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Politique Archives N°41
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Les 25 ans de Solidarność : la grève passée à la trappe

Willy ESTERSOHN

Quelques dizaines de global leaders ont fait le voyage de Gdansk à la fin du mois d’août dernier. Habitués des rencontres de Davos et adeptes, à ce titre, d’une «nouvelle économie» impliquant notamment la fin des «rigidités du marché du travail», ils sont venus dans la ville portuaire de la Baltique célébrer en grande pompe, en compagnie du président de la Commission européenne et d’une vingtaine de chefs d’Etat, le 25ème anniversaire de Solidarité. N’est-ce pas, en effet, ce mouvement qui est à l’origine d’une lame de fond libératrice qui balaya, dix ans plus tard, le système communiste en Europe? Evidence pour les invités aux festivités polonaises de la fin de l’été 2005: la démocratie n’a pu se consolider au centre et à l’est de l’ancien continent qu’en s’appuyant sur une économie libérale débarrassée des entraves que lui impose, à l’ouest, ce qui subsiste du bon vieux modèle social installé au lendemain de la victoire sur le nazisme.

Les héros d’hier ne sont plus ceux d’aujourd’hui. Normal. Les quatre cinquièmes des grévistes de 1980 ont été licenciés et, d’ailleurs, le chantier naval Lénine a été privatisé.

En lisant dans les journaux la substance des discours officiels prononcés à Gdansk, ceux qui se souviennent du déroulement des événements d’août 1980 n’auront pas manqué d’être frappés par l’absence du mot qui revenait pourtant le plus souvent à la une des médias il y a 25 ans: ce mot, c’est «grève». On peut comprendre. Le vocabulaire qui se rapporte aux conflits sociaux (pour ne pas évoquer — horresco referens — la lutte des classes) n’est pas de mise dans la « nouvelle Europe ». (Soit dit en passant, il ne l’était pas davantage sous la férule des apparatchiks communistes : « On ne fait pas grève dans un Etat qui appartient aux travailleurs. ») Pourtant, n’en déplaise aux uns et aux autres, c’est bien un vaste mouvement de grève qui a donné naissance à Solidarité. Deux revendications résument les 21 points du programme des travailleurs du chantier naval Lénine qui sont à l’origine de ce mouvement sans précédent en Europe de l’Est: démocratie politique, certes, mais aussi et surtout création d’un syndicat indépendant avec respect du droit de grève. Rien, mais alors vraiment rien, qui implique de près ou de loin l’instauration d’un régime libéral à la Thatcher. La «dame de fer» était pourtant fort en vogue à l’époque. Et si le mot «grève» a été banni des discours officiels en août dernier, il allait de soi que l’on ne demanderait pas aux grévistes de 1980, à la notable exception de l’ineffable Lech Walesa Appréciation qui ne remet absolument pas en cause le rôle véritablement historique joué par Walesa en août 1980 , d’exprimer à haute voix leurs états d’âme. Donc on n’entendit point, lors des cérémonies, Anna Walentinowicz, ce petit bout de femme, conductrice de ponts roulants au chantier naval, dont le licenciement (pour avoir publiquement réclamé de meilleures conditions de travail) déclencha le mouvement de grève. On n’entendit même pas Adam Michnik, fondateur dans les années 1970 du Comité de défense des ouvriers (KOR) qui visait à rapprocher intellectuels et travailleurs (mise sur pied d’«universités volantes» clandestines). Michnik n’est pourtant pas un inconnu: après avoir conseillé Walesa en 1980 il devint un des dirigeants de Solidarité avant de fonder le plus important quotidien national de Pologne. Les héros d’hier ne sont plus ceux d’aujourd’hui. Normal. Les quatre cinquièmes des grévistes de 1980 ont été licenciés et, d’ailleurs, le chantier naval Lénine a été privatisé. Dans quel contexte? 20~% des Polonais sont au chômage. Et un nombre approximativement identique de Polonais sont séduits par l’extrême droite. Bernard Guetta, le journaliste qui a rendu compte (dans Le Monde) des événements de Gdansk en 1980 avec le plus de talent et de sérieux Sa description des longues négociations entre les responsables de Solidarité et le vice-Premier ministre — négociations radiodiffusées que tous les travailleurs ont suivies en direct — était un véritable chef-d’œuvre se montre aujourd’hui lucide et désabusé à la fois. Passé au libéralisme — qu’il assume dans ses chroniques de L’Express et sur France-Inter — il demande pourtant: «(…) mais où sont le souffle et la fraternité des combats passés? L’Express, 13 septembre 2005..»

Mots-clés : EuropeSyndicalisme

Willy ESTERSOHN

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