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Politique Archives N°60
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Christian Arnsperger : le capitalisme est une culture

Gabriel MAISSIN

Assiste-t-on au renouveau du freudo-marxisme ? Ou plus généralement à une vague d’études et de pratiques alternatives qui considère le capitalisme primordialement comme une culture ? La gauche est formatée depuis plusieurs décennies par une vision du monde étroitement marxiste. Pour elle, le capitalisme est une organisation de l’économie soutenue et illustrée par une idéologie qui l’approuve et la magnifie et ce mode d’organisation économique est garanti, voire imposé par l’État, détenteur d’une violence légitime, symbolique ou réelle. Dans cette organisation économique, les forces du travail sont exploitées par les forces du capital, entendez, elles subissent l’extorsion de la plus-value. Le maître concept de cette manière de voir est l’exploitation. Dans cette perspective, l’accent est porté sur le partage du gâteau et non ou peu sur l’opportunité de sa taille et les modalités de sa constitution.

Exploitation versus aliénation

Divers travaux annonciateurs de l’École de Francfort et notamment du successeur d’Habermas, Axel Honneth, remettent à l’honneur le maître concept de l’aliénation. Dans la première partie de son œuvre, Marx considère l’existence humaine comme aliénée : le travail au lieu d’être une activité porteuse de sens n’est plus qu’une simple marchandise, l’argent acquiert une valeur hallucinée, aliénée, fétichiste, la religion, certes une protestation contre la misère réelle est cependant l’opium du peuple. La philosophie n’est pas épargnée : elle-même fait partie de l’attirail des illusions avec notamment la mystification de la citoyenneté et la pseudo-universalité des droits de l’homme. L’homme est aliéné, rendu étranger à sa propre condition, privé de sa capacité de construire le sens de sa vie avec autrui, voire mystifié ou plus grave encore «rendu fou», aliéné. Le continuum existe : si l’économie devient folle, c’est qu’elle est agitée par des fous. Et la gauche traditionnelle n’est pas loin de cautionner cette folie car elle a conclu un pacte faustien avec la dynamique de croissance.

Le capitalisme éducateur

Dans cette remise en cause de ce qu’il faut bien appeler l’économicisme de la pensée progressiste, cernons plusieurs affirmations fortes. Le capitalisme ne fait pas seulement son lit de certaines pratiques de marché, mais il prépare, éduque, formate les consciences, les intelligences, les corps, les idées, le régime des évidences ; la publicité est une institutrice du vivre ensemble, le nouveau catéchisme du mieux être, le résumé des aspirations sélectionnées comme désirables. Bref, le capitalisme est un éducateur et un formateur : «La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent.» K. Marx, Manifeste du parti communiste Considérons donc le capitalisme comme un immense effort culturel qui décidera ce qui doit être calculé ou non : la soi-disant science économique est d’abord une discipline, au sens médiéval : les gens seront dressés à calculer ici et à ne pas calculer là, les marchés ou du moins les marchés capitalistes sont des formes culturelles et sociales de calcul qui sont rendues possibles par des zones/moments où il est interdit de calculer : le capitalisme a besoin comme de pain de ces bantoustans moraux et culturels qui le critiquent mais le rendent possible. À côté de l’échange marchand et calculateur, anonymisant, il faut la chaleur des relations non marchandes, la respiration morale, l’arôme des nouvelles eaux bénites : à côté de la relation de don et de contre-don, la relation marchande et monétaire, à côté de la Bourse des valeurs mobilières, l’association et ses valeurs conviviales, et cette structure bi-face peut traverser le même homme. On connaît l’exemple de grands bourgeois bruxellois, avocats diurnes des patrons les plus durs qui le soir se muent, tel Zorro, en animateur inflexible du comité de quartier militant contre l’extension des emprises de la promotion immobilière.

Capitalisme et psychisme des profondeurs

Il y a plus radical encore : c’est notamment la réflexion menée par Christian Arnsperger dans Critique de l’existence capitaliste Dans une perspective beaucoup moins fouillée : G. Dostaler et B. Maris, Capitalisme et pulsion de mort, Paris, Albin Michel, 2009. La thèse est simple : le capitalisme réussit parce qu’il s’inscrit au plus profond du psychisme aliéné et apeuré et qu’il en épouse les tendances les plus mortifères. Le capitalisme est un régime des profondeurs autant que des surfaces. Une parenté des plus «profondes», une connexion opérationnelle existe entre les formes les plus primaires, les plus reptiliennes de notre désir inconscient, de la pulsion de mort qui l’habite et les formes de la pratique et de l’extension du capitalisme : des auteurs comme Deleuze et Guattari avaient ouvert la voie mais par une critique radicale du freudisme. Comme l’indique Maris, «la grande ruse du capitalisme…est de canaliser, de détourner les forces d’anéantissement, la pulsion de mort vers la croissance». Déjà, du fond des prisons fascistes, le philosophe italien Antonio Gramsci était habité par une idée force : on n’en sortira que par une révolution intellectuelle et morale. Car le ver est dans le fruit. Il ne suffit pas d’abolir pour un temps, et dans les effervescences de la grève générale et du processus révolutionnaire, le régime de l’exploitation si nous persistons dans le régime de l’aliénation. Si nous ne nous libérons pas de nos chaînes morales et culturelles, l’exploitation repoussera comme une mauvaise herbe rendue plus dynamique et plus rageuse encore par les opérations qui voulaient l’extirper. L’histoire semble valider l’affaire : ni les dirigeants révolutionnaires ni les populations acquises au nouveau régime ne semblent vraiment disposés à modifier leur grammaire de vie. On voit ressurgir, sous les vernis de la rhétorique révolutionnaire une exploitation plus dure encore que celle qu’on avait cru brisée à jamais. Pour Arnsperger, «les questions les plus profondes de l’économie ne sont pas en elles-mêmes des questions économiques» et «si la logique en place est si tenace, c’est que quelque chose dans le tréfonds de nous-mêmes y consent». Nous sommes des êtres tenaillés par des angoisses profondes, marqués par le sceau d’une double finitude : mortels, et bornés dans notre désir d’immortalité, nous sommes aussi circonscrits par les désirs des autres. Et les sociétés se définissent en partie en tant qu’elles sont des «répartisseurs de finitude». Et la force du système capitaliste, c’est qu’il permet aux gagnants du jeu économique de se ménager, au-delà de leur obsession productiviste, une infinitude illusoire faite d’immortalité fantasmée et d’autonomie complète. Les romans de Pol-Louis Sulizer et la bande dessinée Largo Winch constituent sans doute une illustration extraordinaire de cette volonté de puissance qui nie tout : l’espace et la géographie, le temps, les autres et leur diversité culturelle et la mort. Et le plus piquant de l’affaire est que les perdants des jeux largowincheristes se vivent comme des ratés.

Les actes économiques sont des choix de vie

Nos actes économiques, poursuit Arnsperger, sont des actes personnels, politiques et existentiels. Autant l’avare que le prodigue suggèrent fortement que se comporter en agent économique prolonge son fond intérieur : achats compulsifs, kleptomanie, avarice visent à combler l’angoisse et la peur du vide. On est là bien loin de la vision du monde triomphante qui fait de l’économie une sphère séparée, distincte de la culture : pages économiques des quotidiens, émissions et magazines spécialisés, journalistes et professeurs se refusent à considérer, comme l’indique le titre d’un livre du prix Nobel Amartyana Sen, que «l’économie est une science morale». La culture, à tout le mieux, serait constituée par des agités du chapeau bien sympathiques dont on réserve les transgressions amusantes pour les moments salaces quand l’abat-jour est baissé. Pour les opposants sérieux au capitalisme, tout ira pour le mieux si les éclairés du prolétariat, les grands sages guidant le peuple, peuvent, après le processus révolutionnaire faire tourner la machine de la croissance à plein régime à la place des accapareurs. Mais c’est là s’abuser : la frénésie productiviste et consommatrice est un colmatage abusif de nos finitudes apeurées : le fond du capitalisme c’est l’angoisse face au désir qu’il faut absolument anesthésier en l’inondant de consommations instantanées et compulsivement répétées.

La peur aux trousses

Qui a peur agresse : il faut sans cesse relancer la machine pour éteindre les repousses de l’angoisse et malheur aux bouddhistes de tout poil et aux opposants frugaux : qui s’oppose à cette pharmacopée répétitrice sera écarté voire détruit, car dans l’affaire, il est question de trouille mortelle, surtout pas de vide, surtout pas laisser les forces productives du désir se déployer : tout fait peur, mon désir et celui de l’autre, il faut l’éteindre par des consommations répétées et donc relancer la machine, «la stratégie publicitaire présente au consommateur le comblement du désir comme un besoin» Rappelons que des générations entières de travailleurs sociaux ont été intoxiqués par la grotesque pyramide des besoins de Maslow, selon laquelle nous hiérarchisons nos besoins, du plus essentiel au plus accessoire : les besoins physiologiques ou de sécurité seraient ainsi prioritaires sur l’amour, l’estime de soi ou encore l’accomplissement personnel. Le travail, avec l’éthique du travail qui le magnifie n’est pas épargné : travailler viserait à faire circuler la culpabilité : en travaillant, on produit un surplus, on calme les violences intérieures et on peut se débarrasser de sa peur en la déchargeant sur la divinité sous la forme d’offrandes sacrées. La concurrence s’origine dans la cupidité et la peur : «A travers la cupidité, les autres sont considérés comme des sources d’enrichissement ; à travers la peur, les autres sont considérés comme des menaces…la logique de la concurrence est de traiter les autres comme des ennemis».

L’héroïsme existentiel

Comment dès lors résister à cette vulgarité apeurée, à cette transe productiviste, qui gave les uns et prive les autres des moyens de gérer au mieux leurs limites et leur mortalité ? Résister au capitalisme, indique Arnsperger, c’est faire preuve d’héroïsme : s’engager, transmuter sa peur individuelle en action collective, vivre ses finitudes avec les autres plutôt que contre eux. C’est opérer un travail d’alchimie morale et de transmutation des valeurs. Mais c’est autant une action collective qu’une conversion morale personnelle : «Etre pour la mort dans une société distributivement injuste, est-ce la même chose qu’être-pour-la-mort dans une société distributivement juste, voire parfaitement égalitaire ?». À titre individuel, je dois accepter ma finitude d’être mortel, je dois accepter de vivre avec mon désir, sans vouloir l’anesthésier par des consommations compulsives ; je dois renoncer à manipuler l’autre comme un fournisseur d’infinitude car ce n’est pas à lui de (su)porter mes angoisses. Le renoncement, contre les prophètes du tout à jouir, s’impose comme axe essentiel de ma conversion morale : renoncer au fantasme de toute-puissance, dont l’argent est le fétiche illusoire, renoncer au fantasme de l’immortalité.

Transmuter les axiomes du capitalisme

Dans les axiomes mis en œuvre par le capitalisme, et cela explique pour partie son succès, résident des catégories fondamentales de l’existence mais qui ont été perverties. L’institution du marché est porteuse, en creux, d’une dynamique positive qui est celle de l’échange. En effet, quoi de commun entre les acharnés des marchés monétaires et le marché du samedi matin sur la place communale ? Dans une étude célèbre, Arensberg et Polyanyi étudiaient les marchés explosifs berbères : marchés régulés et organisés, avec des prix plancher et plafond proclamés par le cadi, interdiction des vendettas, part réservée pour les pauvres, interdiction des pratiques spéculatives. La parole donnée et reçue, cette dynamique de l’échange, vise la vérité authentique de la relation humaine. La rentabilité porte en creux l’opportunité de produire et de vendre des choses qui satisfont des besoins réels et qui ne visent pas à l’extinction compulsive du désir. Quant à la concurrence, elle porte en creux la valeur positive de l’émulation : non pas l’anti-currence comme l’indique joliment Arnsperger où l’autre est un moyen, voire pire une menace, mais courir ensemble, se donner des moyens pour comparer ce que l’on produit avec les productions des autres et mettre en place des axiomes d’organisation collective. L’expansion infinie, l’obsession de la croissance «jette dans le monde des objets et des discours de plus en plus distrayants, voire anesthésiants, sous le couvert d’un prétendu épanouissement qui s’apparente en réalité à un sommeil sous médicaments ou à un trip de drogue». Et pourtant, l’expansion infinie est souhaitable, mais dans la création de temps de qualité de vie, dans l’espace de relations humaines authentiques : ce qui est visé est justement l’expansion de la non-production, la valorisation de la contemplation, assumer et habiter ses propres brèches, voire accueillir les propositions de sens des traditions spirituelles. Quant à l’axiome monétaire, il porte en creux un autre usage possible de l’argent : mieux «répartir les finitudes en forçant les désirs et les besoins à se limiter mutuellement».

S’arracher à l’emprise de la gauche pro-capitaliste

L’anticapitalisme, poursuit Arnsperger, est la racine même de la gauche. Il convient d’instaurer le régime des déconnexions. L’économie sociale, quand elle déjoue les pièges de l’huis-clos totalitaire, propose des aires non marchandes de plus en plus vastes et de plus en plus imaginatives. Et l’auteur insiste également sur la simplicité volontaire, qui «offre des possibilités de réflexion très approfondie sur l’absurdité de nos comportements d’achat et sur la façon dont la logique capitaliste instrumentalise nos désirs et nos manques». Déjà, se déconnecter, instaurer des bulles d’incommunication, des zones d’échanges et de gratuité. Inventer des actes économiques d’un autre type. Dans une interview donnée au bimensuel Démocratie, Arnsperger ajoute : «Je dirais que la grande victoire du capitalisme a été de persuader les travailleurs que le sens de leur vie se trouvait dans l’entreprise capitaliste, et, plus récemment, dans le shopping consumériste». Sans doute que l’immense postulat qui soumet le progrès de l’humanité et l’instauration de la justice sociale au règne de l’économie et de la croissance doit être questionné, critiqué et rejeté. Comme l’indique Jean-Claude Michea, «le développement d’une agriculture génétiquement modifiée, la destruction méthodique des villes et des formes d’urbanité correspondantes ou encore l’abrutissement médiatique généralisé et ses cyberprolongements, ne peuvent, de quelque façon que ce soit, être sérieusement présentés comme un préalable historique nécessaire, ou simplement favorable, à l’édification d’une société ‘libre, égalitaire et décente’.» L’expression «the free, equal and decent society» est la formulation la plus exacte de l’idéal politique de George Orwell

Spinoza et la joie

Certes, la réflexion d’Arnsperger est tributaire, en toute orthodoxie, de la psychanalyse, dont on peut à bon droit suspecter le caractère étroitement familialiste, la scientificité douteuse et le potentiel thérapeutique peu efficace, voire potentiellement dangereux pour les bourses et autres dispositifs désirants. Placer le manque comme une donnée constitutive de l’existence humaine, faire du désir un signifiant qui se dérobe sans cesse, risque de nous livrer poings et pieds liés à de nouveaux mages. Spinoza contre Freud, Deleuze et Guattari contre Lacan : résumé certes réducteur, mais si nos désirs sont des usines et non pas des théâtres, si le manque n’est qu’une vacuole accidentelle et non une donnée constitutive, nous nous percevrons mieux comme producteurs de nous-mêmes dans nos connections désirantes avec les autres. Le capitalisme est égarant : il stimule en nous les passions tristes et nous détourne de nos potentiels d’action. Nous en venons à douter de notre capacité productive, de notre capacité à déconnecter d’une manière et à nous connecter d’une autre, ce que Spinoza dans sa grande sagesse nommait la capacité du désir producteur de soi, vivre des passions joyeuses et construire des actions adéquates. La joie comme augmentation de la puissance d’agir à la place de la tristesse comme impuissance et haine de soi. La leçon, et Arnsperger ne manque pas de le tracer dans un livre qui devrait faire date Je tiens le livre d’Arnsperger pour une avancée extraordinaire de la cause révolutionnaire , est qu’il convient de construire un autre monde : certes s’agripper avec hypocrisie à celui-ci et bénéficier de la sécurité sociale, faire bébelle avec les Ségolène Royal mais ne pas oublier Rosa Luxembourg On a chuté de haut , garder au fond de soi cette haine joyeuse et laisser advenir cette joie créatrice, ne plus se laisser duper et construire avec autrui un monde de justice et de justesse.

Mots-clés : Un livre

Pierre ANSAY

Economiste (UCL), spécialisé en sciences de la population et du développement. Chercheur associé du réseau Econsosphères. Membre du collectif éditorial de la revue Politique. maissingab@arcadis.be

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