure politique établie la manière dont les candidatures s’organisent sur le terrain. Pis encore, des candidats de partis concurrents se réclamaient eux aussi de la majorité présidentielle, se déclarant capables de contribuer à cette fameuse politique libérale trans-partis et avides d’obtenir une part de ce nouveau gâteau politique. Dans certaines circonscriptions, on cherchait désespérément le logo du Parti socialiste voire sa simple mention sur les professions de foi de candidats curieusement inspirés, soit par malveillance politicienne, soit par l’authentique adhésion politique et volonté de faire partie d’une opposition vigilante et critique au sein d’une majorité présidentielle. Après tout, pourquoi pas ? Dans une nouvelle configuration, pourquoi ne pas faire de nouveaux calculs ?

Décrépitude du débat démocratique

Tout simplement parce que les calculs politiques ne rendent pas justice à ce qu’est le jeu démocratique, et à ce que nous sommes en droit de pouvoir en attendre. Tout simplement parce que les citoyens eux-mêmes, parfois en crise de confiance avec les appareils politiques traditionnels, font la politique eux-mêmes, sur le terrain, en s’impliquant dans des actions solidaires, culturelles, coopératives et écologiques concrètes, par exemple. Associations de quartier ou petites municipalités rompues aux exemples de démocratie participative efficace et sincère : une multitude d’acteurs se sont désintéressés de la politique telle qu’ils la perçoivent pour revenir à un exercice citoyen et sereinement militant du politique au quotidien. On annonce donc la fin des partis traditionnels, la preuve serait que certains candidats issus de ces partis se défaussent de leur mention ou de leur logo, regardant leur structure politique avec dégoût et compassion, comme on regarde un animal blessé en train d’agoniser sur le bord d’une route, et que l’on préfèrerait que quelqu’un d’autre achevât plutôt que de s’y atteler soi-même. Courage, fuyons les bêtes malades, et laissons la nouvelle donne politique leur accorder une balle perdue.

Au fond, la véritable difficulté réside dans l’effacement progressif de la culture du débat démocratique au sens noble du terme, soit la capacité à pouvoir exprimer des désaccords sur les valeurs et les choix de société. C’est l’effacement progressif de ce débat politique qui a entraîné deux réactions phénoménales et emblématiques : l’émergence d’un mouvement gagnant qui noie le débat traditionnel entre droite et gauche au profit d’une culture du consensus heureux, dénué de discussions sur les choix idéologiques, philosophiques et éthiques, de l’autre, la confirmation du glissement du débat démocratique vers les extrêmes, de droite ou de gauche, seules à même de pouvoir porter les inquiétudes des perdants de la mondialisation et d’une jeunesse désenchantée.

Contre Jupiter, revenir aux idées

Qu’est-ce que cela donne, concrètement ? Sur les réseaux sociaux, caisses de résonance faussées de l’entre soi idéologique, les batailles complotistes et les clashs insultants se succèdent entre des citoyens soit avides d’un consensus rétif à toute opposition de fond comme de forme, soit rageusement animés de débattre sur tout et n’importe quoi, au risque de faire de l’opposition une auto-caricature destructrice. Que l’on soit d’accord ou non avec la politique de Macron, là n’est plus le problème. Il s’agit de mettre l’énergie nécessaire à la reconstruction d’espaces de débat démocratique qui permettent l’expression du désaccord dans le respect de chacun, sans pour autant s’accuser mutuellement d’aigreur, de complotisme ou encore de désenchantement inutile. L’opposition entre droite et gauche a un réel sens et se base sur des influences philosophiques et idéologiques qui se traduisent en choix de société qui ne sont pas interchangeables. Dans le même temps, l’enthousiasme de ceux qui pensent que l’on peut essayer de dépasser ce clivage est légitime, mais ne le dépassons pas en feignant de ne pas comprendre ou voir les conséquences, directes ou indirectes, d’un libéralisme de fait qui, qu’on le veuille ou non, est bel et bien aux commandes de l’État français pour le moment, dans sa doctrine comme dans ses choix politiques. Ce libéralisme n’est pas une mode, ni un gros mot appliqué sur des choix plus simples que cela. En politique, rien n’est simple et l’histoire des idées a encore un sens. Ce libéralisme, ici jupitérien et ostensiblement post-politique, est une doctrine politique réelle, à laquelle on peut ou non choisir d’adhérer, qui maquille en inconscience de classe des mesures qui auront nécessairement pour effet de ne pas résoudre les problèmes de précarisation galopante qui traversent nos sociétés, chez les chômeurs, les jeunes, les travailleurs intermittents… Dans l’attente, ayons au moins la dignité de ne pas enterrer trop vite le débat : nous avons par trop oublié qu’il constitue la pierre angulaire de la vie démocratique, une vie que l’on considère trop souvent pour acquise, au risque de ne plus vouloir voir qu’elle porte des valeurs pour lesquelles nous n’avons pas fini de lutter, d’où que l’on parle.

Mots-clés : DémocratieFrance

Directeur Général de Cleverance, Enseignant-Chercheur en Sciences du Langage (Université de Nantes - CoDiRe)

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