Politique
Critiquer le néolibéralisme, gouverner en néolibéral
08.10.2026
Peut-on à la fois participer à un gouvernement pratiquant l’austérité, la dérégulation et les attaques contre les services publics, et critiquer la doctrine sur laquelle ces politiques se fondent ? Oui, à en croire le président des Engagés…
Le 4 juin 2026, Yvan Verougstraete, président des Engagés , publiait sur son site internet et ses réseaux sociaux une curieuse lettre ouverte, appelant à « tourner la page du néolibéralisme »[1]. Le 1er août, alors que l’Europe pliait sous les canicules successives, Yves Coppieters, ministre wallon du Climat et de la Santé également issu des Engagés, déclarait quant à lui dans La Libre Belgique que les facteurs participant à la dégradation du climat et de l’environnement « relèvent d’un système capitaliste qui est à bout de souffle […]. »
Ces « critiques » du capitalisme et du néolibéralisme peuvent surprendre, dès lors qu’elles émanent d’élites politiques issues d’un parti de centre-droit qui prend part, depuis les élections de 2024, à toutes les coalitions gouvernementales francophones et nationale. Ces deux concepts étant au cœur de leur propos, il s’agit ici de revenir sur ce que constituent de facto le « néolibéralisme » et le « capitalisme » et de tenter de comprendre la portée de la critique que ces deux dirigeants politiques entendent proposer.
Ces « critiques » du capitalisme et du néolibéralisme peuvent surprendre, dès lors qu’elles émanent d’élites politiques issues d’un parti de centre-droit qui prend part à toutes les coalitions gouvernementales.
Novlangue néolibérale et flou théorique
À la lecture de la lettre d’Yvan Verougstraete, on comprend rapidement que la conception qu’a le président des Engagés du néolibéralisme se limite à un modèle d’organisation économique.elon lui, celui-ci devrait être abandonné car il n’intégrerait pas assez le « sens », le progrès humain, ou encore l’environnement, sacrifiés selon lui au nom de la croissance et de la concurrence. Il en vient alors à proposer un modèle économique alternatif, la « télo-économie » : « Télos signifie la finalité, le sens. Pour une économie qui fait sens. » Une notion très personnelle et sans généalogie théorique, qui est loin de constituer un concept articulé permettant d’élaborer une doctrine économico-politique contre le néolibéralisme.
Dans le cadre du capitalisme néolibéral financiarisé, la soumission de la politique économique (qui domine et oriente la politique sociale et environnementale) aux exigences des marchés financiers passe en particulier par le système de la dette publique : son remboursement illimité constitue une priorité absolue.
Largement défini dans la littérature comme un ensemble d’idées économiques donnant lieu à un « code de conduite économique » pour la puissance publique, le néolibéralisme promeut une gouvernance politique propre via une réorganisation profonde de l’État, qui se trouve chargé de déployer une politique économique dans l’intérêt direct du marché, c’est-à-dire des détenteurs de capitaux économiques et financiers. Pour ce faire, l’État néolibéral organise la privatisation de ses propres compétences, confiées de manière croissante à des experts issus du secteur privé – ce qui donne lieu au phénomène d’idiotisation de la puissance publique, petit à petit défaite de ses compétences et de ses prérogatives en vue de servir l’intérêt général, y compris, donc, en matière environnementale. Dans le cadre du capitalisme néolibéral financiarisé, la soumission de la politique économique (qui domine et oriente la politique sociale et environnementale) aux exigences des marchés financiers passe en particulier par le système de la dette publique : son remboursement illimité constitue désormais une priorité absolue – et est même, dans certains cas, inscrit dans la Constitution nationale – des gouvernements européens. Cette forme d’État néolibéral implique alors, d’une part, une politique budgétaire austéritaire structurelle et permanente, qui induit le démantèlement progressif de la protection sociale dont l’objectif fondamental est l’amélioration constante du bien-être social et collectif ; et d’autre part, un affaiblissement de la régulation sociale et environnementale de l’activité économique et financière.
La politique environnementale ambitieuse, que Coppieters appelle donc de ses vœux, est alors matériellement impossible dès lors que l’action publique s’inscrit a priori dans cette limitation structurelle des capacités d’action de l’État.
Néolibéralisme en actes à tous les étages
Ces deux sorties communicationnelles se heurtent dès lors directement au fait que les Engagés sont, un parti (néo-)libéral, et à ce qu’ils font au au pouvoir. Depuis 2024, la coalition fédérale Arizona, à laquelle les Engagés participent, a mis au cœur de son projet gouvernemental une politique d’austérité d’ampleur : affaiblissement radical de la protection sociale, coupes structurelles dans les budgets des administrations et des services publics ainsi que dans les subsides accordés au secteur non-marchand, régression des niveaux de la pension publique… Pour son budget 2027, le gouvernement a ainsi annoncé devoir faire 10 milliards d’euros d’économie s’il veut respecter les critères budgétaires européens (par définition restrictifs) et continuer à assurer le remboursement de sa dette (ou plutôt des intérêts de celle-ci) aux marchés financiers.
L’Arizona, toujours dans la droite ligne du néolibéralisme le plus classique, envisage entre autres la privatisation partielle de deux entreprises publiques survivantes des vagues de privatisation précédentes, Belfius et Ethias, qui pourtant nourrissent chaque année les comptes publics.
Pour ce faire, l’Arizona, toujours dans la droite ligne du néolibéralisme le plus classique, envisage entre autres la privatisation partielle de deux entreprises publiques survivantes des vagues de privatisation précédentes, Belfius et Ethias, qui pourtant nourrissent chaque année les comptes publics. Comptes publics qu’on cherche à renflouer ensuite en piochant directement dans la poche des citoyen.nes qui dépendent directement des services publics, comme illustré par l’augmentation des abonnements TEC avalisée par le inistre de la mobilité wallon Engagé, François Desquesnes. Au sein du gouvernement fédéral, le Ministre des Transports Jean-Luc Crucke (Les Engagés, toujours) prépare activement la libéralisation du chemin de fer, projet qui s’inscrit dans la stratégie d’ouverture de nouveaux marchés lucratifs aux entreprises privées et de soumission d’entreprises publiques à la logique marchande. Par définition, la raison d’être de l’entreprise publique, bras armé de la puissance publique et de son rôle d’égalisation des conditions socio-économiques face aux effets inégalitaires de l’économie de marché capitaliste, est à trouver dans le service de l’intérêt général. Leur remplacement progressif par un secteur privé, signifie bien qu’il s’agit de façonner l’ordre économique dans l’unique objectif d’accumulation de profit privé – au détriment de l’élargissement ou même du maintien du service public.
Elisabeth Degryse, reprenant des formules bien connues des discours néolibéraux, menaçait en septembre 2024 la FWB d’un « scénario à la grecque » si des « mesures » budgétaires n’étaient pas prises.
Toujours depuis les dernières élections, les Engagés occupent, en la personne d’Elisabeth Degryse, la Ministre-Présidence de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Celle-ci a elle aussi opéré des réformes structurelles, notamment dans l’enseignement : elles relèvent foncièrement du même projet néolibéral dès lors qu’elles ont pour objet et effet de sécuriser des ressources publiques en vue d’assurer le remboursement de la dette publique de l’État belge, en même temps que d’affaiblir l’autonomie et la force des services publics. Elisabeth Degryse, reprenant des formules bien connues des discours néolibéraux, menaçait en septembre 2024 la FWB d’un « scénario à la grecque » si des « mesures » budgétaires n’étaient pas prises. Plus symbolique encore : la réforme de l’enseignement, adoptée en violation des procédures juridiques en vigueur au sein du Parlement et qui a donné lieu à des manifestations inédites à Bruxelles, s’est matérialisée dans un décret-programme budgétaire, adopté en Commission du budget. Une démarche qui témoigne du phénomène néolibéral de « pathologisation » de la dépense publique et qui implique que toute intervention (dépensière) de la puissance publique dans la structure socio-économique est d’emblée considérée comme un problème à éradiquer. La Ministre-Présidente et sa Ministre en charge de l’Enseignement ont réaffirmé dans une conférence de presse la nécessité et l’inexorabilité budgétaire de cette réforme. Les dimensions éducatives, pédagogiques et professionnelles, pour les enseignant·es et les élèves, n’ont visiblement joué aucun rôle dans l’élaboration de cette réforme particulièrement décriée par les professionnel·les du secteur, les parents et même les élèves. La violence en acte d’une doctrine néolibérale [11] qui domine aujourd’hui l’ensemble des politiques économiques menées dans les États européens et dont le Président d’un parti qui la soutient et l’applique invite pourtant à « tourner la page ».
Entre la parole et les actes…
Ces tentatives de réappropriation lexicale – au-delà de leurs logiques stratégiques et électorales – brouillent la signification de ces termes et en diluent la portée politique : en empruntant ces mots au camp adverse, ce discours les neutralise.
La déconnexion entre les discours et leur traduction en acte est donc totale. Soyons de bon compte, cette distorsion à l’extrême de la communication politique n’est pas l’apanage des Engagés : dans un contexte où la communication politique remplace peu à peu le débat d’idées et est devenue « l’art de gouverner », tous les partis en font usage. Ainsi, en Région bruxelloise, Audrey Henry (MR), secrétaire d’État à l’urbanisme, affirme protéger le patrimoine du Palais du Midi… en délivrant un permis de démolition pour celui-ci. Ahmed Laaouej (PS) affirme « consolider le financement du logement social »… en vendant des logements sociaux. Le ministre des Finances Dirk De Smedt se présente en chantre de la rigueur… en engageant dans son cabinet une consultante à 1250€ par jour. Un gouvernement bruxellois qui a aussi mis la lutte contre le trafic de drogue au rang de ses priorités… et qui supprime ou baisse considérablement les subsides des acteurs de terrain en la matière. Un phénomène qui donne forme à la dystopie orwellienne (1984) dans laquelle la classe dirigeante régnait en vidant les mots de leur sens et en proclamant que la guerre, c’est la paix.
Ainsi ces tentatives de réappropriation lexicale – au-delà de leurs logiques stratégiques et électorales – brouillent la signification de ces termes et en diluent la portée politique. En empruntant ces mots au camp adverse, ce discours les neutralise et les réinterprète en les rendant compatibles avec la défense du système économique hégémonique. La « critique » de ce que ces mots désignent est au mieux superficielle, au pire vide de sens politique, alors même que ces systèmes d’organisation politique et économique ont fait l’objet de formalisations intellectuelles et académiques depuis des décennies et qu’ils sont de potentiels porteurs de luttes émancipatrices et progressistes.
Si tourner la page du néolibéralisme est réellement une priorité pour les Engagés, et que le capitalisme est à leurs yeux un système destructeur, prenons-les aux mots. L’automne, saison de négociation des budgets, est toute indiquée pour mettre ces principes en œuvre en refusant de démanteler les services publics, de privatiser les biens publics et d’imposer l’austérité budgétaire permanente.
Démystifier ce procédé nécessite donc de replacer ces discours dans le contexte politico-économique dans lequel ils s’inscrivent, en passant à la loupe les projets politiques portés, dans les actes, par leurs énonciateurs. Si tourner la page du néolibéralisme est réellement une priorité pour les Engagés, et que le capitalisme est à leurs yeux un système destructeur, prenons-les aux mots. L’automne, saison de négociation des budgets, est toute indiquée pour mettre ces principes en œuvre en refusant, dans les arbitrages à venir, de démanteler les services publics, de privatiser les biens publics et d’imposer l’austérité budgétaire permanente – autant de caractéristiques emblématiques de ce néolibéralisme qu’ils appellent à dépasser.’austérité budgétaire permanente – autant de caractéristiques emblématiques de ce néolibéralisme qu’ils appellent à dépasser.
[1] Verougstraete, Y. (2026, 4 juin). La liberté a besoin d’un cap. https://www.yvanverougstraete.be/actualite/la-liberte-a-besoin-dun-cap/
[2]Théret Bruno (1999), « L’effectivité de la politique économique : de l’autopoïèse des systèmes sociaux à la topologie du social », L’Année de la régulation, vol. 3, p. 127-167.
[3] Crouch Colin (2013), Post-démocratie, Paris, Diaphanes.
[4] Lemoine Benjamin (2022), La démocratie disciplinée par la dette, Paris, La Découverte.
[5] Lire Dardot Pierre & Laval Christian (2016), Ce cauchemar qui n’en finit pas. Comment le néolibéralisme défait la démocratie, Paris, La Découverte.
[6] Lire le dossier coordonné par Piron & Evrard (2025), Décoder l’Arizona : l’accélération d’un néolibéralisme aux accents autoritaires, dans la Revue politique.
[7] 138 millions d’euros versés en 2026 pour Ethias ; 454 millions pour Belfius sur la même année (3,6 milliards d’euros depuis 2011).
[9] Lemoine Benjamin (2016), L’ordre de la dette, Paris, La Découverte.
[11] Chamayou Grégoire (2018), La société ingouvernable : une généalogie du libéralisme autoritaire, Paris, La Fabrique.

