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Politique Archives N°33
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Terrorisme et résistance : confusion et complaisance

Hugues LE PAIGE

La violence est accoucheuse de l’histoire, à moins que cela ne soit le contraire; les opprimés n’ont pas toujours le choix des armes; le terrorisme d’État, l’impérialisme ne se combattent pas(seulement) avec des mots, etc. : tout cela nous le savons. Comme nous pouvons analyser le contexte politique qui nourrit le terrorisme au Proche Orient ou ailleurs. Il n’empêche: l’article de Julien Dohet et Michel Hannotte, «Le résistant, un terrorisme victorieux?» paru dans le numéro 32 de Politique mérite d’être sérieusement débattu. En raison, d’abord, de désaccords ou d’interrogations sur tel ou tel point d’histoire ou d’analyse politique. Il faut s’interroger par exemple sur la validité de cette affirmation définitive: «le peuple irakien est entré en résistance». Sur quels éléments se base-t-elle? Sur les forces mobilisées, sur un programme politique, sur des manifestations populaires, sur des oppositions d’ordre religieux? «Il apparaît évident que ces combattants (irakiens qui organisent des coups de mains antiaméricains) bénéficient des sympathies populaires et de complicité suffisantes pour assurer le renseignement militaire nécessaire à l’action» peut-on lire dans l’article: quelle est donc cette évidence? Comment l’établir? L’état de délabrement de la société irakienne post-Saddam exige des analyses plus affinées. Par ailleurs on ne suit pas bien le cheminement de l’argumentation : la référence aux attentats terroristes de l’Irgoun ou de ses dissidents en 1946 et 48 sert-elle de justification? A qui et à quoi? Sauf à nous rappeler que les gouvernants d’aujourd’hui sont effectivement sous bien des cieux d’anciens «terroristes» dont certains pratiquent à présent le terrorisme d’État. Mais les points de désaccords plus fondamentaux portent sur le vieux discours de l’ultra-gauche remis au goût du jour irakien par nos deux auteurs: celui de la complaisance confuse vis à vis du terrorisme en tant qu’arme de libération ou de résistance. S’agit-il d’une arme universelle et légitime pour lutter contre toutes les oppressions et sous toutes les latitudes? Comment distinguer? Le texte incriminé ici mélange des notions et des concepts extrêmement variés. Dohet et Hannotte évoquent l’attentat du 19 août contre le siège l’ONU à Bagdad qui s’est soldé par de nombreuses victimes civiles pour refuser la présentation qui en faite dans les médias occidentaux («terrorisme aveugle») et, si je les comprends bien, en faire un acte de résistance du peuple irakien? Depuis lors les attentats visant exclusivement des civils irakiens se sont multipliés: faut-il aussi les ranger dans la catégorie «résistance»? Et le terrorisme taliban en Afghanistan dans quelle sorte de « résistance » ou «d’anti-impérialisme» faut-il le ranger? Le terrorisme se définit non seulement par les buts qu’il veut atteindre, les moyens qu’il utilise mais aussi par les cibles qu’il vise et le contexte dans lequel il opère. Les « actes de guerre comme moyens efficaces et légitimes de réaliser (leurs) buts nationaux ou sociaux, mettre fin à une occupation étrangère ou une oppression politique » pour reprendre les mots de Dohet et Hannotte sont une chose. Le « terrorisme aveugle » (oui, cela existe même si ce sont des « médias occidentaux » qui le dénonce) visant sans distinction (ou parfois très distinctement) une population civile en est une autre. Par définition, le terrorisme c’est la mort. Pas seulement la mort physique pour ses victimes bien ou mal ( ou pas du tout )choisies. Mais aussi une culture et une politique de la mort qui imprègnent non seulement un combat mais qui marquent la société qui en sera éventuellement issue. De par l’importance qu’il accorde à la notion de « martyre », le terrorisme islamique accentue encore ce poids mortifère et destructeur. Parce qu’il prétend s’attaquer à l’empire américain, a-t-il droit au label de « résistant anti-impérialiste »? Le caractère unique de ce terrorisme mériterait, lui aussi, une analyse plus développée et un traitement particulier. Sans oublier que, de par ses règles de fonctionnement, l’organisation terroriste, comme toute organisation clandestine, est souvent et facilement manipulable. Certes pour bien des peuples les chemins de la libération passent par la violence, y compris parfois terroriste. Cela ne suffit pas pour confondre tout acte de terrorisme avec une manifestation de résistance. Il est vrai que durant la seconde guerre mondiale, les nazis qualifièrent les résistants de terroristes, cela ne fait pas pour autant et pour toujours de chaque terroriste un résistant! C’est ce genre de comparaison rapide, je dirais même d’amalgame, cette sorte de «règle de trois idéologique» qui induit la complaisance (ou la fascination?) vis à vis du terrorisme comme forme d’action( voire comme politique) et fait malheureusement l’économie d’une analyse historique, idéologique et politique que l‘on est en droit d’attendre sur un thème aussi grave.

Mots-clés : RésistanceTerrorisme

Journaliste-réalisateur, membre du collectif éditorial de "Politique"

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