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Politique Archives N°97
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La femme est l’avenir du maçon

Rédaction

En 2016, l’atavisme de la franc-maçonnerie reste d’actualité… au détriment d’une moitié de l’humanité. Ce conservatisme, fruit de la « tradition », reste une contradiction majeure d’une institution qui se dit pourtant grande défenderesse du triptyque révolutionnaire « égalité-fraternité-liberté ».

Tu me permettras,chère Maria Deraismes, de te tutoyer et de prendre, pour signer ce texte, le nom d’une de tes amies et illustre contemporaine, Louise Michel. J’ai hésité un instant avant de me dévoiler en signant ce texte avant de me raviser. Je ne suis pas un personnage public, je mène une carrière d’enseignante tranquille dans une école secondaire, temple de bien-pensance laïque et je ne me connais pas d’ennemis. Mais je n’oublie pas qu’en me dévoilant aussi publiquement, je dévoile aussi un mari qui n’est pas maçon, des amis ainsi qu’une famille. Je n’ai donc pas ton courage. Toi qui, avec ton complice Georges Martin, as accompli le forfait fondateur d’un combat féministe essentiel : celui qui consista à introduire le germe de la mixité dans la franc-maçonnerie. C’était à Pecq en France, en 1882. Ton initiation et ses conséquences furent à la base de la création de celle qui reste à ce jour la seule obédience mixte dans la franc-maçonnerie mondiale : la Fédération internationale du Droit humain. Je suppose qu’en gagnant ce combat, tu n’aurais pas pu imaginer que la maçonnerie resterait, avec le clergé catholique, un des derniers bastions de l’entresoi masculin dans notre Europe des lumières. Dans le même ordre d’idée, tu n’aurais pas non plus pu imaginer que des soeurs commettent l’erreur historique consistant à singer les hommes en créant une obédience exclusivement féminine, la Grande Loge féminine. Pour être franche, ma chère Maria, j’ai perdu l’envie de m’imposer dans des aréopages masculins qui nous concèdent des autorisations de présence au gré de leurs envies de voir ou non des femmes participer à leurs travaux. Certes, nous avons gagné le droit d’assister à des tenues dans certaines loges de certaines obédiences, mais nous restons entièrement soumises à la décision de nos frères de nous y inviter et nous y restons interdites d’initiation. Le sommet de cette mascarade hypocrite étant, pour moi, la mésaventure arrivée à une de mes soeurs, interdite d’assister à l’initiation maçonnique de son fils et violemment rabrouée par un cerbère lui aboyant que les femmes n’étaient autorisées que certains jours dans les temples. Ça ne se passait pas dans le Golfe persique, Maria, mais bien en Belgique… Tu pourrais t’étonner de mon courroux et m’inviter, comme le font certains frères, à me mêler de ce qui me regarde. Après tout, les obédiences qui font le choix de la masculinité sont des organisations libres et privées. Et il m’est toujours loisible d’adhérer à une maçonnerie mixte (ce que j’ai fait) ou exclusivement féminine. Ou tu trouverais, c’est plus probable, cet argument insupportable. Car le chemin qui t’a conduit vers la franc-maçonnerie, c’est celui de la force motrice de ses idéaux : l’égalité, la fraternité et la liberté. Comment faire avancer ces valeurs fondatrices en se privant de la moitié de l’humanité ?

Un conservatisme absurde

La question m’a longtemps taraudée. Je l’ai régulièrement abordée dans des débats passionnés comme ceux que tu menais. Les réponses m’ont toujours paru indigentes et n’ont probablement pas beaucoup évolué depuis que tu questionnais, toi, Marie, ces frères qui te refusaient le droit d’être initiée. La première réponse qui revient est celle de la tradition. « Traditionnellement », le Grand Orient de Belgique (GOB) a toujours réservé l’initiation aux hommes. Cet argument est devenu définitivement caduc depuis 2010, date à laquelle le Grand Orient de France (GOF) a autorisé l’initiation des femmes. Le GOF détenteur de la tradition de la maçonnerie française est rentré dans le XXIe siècle tandis que son cousin belge continue à perpétuer les traditions d’un autre âge. Indépendamment de cette décision, je ne peux pas comprendre comment un libre-penseur peut se retrancher derrière l’argument de la tradition quand il s’agit de traiter les questions d’égalité entre hommes et femmes. Il n’est guère plus pertinent que l’imam qui justifie le port du foulard par cette même tradition. Quand l’argument de la tradition tombe, reste celui du genre. Il paraît, Maria, qu’on discute plus sereinement de sujets sérieux entre hommes. Ces hommes qui pourfendent la domination masculine dans la religion sont les mêmes qui considèrent qu’il leur est difficile d’être en loge avec des femmes. Le débat n’est pas sans importance. Le GOB, ce sont 10 000 hommes, une organisation sociale importante, avec une histoire et des combats ainsi qu’une visibilité dans la société belge. Par conséquent, une valeur d’exemple. Son refus de la mixité est donc un frein important à la promotion de l’égalité des chances entre hommes et femmes dans notre pays. Et ce conservatisme absurde disqualifie toute prise de position publique que le GOB prendrait sur des questions comme le communautarisme ou la mixité. Charité bien ordonnée commence par soi-même : que ces messieurs sortent de leur propre communautarisme avant d’aller le dénoncer ailleurs ! Là aussi, la confrontation à la réalité fut source d’indignation. Provocatrice de nature, je débattais un soir avec des frères du GOB de leur position vis-à-vis des homosexuels. Un des frères présents évoquait sa difficulté à ne pas entrer dans un rapport de séduction avec les femmes en évoquant ce besoin de se retrouver entre hommes. Outre le parallélisme évident avec le célibat des prêtres, je l’interrogeai sur la présence de frères ouvertement gays en loge et sur les rapports de séduction qui pouvaient dès lors s’y nouer entre hommes. Sa réponse, que je reconstitue à peu près mots pour mots, me laissa coi : « Ils sont évidemment admis chez nous mais il n’est pas question qu’ils la ramènent trop, je ne viens pas en loge pour me faire draguer ». Cette anecdote n’a aucune valeur scientifique et ne fait que résumer une conversation pouvant ressembler à toutes celles qui se nouent après une tenue entre les maçons dans la salle humide1. La maçonnerie n’est pas homophobe par nature et je suis certaine que ce frère porte, dans le monde profane comme nous l’appelons, les valeurs d’égalité qu’il s’est engagé à défendre et transmettre. Mais elle illustre le nonsens de cette obsession grégaire et communautariste du GOB et des autres obédiences exclusivement masculines. C’est ce profond décalage entre les valeurs qu’elles portent et le traitement qu’elles accordent à l’autre genre qui m’a éloignée des loges non mixtes. Un de mes amis, frère du Droit humain, a un jour trouvé une formule adéquate pour expliquer son appartenance à une obédience mixte : « comment imaginer faire avancer la cause de l’humanité en se privant de sa moitié ? »

Les gardiens de la tradition

Je suis consciente que ma charge sonnera aux oreilles des gardiens de la tradition comme celle d’une féministe obsessionnelle obsédée par les questions de mixité. Ces mêmes gardiens de la tradition qui se moquent des frères du Droit humain en les qualifiant de « Demi-Hommes » (faisant ainsi référence à l’acronyme de cette obédience appelée très souvent le DH). Ceux qui rappellent sans cesse que, sans leur GOB, des combats laïques comme la dépénalisation de l’avortement ou encore la création du planning familial n’auraient pu voir le jour. Cette assertion est une fable : ces combats ont été aussi gagnés grâce à des soeurs et des frères d’autres obédiences et des profanes qui n’avaient pas besoin d’être initiés pour porter des combats humanistes. Elle résume la suffisance avec laquelle les questions sont parfois traitées au sein de la franc-maçonnerie. Je suis convaincue qu’un jour les obédiences exclusivement masculines et féminines s’ouvriront complètement à l’autre genre. C’est le sens de l’histoire. Je ne peux pas imaginer qu’une organisation qui a été à la pointe de tous les combats humanistes et philosophiques depuis des siècles continue à reproduire un des symboles les plus puissants des inégalités entre humains : celui qui assoit la primauté du sexe dit fort. Et tu auras ce jour-là, Maria, définitivement gagné la partie.

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