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Politique Archives N°62
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Richard Sennett : la vie et le travail sans qualités

Rédaction

L’organisation sociale que nous promettent les nouvelles entreprises nous laisse voir un régime de pouvoir souvent illisible, marqué par la flexibilité, l’exigence de souplesse, les partenariats flous, la sympathie temporaire qui entoure bon nombre de travaux entrepris selon la logique du projet momentané Les citations en graphie italique sont issues de Richard Sennet, Le travail sans qualités, Paris, Albin Michel, 2000 et La culture du nouveau capitalisme, Paris, Albin Michel, 2006. Je remercie mon fils Julien Ansay pour ses stimulantes remarques et ses observations basées sur son expérience personnelle dans les deux types d’entreprises dont il est question dans cet article. Le moi liquide et souple qui y correspond diffère de la vieille notion de caractère inscrite dans les entreprises disciplinaires organisées sur le modèle militaire prussien que Weber nommait des «cages de fer» : forger son moi, discipliner ses désirs, s’engager fermement, poursuivre des engagements à long terme, être loyal, fidèle à ses causes et aux siens, accepter que les gratifications soient différées, composent les traits de notre personnalité par lesquels nous estimons devoir mériter l’estime et la reconnaissance des autres au sein d’une entreprise durable et stabilisée. Ce moi durable et forgé ne compose pas aisément avec la nouvelle entreprise flexible où nous jouons des rôles divers, nous adoptons des postures morales différentes en fonction des circonstances. L’ancienne classe sociale ouvrière vivait, s’inscrivait et se projetait dans une carrière, un chemin balisé pour le futur sûr avec les enfants, avec l’entreprise organisée sur le mode militaire qui régule l’usage du temps, qui lui donne un sens : un métier stable, avec des compagnons de travail, la retraite, les hypothèques pour la maison en banlieue, faire vivre sa famille en négociant sur le temps de travail pour avoir son petit bout d’espace, son chez soi, des murs pour nous protéger, ascension sociale modeste, quitter l’habitat ouvrier au centre ville et acquérir son chez soi avec un bout de jardin. Dynamique d’accumulation aussi, épargne, expérience, enfants, voisins, être l’auteur de sa vie. Sûreté mais discipline, le fameux contrat implicite : renoncer à l’émeute et en échange un avenir pour vos enfants et une maison quatre façades, compromis social au lieu de la révolution ou du coron miséreux, avec le syndicalisme comme entremetteur. Mais les règles du jeu changent avec l’émergence des nouvelles entreprises flexibles. Aux anciennes solidarités de l’atelier viennent se substituer la force des liens faibles, associations sur le court terme et flottantes. Perte de la fidélité et de loyauté institutionnelle à l’entreprise, perte d’identification à elle. Prédominance du détachement en lieu et place de l’engagement. Bon nombre de travailleurs détenant des contrats d’emploi dans les secteurs privés sont confrontés à diverses formes de dérégulation et de flexibilité : «Le mari et la femme craignent souvent d’être à deux doigts de perdre le contrôle de leur vie. La peur est inscrite au cœur même de leur vie professionnelle». Cette peur est à directions multiples, peur de perdre le contrôle sur l’éducation de leurs enfants, sur leur vie affective et intime, peur de la solitude, de vivre sans amis, car on déménage tous les quatre ans et les voisins ne sont plus des témoins… Peur aussi de perdre le contrôle sur les différentes dimensions de leur vie professionnelle : être dépassé, ne plus contrôler les processus de travail…

Vie familiale sous pression

Peur donc d’être trop mangé par le boulot et ne pas se donner en exemple à ses enfants, les laisser dériver. Cette vie professionnelle dérégulée ne peut pas être transposée comme exemple moral à suivre pour ses enfants. Rupture entre la recherche morale du bonheur privé et l’engagement professionnel, alors qu’avant, l’honneur du travail bien fait, la solidarité de l’atelier, l’acceptation des récompenses différées pouvaient, en tant que vertus, être transposées de l’univers du travail à l’univers familial et vice-versa. Comment avoir des amis sur le long terme quand les relations sont pour la plupart éphémères ? La loyauté et l’engagement supposent une permanence, une continuité. Les relations doivent mûrir pour donner lieu à la confiance et les faits doivent avoir une consistance, une routine pour pouvoir être racontés. «Comment protéger les relations familiales, comment empêcher qu’elles ne succombent au comportement à court terme, aux discussions superficielles, et surtout au déficit de loyauté et d’engagement caractéristiques du lieu de travail moderne ?». Il convient donc d’ériger des murs entre l’intime privé stable et parental et le public professionnel changeable et jetable après emploi. Ce conservatisme culturel et social n’est que la protestation contre un univers où les relations et les jobs sont jetables. «Je suis conservateur» peut signifier que j’idéalise un univers de gauche perdu, celui des organisations syndicales autoritaires qui négociaient une part de temps pour moi dans leurs rapports avec le patronat et je les soutenais par mon affiliation et ma fidélité.

Routines versus dérégulations

Diderot, dans Le paradoxe sur le comédien, insiste sur le fait positif des routines : l’acteur sonde les profondeurs de son rôle en apprenant au mieux les tirades, en ne rendant pas son travail de comédien dépendant de ses humeurs, car s’il doit pleurer à un certain moment, mieux vaut apprendre à pleurer sur commande. C’est dans la mesure où il apprend au mieux qu’il disposera d’un répertoire de gestes, de mimiques qui lui permettront de simuler le naturel. Dans la routine, entre une dimension de rythme, entre une dimension de rythme et de ritournelles, opérer des variations, accélérer, ralentir, jouer sur le schéma de base. Grâce à la répétition et au rythme, nous pouvons réaliser l’unité du corps expressif et les volontés, les desseins de l’âme. Intégrer les routines est libérateur, car à partir des automatismes digérés, on peut prendre son sort et les choses en main. Certes, les habitudes s’inscrivent dans la militarisation des entreprises avec la division poussée du travail, la spécialisation des postes de production, la parcellisation extrême dans l’usine et l’atelier. Mais cette cage de fer permet à l’ouvrier de se projeter dans le temps et surtout, ce temps routinisé devient un enjeu repérable avec les trois unités du théâtre français classique mises en place : unité de lieu (l’usine comme champ de bataille et/ou de négociation), unité de temps (la négociation et/ou la grève) et unité d’action (l’opposition entre des adversaires, le patronat et les ouvriers représentés par les syndicats avec l’expérience morale et culturelle de la grève). La routine aliène à l’intérieur de l’usine, mais elle libère en dehors. Dans les nouvelles entreprises, se met en place un régime de flexibilité. La flexibilité est synonyme d’ouverture au changement, de capacité d’adaptation, à la fois slogan et vertu supposée. La pierre angulaire des nouvelles entreprises est l’aplatissement des hiérarchies militaires et des pyramides autoritaires de l’ère fordiste, avec, en lieu et place, des réseaux plus horizontaux. Mais ces réorganisations sont souvent l’occasion de dégraissages et de compression de personnel. Pointer aussi la spécialisation flexible, rendue possible par l’informatisation accrue des tâches. Cette spécialisation est nécessaire pour anticiper et répondre au plus vite à des demandes changeantes et versatiles. La décision se concentre dans les mains de quelques uns sans centralisation spatiale «dans le bureau du patron». Entreprise archipel avec une île mère et une batterie de sous-traitants à sa coupe organisés en corps de ballet qui dansent aux ordres des décideurs de la maison mère. Difficulté pour les représentants des travailleurs de trouver et de localiser le patron et de rassembler leurs affiliés. Qu’en est-il, dès lors, de la moralité des cadres et dirigeants de l’entreprise flexible et des consultants qui reconfigurent Lire à ce sujet le beau livre de François Emmanuel, La question humaine (Stock, 2000)  ?

Rapports sociaux illisibles

Dans l’ancienne boulangerie de Boston décrite par Sennet, les ouvriers pétrissaient eux-mêmes le pain, tous les boulangers étaient grecs et placés par le syndicat local, racistes et méprisant les noirs, avec des contrats de travail sûrs, se connaissant les uns les autres depuis longtemps : fierté ethnique, identité professionnelle, habiter le même quartier, travailler aux mêmes heures et de nuit, composent une identité stable inscrite dans le temps. Dans la nouvelle boulangerie automatisée, vingt ans après, c’est le melting pot avec des Italiens, des Vietnamiens et un contremaître noir. Les employés ne voient jamais un pain de près, ils ne touchent pas à la pâte, un jour ils font des petits pains, un autre des pains français, tout ça avec un ordinateur convivial et pour répondre «juste à temps» aux demandes versatiles. Il y a des contrats à temps partiel, des contrats à durée déterminée, disparition du syndicat et rotation accrue des travailleurs, peu d’identité professionnelle, puisqu’il s’agit de travailler sur écran d’ordinateur. Incapacité, en cas de panne, de faire quoi que ce soit. Beaucoup de rebuts mais atmosphère clean. Le travail n’est plus lisible pour eux, littéralement, ils ne savent plus ce qu’ils font. La précarité de la main-d’œuvre a pour correspondant la précarité de l’identité professionnelle. La convivialité des ordinateurs, qui sont les véritables boulangers, a diminué la mise au défi pour les travailleurs, la difficulté des tâches à laquelle pouvaient s’identifier des travailleurs fiers de leur compétence a disparu pour faire place à des tâches «conviviales» sans difficultés qui engendrent un relâchement de soi et la perte de consistance liée à la surqualification. Rendre les tâches faciles, c’est rendre les travailleurs aveugles et indifférents, aussi flexibles que leurs patrons. L’intelligence s’émousse quand on a un usage purement opératoire des machines. Il y a un lien certain entre la superficialité des tâches à accomplir et la précarité de l’identité professionnelle.

Histoire avec un «nous»

Les entreprises modernes veulent souvent se donner un look niant les trois unités du théâtre classique. Quand tout fout le camp au niveau de l’engagement professionnel, le désir du nous et de l’attachement local revient, avec le désir d’une communauté fermée et pure, désignant ses adversaires sous la forme de boucs émissaires dont on serait injustement les victimes, forme de racisme voire de fascisme rampant, même dans la gauche ouvrière et de la classe moyenne. Et puis honte de la dépendance, la honte de se dire : «j’ai besoin de toi» ; alors que la question politique est peut-être : «qui a besoin de moi aujourd’hui ?». Quand nous avouons notre dépendance, nous sombrons vite dans l’idéologie du parasitisme social : «si je ne suis pas en forme, si je ne sais pas suivre les consignes de mon patron entraîneur sportif, alors je suis un parasite et je vis du travail des autres». Et cette peur s’étend dans les relations privées. Alors que la confiance peut naître du fait de reconnaître le fait positif de la dépendance mutuelle. Souvent, un dur échec va nous pousser à reconnaître que nous avons besoin des autres et qu’avoir besoin des autres n’est pas honteux. Mais dans l’entreprise flexible avec des travailleurs éphémères dotés de compétences portables, les gens n’ont aucune raison objective de se faire confiance et de s’avouer une dépendance réciproque. Ils sont minorisés un à un devant les directions de travail imprimées par le patron entraîneur sans aucune solidarité entre eux. La véritable communauté vient à surgir quand les uns et les autres ont appris à respecter leurs différences au sein de conflits. «Comment établir un cadre narratif commun et solidaire au sein d’une entreprise jetable ?» Il convient d’analyser, de comprendre, de faire récit sur ce qui nous arrive. Il faut reconstruire une histoire et voir comment ça a bifurqué, de telle manière, et quelle conduite inappropriée j’ai tenu… Quand je tiens récit sur moi, je brise cette forme de dérive interne et informelle qui exerce des ravages dans la dépression nerveuse. Tenir récit sur soi, c’est arrêter la dérive, c’est se dire : «maintenant, je vais essayer de comprendre ce qui m’arrive, d’où ça vient, et comment faire demain, je n’aurai pas peur de regarder ma vie en face». Et ce récit-là doit être, sous certaines modalités, partagé avec ses enfants, ses proches, la personne qu’on aime. Dès lors, ma vie n’est plus un collage surréaliste de fragments hétéroclites sans rapports les uns avec les autres. Je dois lutter contre la tendance post-moderne et déconstructionniste qui se dit : «tout se vaut, rien n’est cohérent». Je dois comprendre mes effondrements et me regarder en face et le dire à mes autruis significatifs. Pour être fiable vis-à-vis des autres, il faut que je me sente nécessaire à eux et il faut qu’ils m’expriment leur demande, qu’ils me le fassent comprendre, et il faut qu’ils soient dans un état de besoin et que je puisse le savoir et le comprendre. «Parce que quelqu’un compte sur moi, je suis comptable de mes actions devant un autre» E. Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, La Haye, M. Nijhoff, 1978, p. 156 et suivantes.

Environnement liquéfié

Dans son dernier ouvrage R. Sennet, op. cit. , l’auteur avance une thèse hardie : les nouvelles entreprises volatiles et flexibles exercent une contagion culturelle certaine. Elles suggèrent une nouvelle formulation des compétences et des capacités personnelles reconnues, elles induisent de nouvelles manières de consommer et en retour, les comportements consuméristes influencent les modalités de l’action politique. S’est mis en place ce qu’on pourrait nommer «le capital impatient», avec la frénésie fluide du marché des actions : «La stabilité est apparue comme un signe de faiblesse… Des pressions considérables se sont exercées sur des sociétés pour qu’elles paraissent belles aux yeux du voyeur de passage, la beauté institutionnelle consistant à présenter des signes de changement interne et de flexibilité, à apparaître comme une société dynamique, quand bien même la société stable marchait parfaitement bien…». Ce capitalisme impatient exerce une pression sur la vie quotidienne et trouve dans les publicitaires les hérauts valorisant les nouvelles tendances. À la place des structures panoptiques décrites par Foucault dans Surveiller et punir, grosses structures enfermantes avec des laissez-passer et des ordres militaires, un moulage peu réversible de votre posture, surveillées par un œil patronal et contremaître qui voit tout (ou croit voir tout), à leur place, prolifèrent les entreprises momentanées organisées en réseautique, souples, hyper-fluides, travaillant à flux tendu pour demandes versatiles, où vous êtes formaté (et non pas moulé) pour un temps, au sein d’un collectif relativement aplati, avec une idéologie mystifiante de l’égalité (sur une équipe de tournage, le menuisier du décor couche avec l’actrice principale, oui mais la fiche de paie n’est pas la même à la fin du tournage). Entreprise qui produit avec comme conditions initiales l’aléatisation (on travaille au hasard des commandes) et la casualisation (l’équipe est formée et dissoute en fonction du profil de la demande). À la place de la figure du père surveillant, trône désormais, affirment certains, l’entreprise mère qui suce votre désir, qui va chercher et puiser, voire épuiser votre énergie créatrice. Elle ne vous surveille pas, elle vous contrôle, elle ne vient pas chercher des gestes et des procédures pour un temps indéfini jusqu’à votre mise à la retraite, elle vient chercher et réclamer le fond de votre désir productif et créatif, mère monstrueuse et dévorante préœdipienne. Puis, aussitôt fini, aussitôt jeté ou nomadisé vers une autre grappe momentanée, l’œil du copain ou de la copine traquant la faute, la panne de désir est en vous et Brothers de toutes les mini-entreprises, surveillez-vous les uns les autres car je ne vous surveille plus (ça coûterait trop cher, mieux vaut que vous le fassiez entre vous à ma place).

Le spectre de l’inutilité

Plusieurs épées de Damoclès engendrent l’angoisse devant le futur incertain bien davantage que l’appréhension devant un danger réel qui était davantage le propre de l’entreprise «cage de fer». La prédiction d’Alain Touraine A. Touraine, La société post-industrielle, Paris, Denoël, 1969 selon laquelle les emplois perdus dans la production matérielle se déverseraient dans la production des cols blancs s’est avérée fausse : «Chez Sprint, les emplois perdus l’ont été dans le secteur des services aux personnes». L’automation remplace autant des prestations intellectuelles que des tâches répétitives et routinières. La délocalisation offre des emplois minables à des travailleurs surqualifiés, comme c’est le cas pour les employés des centres d’appel en Inde. Le vieillissement est une faute, une tare : les employeurs n’aiment pas conserver des travailleurs qualifiés ayant une mémoire de l’entreprise et un amour du métier. À resituer cet «âgisme» dans une perspective inégalitaire : les enfants des milieux privilégiés peuvent se permettre de flotter, de dériver, de nager dans la confusion stratégique sans récits de vie ordonnateurs. Pour eux, et dans l’ombre, des réseaux solides, familiaux, sociaux, peuvent servir informellement de systèmes de solidarité et de sécurité. On est, n’en déplaise aux hagiographes de la pauvreté, davantage solidaires chez les riches que chez les pauvres. Les salariés temporaires du «high tech» fréquentent les sites internet de convivialité, des clubs de golf, hippiques, les cercles de tennis. Des conventions spécialisées, des fins de semaine pour un trek au Sahara renforcent la «force des liens faibles». Les travailleurs du bas de l’échelle n’ont pas ces opportunités. Mis à l’écart, ils ne participeront pas aux caucus discrets où se prennent les décisions stratégiques et où s’établissent les parachutes de sécurité pour les États-majors.

Travailleurs expérimentés s’abstenir

Dans les nouvelles entreprises du capitalisme flexible, le métier semble devenir un obstacle. Avoir du métier, c’est estimer que bien faire a son importance et quand on comprend comment bien faire, plus on s’en soucie. L’entreprise flexible n’aime pas «les polarisés», les travailleurs obsédés par le bien faire. C’est là une manière de faire qui s’inscrit dans la durée et à l’opposé du court terme du consultant qui est sommé de faire des choses différentes dans des délais très courts. Ce qui est gênant dans la nouvelle entreprise, ce sont les gens qui «connaissent leur métier», qui maîtrisent un domaine particulier du savoir : «Les organisations flexibles ont besoin de gens qui puissent apprendre de nouvelles techniques plutôt que de s’accrocher à d’anciennes compétences». À l’opposé, et fort valorisé, «le potentiel humain de quelqu’un réside dans sa capacité de passer d’un problème à l’autre, d’un sujet à l’autre». C’est là la définition de la pratique du consultant à l’opposé de celle de l’artisan. La détermination du potentiel d’un candidat pour un poste vise à débusquer «les aristocraties naturelles» à l’opposé des aristocraties de classe à la française où une connivence de classe et de culture peut unir les examinateurs et testeurs aux postulants quand les fils ressemblent si fort à leurs pères. Dans les tests de potentiel, les examinateurs essayent d’éviter les tests qui pourraient faire appel à l’imprégnation culturelle du candidat, il faut que le sujet soit culturellement innocent. Ce qui est testé est le mode opératoire du raisonnement, et non une évaluation du contenu. Les tests visent à cerner des potentiels mentaux rétrécis, souvent restreints à la capacité combinatoire et calculatoire et au fait d’interpréter une situation langagière par la seule référence au calcul logique. «La référence sociale, le raisonnement dicté par les sens et l’intelligence émotionnelle ont été exclus de cette enquête, tout comme la croyance et la vérité». Seule, la surface logique du postulant est prise en compte. Et ces modalités de «traque» de l’excellence privilégient le genre de vie mentale propre au consultant, qui se déplace sans problème d’une équipe à l’autre et d’un problème à l’autre avec une mentalité «après moi, le déluge».

Différences illusoires

Aujourd’hui, l’industrie fabrique des plates-formes communes, autant en automobile que pour les ordinateurs et les vêtements. Sur les plates-formes, se met en place ce qu’on nomme des placages qui démarquent l’objet standardisé de base en produit de luxe avec des différences superficielles. Le travail d’assemblage sommaire se fait dans les pays à bas salaire et la finition avec pratiques de placage plus proches des marchés locaux. La modeste Skoda et la prestigieuse Audi possèdent un ADN de production semblable à 90%, ce qui justifie après adjonction de prothèses accessoires dites prestigieuses, des majorations de prix pour les hauts de gamme de 100%. Un vol transatlantique coûte en moyenne cinq fois plus cher qu’en classe économique, «mais l’homme d’affaires est loin d’obtenir quatre à cinq fois plus de place ou de services et la vitesse demeure la même dans toutes les cabines». Il faut donc mettre la minime différence en épingle pour vendre les produits de haut de gamme. La publicité essaye de nous faire croire que la Skoda est une voiture «milieu de gamme» et que le passager en classe affaires voyage plus vite que les bouseux du fond de l’appareil Sauf à considérer que l’homme d’affaires désire se retrouver dans l’entre-soi avec ses pairs et non avec des mouflets et des voyageurs ordinaires, ce que l’on pourrait nommer le narcissisme des petites différences. Le citoyen consommateur se voit offrir des plates-formes politiques qui ressemblent à des plates-formes de produits. Le New Labour britannique partage avec les conservateurs la bienveillance avec les entreprises, la socialisation inclusive et l’ambivalence avec les immigrés. Mais la différence s’est faite et montrée sur la chasse au renard, pratique de placage qui tend à persuader l’électeur britannique de grandes différences entre Tories et Labour. Inflation des symboles : 700 heures de débat pour ou contre la chasse au renard contre 18 heures relatives à la création d’une cour suprême. Ces marqueurs existentiels différentiels essayent de persuader qu’il y a un démarquage fort vis-à-vis de la plate-forme consensuelle, comme la publicité essaye de nous persuader de grandes différences entre la Skoda et l’Audi Entre Skoda et Audi, différences tangibles (service après vente, valeur de revente, gamme d’accessoires) et intangibles (image de marque, valeur symbolique, histoire de la marque). Et dans ces pratiques de placage, d’introduction de la petite différence, la recontextualisation d’un problème peut faire la différence, et souvent d’une manière peu opportune et peu glorieuse. Cela vaut en publicité pour mettre en exergue le détail qui tue et l’interdiction de la chasse au renard donnera-t-elle un supplément d’âme aux sectateurs du blairisme ?

Électeur-consommateur

Le citoyen électeur se comporte davantage comme un consommateur : il peut se désengager quand il le veut, préférer le simple immédiat au raisonnement complexe et aux accomplissements différés : on débranche son i-pod ou on change de piste : volatilité. Le citoyen responsable se comporte comme un artisan face à un nouveau produit : il veut voir comment cela marche, qu’est-ce que cela lui apportera de mieux dans ses pratiques de travail. Mais les nouveaux produits sont «conviviaux», nous ne devons pas nous préoccuper de savoir comment ils marchent, la complexité technologique doit être évacuée du produit, les nouveaux appareils doivent être engageants et sexy, aussi faciles d’utilisation qu’un téléphone. Transposée dans le domaine de la politique, «la convivialité qui facilite la tâche de l’utilisateur ruine la démocratie. La démocratie requiert que les citoyens soient prêts à faire un effort pour découvrir comment fonctionne le monde autour d’eux». Le travailleur aussi est sommé d’endosser la psychologie du consommateur impulsif : dans les entreprises à travail flexible, s’impliquer outre mesure est une mauvaise note, le travailleur risque d’apparaître replié et étriqué. Dans les tests de capacité, quelqu’un qui se montre trop curieux d’un problème spécifique peut échouer aux tests. Enfin, de nombreuses données montrent la perte de confiance de l’ensemble des citoyens face aux acteurs politiques. Il a fallu 10 ans au New Labour pour se défaire de son passé socialiste. Il s’est mis à vendre chaque année de nouvelles politiques et cette stratégie de marketing a eu des effets pervers sur la population qui, inondée chaque année de nouveauté politique, se demandait ce qu’étaient devenues les politiques de l’année précédente, un peu comme la Madame Bovary qui s’inquiète des chapeaux à la dernière mode de Paris. Le consommateur citoyen a perdu confiance dans le gouvernement en faisant face à cette déferlante de réformes où il cherchait en vain la continuité. Selon Sennet, les angoisses suscitées par ce changement continuel érodaient la confiance de l’électeur alors que ces politiques marchaient, amélioraient le sort de la classe moyenne et des défavorisés. «Le New Labour s’est comporté comme un consommateur de politiques, les abandonnant comme si elles perdaient toute valeur dès lors qu’elles existent». Le citoyen consommateur perçoit cette manière de faire, cette agitation incessante comme un comportement de Don Juan politique : délaissant une politique après qu’elle est conçue. Il convient d’indiquer que bon nombre de ces dispositions législatives sont faites pour peu durer et qu’elles comportent un effet d’annonce à court terme. Il y a dès lors une perte de confiance dans l’action politique quand le citoyen-travailleur-consommateur transfère sur la sphère politique l’angoisse qu’il ressent dans la volatilité économique. Cette manière de faire du nouveau à chaque instant, de mener l’action politique comme un consultant qui reconfigure à tour de bras érode la confiance entre le militant, le citoyen et les décideurs publics. L’idéologie est celle d’un moi désengagé, célébrant le narcissisme de ses petites différences, fuyant comme la peste la dépendance vis-à-vis d’autrui. Ce sont là des formes culturelles qui magnifient l’évolution personnelle et minent les conditions initiales de l’action collective et communautaire.

Mots-clés : CapitalismeUn livre

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