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Le mythe suédois

Mateo ALALUF

La Suède est assimilée au « modèle » le plus achevé de social-démocratie. Celle-ci était parvenue, à coup de réformes, à transformer un Royaume dirigé par une oligarchie conservatrice en un véritable régime parlementaire nourri d’une culture démocratique radicale. Le parti social-démocrate (SAP) a été dès sa fondation étroitement lié à la confédération syndicale (LO). Ce « modèle » a reposé, de 1932 à 1976, sur la présence des sociaux-démocrates au gouvernement pendant près de 45 ans sans interruption. Il en est résulté un système cohérent, ayant poussé loin la justice sociale et l’égalité jusqu’aux années 1980.

Droite et extrême droite unis contre les sociaux-démocrates

Au lendemain des dernières élections, il est apparu au grand jour que ce modèle appartenait bien au passé. Le gouvernement minoritaire des socialistes et des verts soutenu de l’extérieur par le parti de gauche a été clairement désavoué. Le parti social-démocrate qui a dominé jusqu’ici la politique suédoise, en n’obtenant encore que 28,4% des voix reste premier parti, malgré un résultat qui est le plus mauvais qu’il ait obtenu depuis 1911. Dans le « bloc de gauche », les Verts évitent de justesse l’éviction du parlement avec 4,2% des voix, seul le Parti de gauche progresse avec 7,9%. Sa progression de 2,2 points ne compense cependant pas les 3 points perdus par les socialistes et les 2,3 points par les verts. Le « bloc de droite (conservateurs, centristes, chrétiens démocrates et libéraux) ne profite pas du recul de la gauche et enregistre son plus mauvais résultat depuis 2002. Seul, le parti d’extrême droite raciste et anti européen des « Démocrates de Suède SD » avec 17,6% des voix (contre 12,9% en 2014) enregistre une grosse progression. En conséquence, avec 144 sièges pour la gauche, 143 pour la droite et 62 pour l’extrême droite le parlement se trouve émietté.

Il n’aura fallu que Quinze jours après les élections pour que la droite et l’extrême droite s’unissent pour désigner à la présidence du parlement le conservateur Andreas Nolan, poste qui traditionnellement revenait au premier parti, à savoir les sociaux-démocrates et voter ensemble ensuite  la défiance au Premier ministre sortant, le social-démocrate Stefan Löfven. Va-t-on en conséquence vers un gouvernement de droite soutenu par l’extrême-droite en Suède ?

Un désastre annoncé

Ces élections ne sont cependant rien d’autre que l’aboutissement d’un désastre annoncé de longue date.  Au milieu des années 1970, les sociaux-démocrates se sont trouvés confrontés à une droite menant une campagne antisocialiste, dopée par la montée des idées néolibérales et des milieux d’affaires radicalisés. Le patronat qui s’était résigné auparavant à la « démocratie industrielle » et au principe de la « codécision » dans les grandes entreprises, ne voulait plus rien lâcher. Le syndicat LO de son côté avait adopté en 1976 le projet des « fonds salariaux » élaboré par l’économiste Rudolf Meidner. Ce projet consistait à transformer une part des profits exorbitants des grandes entreprises, non pas en dividendes, mais en titres de propriété gérés collectivement par les travailleurs. Le projet Meidner posait en fait la question de la propriété des grandes entreprises, question inhérente au projet socialiste mais mise jusque là en veilleuse. En vertu de cette réforme, à terme, la majorité des grandes entreprises privées performantes auraient pu être socialisées. Le parti social-démocrate était désormais face à un choix : soit radicaliser sa trajectoire à gauche dans le sens voulu par les syndicats  et affronter le conflit avec le « bloc bourgeois », soit accepter le tournant néolibéral désormais prôné par l’organisation patronale (SAF) qui menait bataille contre le « trop d’Etat ».

Le ralliement des socio-démocrates suédois au néolibéralisme prendra, dès le début des années 1980, la forme d’une « troisième voie ». Celle-ci était présentée comme intermédiaire entre le néolibéralisme radical de Margaret Thatcher au Royaume Uni et le socialisme de François Mitterrand en France. Elle précédait ainsi le tournant « blairiste » en Grande Bretagne. Le « bloc bourgeois » qui, pour la première fois, avait accédé au pouvoir en 1976 sans les socialistes depuis près d’un demi siècle, n’avait pas été capable de proposer une politique alternative à celle des socialistes. Par contre, au moment de son retour au pouvoir en 1982, le parti social-démocrate s’était rangé en faveur d’une discipline budgétaire et salariale. Il avait pris désormais un tournant majeur : alors que les socialistes suédois avaient fondé précédemment leur politique sur la complémentarité entre sécurité sociale et développement économique, ils acceptaient à présent l’option selon laquelle les coûts engendrés par la protection sociale constituaient une entrave à la croissance. Les relations entre parti et syndicats s’étaient en conséquence durablement distendues.  Si bien que depuis près d’un demi siècle, c’est-à-dire autant de temps qu’il leur avait fallu pour le mettre en place, les sociaux-démocrates participeront activement à démanteler leur propre « modèle ».

Une « troisième voie » précoce

L’artisan de ce revirement fut Kjell-Olof Feldt, Ministre de l’économie et du budget et ensuite des finances dans les gouvernements sociaux-démocrates. Sa politique avait été modérée dans un premier temps sous la présidence d’Olof Palm, mais s’imposa dans toute sa radicalité après l’assassinat de ce dernier lorsque Ingvar Carlsson lui succéda comme premier ministre en 1986. Feldt avait imposé dès 1981, avec un « groupe de crise » composé de jeunes économistes gagnés au monétarisme, les bases de la « troisième voie ». Il fallait à son estime « une potion amère » pour combattre la crise, à savoir alléger l’Etat providence par des privatisations pour privilégier une croissance tirée par les entreprises privées. En 1990, le gel des salaires et l’interdiction des grèves aboutit à la chute du gouvernement sous la pression syndicale. Dans la foulée, la formation d’un nouveau gouvernement par Ingvar Carlsson, en alliance avec les libéraux, abandonna les mesures antisyndicales mais poursuivit le cap de l’austérité.

En matière sociale, la réforme des pensions, mise en œuvre par le gouvernement Parsson, très défavorable aux retraités, sera la plus emblématique. Ce nouveau régime de pension à points qui comporte une part obligatoire de capitalisation, rompt avec la philosophie traditionnelle de « démarchandisation » portée par l’état social et s’inscrit dans la tendance nouvelle de marchandisation de la protection sociale.

Les socialistes pris au piège de l’extrême droite

L’Etat social suédois a été mis en cause dans ses fondements par des gouvernements sociaux-démocrates. Ceux-ci ont favorisé le plein-emploi et rétablit l’équilibre de la balance commerciale au prix d’une réduction de la dépense publique, de restrictions sociales et de privatisations. Ils auront été surtout les agents de la libéralisation financière et, avec l’appui des libéraux, d’une réforme fiscale et des pensions antiredistributives.

Le bilan de la social-démocratie suédoise, malgré ses succès économiques, ne peut occulter le fait que la pauvreté relative et le degré d’inégalité ont progressé avec une plus grande rapidité par rapport aux autres pays européens. Son « modèle » n’évoque plus que le passé. Le démantèlement de l’Etat social a accompagné l’effritement électoral du parti social-démocrate : autour de 45% jusqu’en 1988, il ne se situait à partir de 1991 que seulement aux environs de 30% des voix, pour chuter à présent à 28,4%.

Le parti des Démocrates de Suède SF, favorable à une sortie de l’Union Européenne et hostile à l’immigration, a mené une stratégie de rupture avec son héritage néonazi et réussi une percée électorale avec 13% des voix en 2014 et en atteignant maintenant 17,6%. Pour enrayer sa chute dans les sondages, le  parti social-démocrate avait durci, en vain, ses positions face à l’immigration, permettant aux « Démocrates Suédois » de surenchérir. L’extrême droite par contre se présente comme un « recours pour préserver la Suède et son Etat-providence abandonnés par les sociaux-démocrates et menacés par l’immigration ». Désormais, pour peser sur la vie politique au moment des tractations pour la formation d’un gouvernement, le parti des Démocrates de Suède avance ses priorités : des investissements conséquents dans l’Etat providence et le durcissement de la politique migratoire. La montée de l’extrême droite raciste paraît bien être le prix de l’abandon de l’Etat-providence par la social-démocratie. Ne serait-il pas temps d’en tirer les leçons ?

De « modèle d’Etat providence » jadis, la Suède est devenue « modèle de son démantèlement », et a ouvert la voie du pouvoir, comme dans les autres pays scandinaves, aux conservateurs alliés à l’extrême droite xénophobe et raciste.

Mateo ALALUF

Sociologue


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