Recherche sur le site

Politique Actu
Actu

Le demi-siècle de Philippe Moureaux

Henri GOLDMAN

Notre nécrologie de Philippe Moureaux est déjà écrite. En octobre 2015, nous avions passé deux heures chez lui, dans un immeuble propret mais sans charme de la partie « blanche » de Molenbeek. Trois ans après son éviction du mayorat de Molenbeek, nous avions survolé ensemble sa longue carrière. On relira, avec intérêt, ses considérations sur l’évolution de la social-démocratie et, avec un certain sourire, son ingénuité dans les affaires molenbeekoises.

« Lire cet entretien ici. »

Notre entretien était titré « Un marxiste au PS ». Le choix de ce titre fut contesté au sein de notre rédaction : curieux marxiste, m’avait-on dit, sauf à prendre pour argent comptant cette affirmation qui ne serait qu’une coquetterie. Pour Philippe Moureaux, qui ne manquait jamais l’occasion de rappeler sa qualité d’historien, se dire marxiste était une manière de marquer sa fidélité à une certaine tradition, de ne pas faire table rase du passé du mouvement ouvrier. Il était au bout d’une lignée où l’on trouvait Jules Guesde, Karl Kautsky, Émile Vandervelde ou Guy Mollet, tous capables de combiner rhétorique ouvriériste et dogmatisme théorique avec un grand pragmatisme dans l’exercice du pouvoir. Ceux qui prendront sa suite au PS se débarrasseront de toute considération théorique – des babioles inutiles, qu’elles fussent ou non labélisées « marxistes » – susceptible d’orienter leurs pratiques de pouvoir. Chez Moureaux, la raideur dogmatique qu’on lui attribuait était plutôt un style. Chez la plupart de ses successeurs, elle a été remplacée par un kit passe-partout de bons sentiments.

Dans cet entretien, Moureaux ne dit pas tout de l’époque où il tenait fermement les rênes de la fédération bruxelloise du PS. Le partage des rôles qu’il allait instituer avec Charles Picqué à partir de la fin des années 1980 lui laissa la haute main sur le parti qu’il régentera d’une main de fer. Cet autoritarisme ne fut pas pour rien dans son échec à assurer sa succession à Molenbeek : les « disciples » locaux n’étaient jamais à la hauteur et les pointures pressenties à l’extérieur n’avaient pas envie de passer sous les fourches caudines d’un tel mentor. Seule sa propre fille…

À la fin de sa vie politique, replié sur son bastion molenbeekois et politiquement affaibli, il fut violemment attaqué pour sa gestion communale. À ce moment-là, les marques de soutien en provenance de son parti se comptèrent sur les doigts d’une main. Son approche philosophiquement libérale de la « question musulmane » l’avait éloigné d’un mainstream PS d’orientation « laïque-autoritaire ». Mais, surtout, maintenant qu’il était à terre, on lui fit payer son ancien leadership qui avait fait de lui, au sein de son parti, un homme craint mais peu aimé.

C’est à ce moment-là que nous avons vraiment fait connaissance. À la fin de sa vie, forcé de « lâcher prise », il devint disponible pour des échanges intellectuels sans enjeux directs. L’homme dont je garderai le souvenir était curieux de ces échanges, comme s’ils lui avaient manqué dans une vie entièrement tendue vers l’occupation du pouvoir, où on ne peut jamais se permettre de baisser la garde.

Henri GOLDMAN

rédacteur en chef de "Politique"


En débattre ?

Si la polémique est bien entendue admise et même encouragée, nous vous demandons de rester courtois, de ne pas recourir à l'injure et de rester dans le cadre du sujet. La rédaction se réserve le droit de supprimer un commentaire qui ne respecterait pas ces règles.

Une contribution pour "Le demi-siècle de Philippe Moureaux"

  • J’ai connu Philippe Moureaux alors que j’avais 16 ans. Il a été mon prof d’histoire et c’était sa première année d’enseignement, à l’Athénée Royal de Woluwé St Pierre. Ce fut un tournant fondamental dans mon approche de l’Histoire : je découvrais, enfin, le sens qu’elle pourrait donner à ma/notre vie. Il ne parlait pas de Marx, mais aujourd’hui je sais que ce qu’il nous racontait y avait ses fondements.
    De plus, ce fut un prof extrêmement sympathique, proche de nous tous, rompant avec tout ce qui entravait souvent la qualité de nos relations avec nos enseignants.
    Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, quelques petites années plus tard, je le vis se déchaîner contre Georges Mietzianagora (https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Miedzianagora) et contribuer ainsi à sa mise au ban de l’ULB…
    Plus rien ne m’étonna après.
    Mais, tout de même, un questionnement, ravivé aujourd’hui avec ce beau texte d’Henri Goldman: pourquoi un mec sympa, intelligent, sensible, curieux, ne le redevient –il qu’à la fin de sa vie?
    Marianne Lacomblez

Apportez votre contribution au débat

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *