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Politique Archives N°45
Archives

La mondialisation près de chez vous

Myriam POELMAN

La grande distribution usurpe-t-elle son pouvoir tentaculaire ? Produit emblématique de la mondialisation, est-elle en train de tout ravager sur son passage : petits commerces et salariés précaires au Nord et producteurs au Sud… ? De quelques pratiques douteuses et effets directs et collatéraux d’un secteur que rien encore n’arrête.

L’un des thèmes de l’université d’Attac, version 2006, sera la grande distribution. On semble a priori loin, ici, des grandes institutions de l’économie mondialisée. Mais le Carrefour ou l’Ikéa du coin de la rue ne sont-ils pas, tout comme le siège du FMI ou le QG d’une multinationale, des centres nerveux de la mondialisation ? Par «grande distribution», nous entendons le commerce de détail des marchandises (alimentaires ou non alimentaires) pratiqué par les grands magasins, les magasins à succursales et les grandes sociétés de vente par correspondance En Belgique, ces sociétés portent les doux noms de Carrefour, GB et Super GB, Delhaize, Cora, Colruyt, Lidl et Aldi, Traffic, H&M, La Redoute, Trois Suisses… Or commerce de détail (désigné en termes branchés par B2C pour business to consumer) ne signifie pas obligatoirement «petit commerce». Carrefour, tout comme l’épicier du coin, vend au détail. Cette notion opère une distinction entre le commerce au destinataire final (le consommateur) et le commerce entre firmes (pour les branchés : B2B pour business to business) qui représente une grande partie des échanges commerciaux dans le monde. Si le commerce de détail nous intéresse, c’est qu’il est l’intermédiaire à peu près indispensable entre les filières de production et les utilisateurs finaux : vous et moi. Quand une boulangerie achète 10 tonnes de farine à un grossiste qui les a achetées à une meunerie qui avait acheté le blé à un agriculteur, tout cela relève du commerce entre firmes (petites ou grandes). Mais pour que la filière fonctionne, il faut en fin de parcours qu’un (ou plusieurs) consommateur final achète un pain à la boulangerie. Il en va de même pour presque tous les produits «de grande consommation» (pour ce qui est des chars d’assaut, des buildings ou des satellites, le consommateur final est lui-même une entreprise ou un État et il n’y a pas nécessité d’un dispositif de commerce de détail) ; notre idée est que cette dernière étape, quasi obligatoire de la majorité des filières de production, exerce un pouvoir important sur l’ensemble de l’économie.

Un nouvel outil de pouvoir : les marges arrières

Dans la vision éthérée des manuels scolaires d’économie libérale, le distributeur de détail joue un rôle économique modeste : il met simplement à disposition du grand public les marchandises produites en amont, son bénéfice tient à la «marge», il n’a que très peu d’influence sur le type de produits vendus, et aucune sur les conditions de production. La réalité est différente. La concentration économique dans le secteur va en s’accélérant Avec y compris des cartels avérés de partage géographique de continents entre géants de la grande distribution.., et depuis au moins 50 ans, elle a conduit à ce qu’une énorme partie des ventes de détail aux particuliers se fasse par l’entremise d’un nombre limité de grands distributeurs (dans des grands magasins, ou des petits magasins appartenant de fait sinon de droit à la chaîne). Le nombre de «centrales d’achat», assurant l’approvisionnement de ces distributeurs, est plus limité encore, les distributeurs y mettant leurs forces d’achat en commun. On peut, pour l’Europe, se représenter un schéma en double entonnoir : des centaines de milliers de producteurs (en haut) vendent à des centaines de millions de consommateurs (en bas)… La toute grande partie de ces ventes se faisant au travers d’une demi-douzaine de centrales d’achat ! De ce fait, ces distributeurs et leurs centrales d’achat acquièrent une «force de marché» Dans un marché parfait (atomisé, transparent, instantané, sans frais d’entrée…), les prix et les quantités résultent «librement» du jeu aveugle de l’offre et de la demande : tous les acteurs y sont en principe égaux. La notion de «force de marché» indique qu’en dehors de ces conditions (c’est-à-dire toujours !), certains acteurs disposent d’une capacité d’influencer les prix, notamment grâce à leur taille, leur localisation ou encore l’importance éventuelle de leur produit dans un processus sans équivalent, et sont dès lors en position d’exercer une influence considérable en amont et en aval. En amont, la puissance d’une grande centrale d’achat, comme celle de Carrefour par exemple, lui permet d’imposer aux producteurs, que ce soient ceux du Tiers monde ou de chez nous, des conditions léonines sur les prix, mais aussi sur les modalités de livraison et de paiement. Un exemple frappant de ces conditions est l’imposition de «marges arrières» ; on connaît bien la «marge» (avant) qui constitue la base classique du profit dans le commerce : un produit acheté à 100 sera vendu à 120 ou à 150, la «marge» de 20 ou de 50 payant les frais, et si possible créant du bénéfice. Le principe de la marge arrière est le suivant : à la fin de l’année, la centrale d’achat contacte le producteur et lui demande gentiment qu’au lieu de lui payer les 100 convenus pour son produit, elle ne lui paie désormais plus que 80, ou 70 : cela fait donc 20 ou 30 de «marge arrière» Les études de Christian Jacquiau (Les coulisses de la grande distribution, Albin Michel, 2000) indiquent des marges arrière pouvant aller jusque 40% qui s’ajoutent à la marge classique. Bien sûr le producteur peut refuser… Mais comme bien souvent cette centrale d’achat est son seul client, que les circuits alternatifs de distribution ont quasiment disparu, refuser s’assimile à un suicide… tout comme accepter, puisque l’exigence de marge arrière ira croissant d’année en année, jusqu’à étranglement total du fournisseur, à moins qu’il ne trouve son salut dans la délocalisation… ou dans la fraude. Car les produits à prix cassés ont bien souvent un léger goût de sueur d’ouvriers chinois en quasi-esclavage, ou de poulet nourri aux boues d’épuration. Autre pression exercée en amont : les produits vendus par votre supermarché ne sont payés à leur fournisseur que 60, 90, voire 150 jours après leur achat. Ce qui signifie des millions d’euros de liquidités permanentes, permettant des placements financiers juteux : les comptes de plusieurs chaînes de grands magasins en Belgique indiquent qu’ils font plus de bénéfice avec leur banque qu’avec leurs clients ! En attendant, pour survivre, le fournisseur doit contracter des prêts ruineux auprès de banques… qui lui prêteront probablement son propre argent, déposé pour 150 jours par son acheteur !

Dommages sociaux

Les grands distributeurs voudraient présenter ces relations avec leurs fournisseurs comme une affaire privée, relevant du libre commerce entre firmes ; mais nous sommes concernés comme citoyens et comme travailleurs, vu l’impact de ces pratiques sur les conditions de travail et de salaire chez les fournisseurs, et sur le type de produits et leur qualité qu’il est désormais possible de produire et d’acheter. Il y a donc aussi une influence en aval, sur les consommateurs, manipulés par une publicité omniprésente et le développement de crédits à la consommation à taux usuraire, offert de plus en plus par les distributeurs eux-mêmes (ce ne sont pas les liquidités qui leur manquent…). Sans parler des dégâts dans le secteur du commerce lui-même : pour un emploi créé dans la grande distribution, on évalue qu’il y a entre deux et trois emplois détruits dans le petit commerce. Et les emplois dans le secteur «distribution» sont souvent de très mauvais emplois, principalement par le recours massif au temps partiel. Un salaire entier dans le commerce, ce n’est pas beaucoup ; mais un demi-salaire c’est moins que le seuil de pauvreté : le temps partiel est la principale explication du fait qu’un travailleur (ayant un emploi et un salaire) sur 20 est pauvre. C’est aussi un formidable mécanisme de pouvoir managérial : la plupart des employées (temps partiel et pauvreté sont des privilèges féminins) du secteur ont des contrats de 18 ou 20 h/semaine, le gérant leur «offrant» de mois en mois des compléments de contrat pour arriver à 25-30 heures ou plus. Le contrat de base est protégé par la loi mais les compléments sont une «faveur» réservée à celles qui accepteront tous les horaires, ne se rebifferont pas… Derrière le papier glacé et les éclairages colorés des palais de la consommation, il y a donc des conditions de travail éprouvantes, qui pèsent paradoxalement bien souvent sur des femmes seules avec enfants : ce sont elles qui auraient le plus de raisons de se protéger d’horaires coupés (matin + soir) ou irréguliers mais ce sont aussi elles qui n’ont pas le choix et doivent accepter un boulot même mal payé et déstructurant pour la vie de famille.

Quels moyens d’action ?

Dans ce travail que nous lançons, en lien étroit avec la campagne «Vêtements propres», l’hypothèse est donc que le système «grande distribution» joue un rôle déterminant dans le développement de cette économie qui détruit l’environnement et gaspille les ressources naturelles, menace notre santé et dégrade les conditions de vie et de travail des travailleurs, ici et combien plus dramatiquement dans le Sud. Si on va au fond des choses, on risque bien d’apercevoir que la grande distribution met en péril y compris la démocratie et la souveraineté des États et des peuples : les nombreuses affaires de corruption, en France, autour du développement d’hypermarchés, ne sont qu’un simple indice de l’incompatibilité entre la démocratie réelle et le pouvoir presque absolu qu’exercent une demi-douzaine de centrales d’achats sur une grande partie de la vie de 300 millions d’Européen-ne-s. L’examen des conséquences à grande échelle d’un dispositif aussi banal et quotidien que la grande distribution a fait dire à certains qu’elle représentait «la mondialisation près de chez vous»… Il nous faut expliquer ces mécanismes (comment l’absurde pouvoir économique provoque ici chômage, fraude sociale et fraude sanitaire, et, dans le Sud, surexploitation voire mort tout simplement…) mais il faut aussi réfléchir aux alternatives concrètes. Comme citoyens, nos choix de consommateurs (acheter quoi ? en quelle quantité ? à quel prix ? où ? pourquoi ?) sont-ils un levier permettant d’influencer cette économie mondialisée, chez nous (prenons par exemple la production de viande en Wallonie), ou très loin d’ici (des jouets fabriqués en Chine) ? Et si oui, à quelles conditions ? Faut-il culpabiliser, ou devons-nous nous tourner vers le commerce équitable, les actions de boycott, les circuits courts et la re-localisation… voire l’ascèse ou la «simplicité volontaire» ?

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