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Politique Archives N°83
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Narcisse et la politique

Hugues LE PAIGE

Les hommes et les femmes politiques sont traités comme des parias. .…. Nous sommes du gibier que l’on prend pour cible. Quoi qu’on fasse, il se trouve toujours des gens pour dire que nous sommes bêtes, paresseux, corrompus. Jamais on ne reconnaît notre travail, ce qui est pourtant la principale motivation pour exercer une fonction » : ces mots sont ceux de la députée libérale flamande Fientje Moerman qui s’exprimait, en décembre dernier, dans les colonnes du Standaard De Standaard, 11 décembre 2013. L’antipolitique ambiant qui parcourt l’Europe a des racines profondes et les rapports complexes et parfois pervers qu’entretiennent le monde politique et les médias rendent, sans aucun doute, difficile la vie des hommes et des femmes politiques, jusqu’à en faire parfois même « une vie de chien ». Ce qui n’exonère pas ceux-ci de leurs propres responsabilités quant à leur sort. « Cri du cœur » a commenté la presse au sujet des propos de l’ancienne ministre libérale. Pourquoi pas ! Il y a dans ce cri plaintif quelque chose qui ressemble à une blessure narcissique. Comme beaucoup d’hommes et de femmes politiques, Fientje Moerman a envie – a besoin – d’être aimée. Pour s’exposer au regard et au jugement des autres et même pour se mettre à leur service, il faut d’abord s’aimer un peu soi-même. À des degrés divers, pour tout être humain, le narcissisme est la condition de son développement, sinon de sa vie. Non seulement le politique n’échappe pas à la règle mais il a tendance à la surdimensionner. La personnalisation de plus en plus accentuée de la politique, le « présentisme », l’urgence médiatique, l’abolition des frontières entre privé et public, la dictature de la transparence et le triomphe de l’image sont autant d’éléments qui ont amplifié le champ de ce narcissisme. « Une politique sans narcissisme n’existe pas. Une politique du narcissisme est une ruine matérielle et morale », écrit Michel Schneider dans son essai polémique Miroirs des princes Michel Schneider, Miroirs des princes, Café Voltaire, Flammarion, 2013. Si le psychanalyste et écrivain revient sur l’évolution d’un monde médiatique depuis longtemps analysé, il nous rappelle utilement que « le narcissisme pathologique et ses formes perverses et psychotiques se développent quand l’amour de soi fait place à l’amour de son image ». « La politique était naguère une scène : meetings, estrades, arène du Parlement. Elle est devenue une loge de maquillage où les gouvernants apprêtent leur reflet pixellisés sous le regard inquiet de gouvernés virtuels », ajoute Schneider. Et il est vrai que l’abandon du symbolique, notamment au profit du médiatique, a fortement marqué la politique des deux dernières décennies. Berlusconi en Italie et en France Sarkozy ont été les champions de cette dénaturation de la politique à laquelle désormais n’échappe peu ou prou aucune scène européenne. Les « miroirs des princes » sont nés dans l’antiquité et se sont développés à travers les siècles. Clercs et philosophes adressaient conseils et préceptes moraux au souverain et ces traités servaient de « miroirs renvoyant comme figure idéale l’image du roi parfait ». « Les miroirs désormais sont des écrans. Ils s’appellent télévision, Facebook, Twitter, presse écrite ou même élections, ajoute Schneider. Ce ne sont plus des discours faits de mots, mais les reflets trompeurs d’images éclatées. L’image ment mais elle fait rêver. C’est ce que l’on lui demande. Pour le Prince, il s’agit plus de conformer des actes à des normes symboliques externes, mais de conforter la bonne image qu’il a de lui-même et de la mettre au service de ses intérêts personnels » : vision profondément pessimiste de la politique qui n’est pas sans lien avec le réel mais dont la forme pamphlétaire aboutit à des généralisations que l’auteur pourrait lui-même dénoncer dans la description qu’il fait des dérives médiatiques. Il y a peu, Le Monde Le Monde, 8 et 9 décembre 2013, « Comment les chaînes d’information bousculent la politique »… consacrait un dossier à la dénaturation du débat politique par l’irruption des chaînes d’information continue qui « modélisent » désormais l’information, même sur les chaînes traditionnelles. « On ne peut pas dompter la bête mais on peut essayer de l‘apprivoiser, et pour cela, la première des ressources est la réactivité », déclarait, à ce propos, Thierry Mandon, le porte-parole des députés socialistes français à l’Assemblée nationale. Sans se rendre compte que cette bête-là est indomptable et que c’est elle qui dévorera son apprenti dompteur. Comment, alors, ne pas suivre Michel Schneider quand il s’exclame : « Misère de l’homme sans caméras, et délire de l’homme qui n’existe que par elles. »

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Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"

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