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Politique Archives N°97
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Un agent de reproduction sociale en résistance ?

Rédaction

La Franc-maçonnerie libérale se trouve-t-elle aujourd’hui au milieu du gué du fait d’une difficulté pour les loges à promouvoir et à participer activement au « bonheur de l’humanité », c’est-à-dire de concrétiser son Utopie essentielle dans la Cité ? L’adage maçonnique « pas de politique en loge », est-il aujourd’hui encore tenable dans le contexte général de guerre sociale, économique, écologique et identitaire qui menace aujourd’hui rien de moins que notre planète ? .Ce texte est une version longue de l’article publié dans la revue papier..

Je propose ici quelques pistes de réflexion, rien de plus, simplement mues par mon double désir de maçon et de citoyen d’écouter et de comprendre le bruit des rues et le murmure des loges On distingue aujourd’hui les obédiences « libérales » ou « a-dogmatiques » de la franc-maçonnerie dite « régulière » reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA), fondatrice de la maçonnerie spéculative dont l’apolitisme officiel va de pair avec son conservatisme social. En Belgique, le Grande Loge Régulière de Belgique (GLRB) et, en France, la Grande Loge de France (GLDF) et la Grande Loge Nationale française (GLNF) appartiennent notamment à ce bloc réservé aux maçons « réguliers» infranchissable pour les frères et sœurs des loges libérales (Grand Orient de Belgique, Droit Humain, Lithos, etc) qui ne sont pas reconnus comme maçons par ces obédiences. Les loges dites « régulières » imposent à ses membres, comme condition liminaire d’entrée, la croyance au Grand Architecte de l’Univers (GADLU) et en sa révélation. En outre, toute discussion touchant la politique ou la religion sont strictement interdites en Loge. Ces deux caractéristiques essentielles, propres aux loges régulières sont totalement étrangères aux loges libérales.

Valeurs et parcours maçonniques

Entre son idéal de voir se concrétiser une société harmonieuse et généreuse pour tous et toutes et une méthode de travail qui invite fermement les Frères et les Sœurs à la « tempérance », à « maîtriser (ou transfigurer) leurs passions », ou encore à « fuir les prises de position radicales », la Franc-maçonnerie semble prise inconfortablement entre deux feux au moment précis où s’installe peut-être pour de bon l’état d’urgence et la régression sociale dans nos villes et campagnes. Précisons ici que la maçonnerie libérale est largement plurielle et les loges (aussi dénommées ateliers maçonniques) sont libres de traiter tel ou tel sujet lors de leurs tenues (réunions) hebdomadaires ou bihebdomadaires et sont tout aussi libres de s’engager ou non dans un combat politique ou sociétal ponctuel, avec plus ou moins de force et de visibilité dans la Cité. De même, le maçon compris comme individu est lui aussi libre de poser ou de ne pas poser des actes politiques ou caritatifs dans le monde profane (non maçonnique), en complément à son travail effectué en loge. Ceci étant posé, nous avons choisi de nous intéresser ici à « La » maçonnerie libérale entendue ici comme un « tout », malgré les nombreuses différences qui la caractérise. Ceci, sans prétention aucune à rencontrer le critère de scientificité. Nous tenterons d’ouvrir le dialogue hic et nunc avec « son » Utopie Utopie : du grec οὐ-τοπος « en aucun lieu. ».. déclarée, à savoir : œuvrer inlassablement à la promotion des idéaux des Lumières et aux principes de la Révolution française : « liberté, égalité, fraternité. » Quelles sont les limites posées à un éventuel engagement à dire « non », individuellement et collectivement, à l’heure de la montée des inégalités sociales, de la précarité économique et de l’installation de régimes politiques autoritaires et austéritaires ? La Franc-maçonnerie est-elle adaptée pour mener à bien un travail opératif sur le terrain sociopolitique, publiquement, en son nom propre pour défendre ses valeurs et les voir rayonner dans la Cité ? Ou bien est-elle limitée structurellement par ses statuts, par son devoir de réserve ou encore par le profil sociologique de ses membres, qui la confinerait plutôt à participer de facto à la reproduction de l’ordre social existant ? Un sujet d’une actualité brûlante au moment où des obédiences Une Obédience maçonnique désigne les fédérations de loges qui se rejoignent autour de principes fondamentaux, de rituels et d’objectifs communs, exemples : le Grand Orient de Belgique (GOB) ou le Droit Humain (DH) belges et françaises, s’expriment publiquement et largement depuis quelques années en faveur d’une laïcité offensive contre le « retour du religieux » mais aussi à propos de tout ce qui touche de près ou de loin à la défense des valeurs humanistes qui seraient « menacées » à la fois par la crise économique et politique, et surtout par le terrorisme islamiste. Tout au long de son cheminement, le maçon est invité à diriger sa révolte « contre lui-même », contre ses préjugés et contre ses propres dogmatismes. C’est la partie intime, verticale, du travail maçonnique qui lui est proposé dès son entrée en maçonnerie et qui consiste en la recherche de son être profond et authentique. Dans les loges dites « libérales » ou adogmatiques, cette tâche introspective se double souvent pour le maçon d’une incitation à un engagement individuel ou collectif à mener dans et en dehors du temple contre toutes les injustices, dans une perspective universaliste et dans la défense de l’être humain partout où il est opprimé. C’est la dimension horizontale et généreuse du combat des maçons pour la vérité et pour le bien-être de l’humanité. En réalité, le franc-maçon connaît non pas une mais trois utopies initiatiques. La première « transforme » l’initié par son travail vertical sur lui-même. La seconde consiste en le fait d’avoir « confiance dans le groupe, dans sa loge » et la troisième l’invite à « participer au changement social » pour favoriser et contribuer au progrès de l’humanité. De manière générale, dans leurs déclarations de principes et statuts, les loges maçonniques libérales font référence explicitement à cette 3ème utopie et énoncent vouloir résolument travailler au « progrès de l’humanité. » On peut ainsi lire dans le Titre 1er des Statuts du GOB GOB, Bruxelles, 1977 (article 1) : « La Franc-Maçonnerie, institution cosmopolite et progressiste, a pour objet la recherche de la vérité et le perfectionnement de l’humanité. Elle se fonde sur la liberté et la tolérance, elle ne formule ou n’invoque aucun dogme. » Les valeurs sont clairement exposées, elles sont humanistes et généreuses. Le parcours du maçon est balisé sur plan, il devra se transformer avant de transformer le monde, dans les limites de ses possibilités. L’ambition maçonnique de « changer la société » s’est concrétisée largement au cours de l’histoire moderne et contemporaine, par une activité politique et sociale intense des maçons, notamment en Belgique et en France, en voici, quelques exemples. Sous le Second Empire (1852-1870) et au début de la Troisième République (1870), les loges maçonniques ont animé le débat entre les républicains au moment où se conçoit puis se met en place l’instruction publique gratuite, obligatoire et laïque. Ceci représente une contribution majeure de la Franc-maçonnerie en France à l’éducation égalitaire qui se concrétisera avec Les lois scolaires du maçon Jules Ferry et principalement la Loi du 28 mars 1882 sur l’enseignement primaire obligatoire (pour tous les enfants des deux sexes de 6 à 13 ans.) La Troisième République française (1870-1914), à la fin de l’Empire, est considérée comme la période dorée des francs-maçons On retrouve alors le Grand Orient de France (GODF) et ses 18000 adhérents et le Suprême-Conseil de France avec 4000 membres. On débat alors dans les loges et à l’Assemblée nationale où les maçons sont nombreux, dans un esprit avant-gardiste, des mœurs, de la morale, des droits des femmes, de l’école, de la guerre et de la paix, comme du progrès social pour lequel les maçons se disent être prêts à se battre. On en veut pour preuve la naissance du Code du travail après un travail parlementaire acharné de la part des « frères » En France, le « Code du travail et de la prévoyance sociale », est adopté par la loi du 28 décembre 1910, après que 14 mars 1896, le député socialiste et franc-maçon Arthur Groussier ait déposé une proposition de loi sur la codification des lois ouvrières. Contrairement à l’époque contemporaine où la maçonnerie se compose plutôt d’hommes (et de femmes) issus des classes aisées, l’âge d’or de la maçonnerie sous la Troisième République vit l’entrée de très nombreux ouvriers et artisans dans ses rangs (jusqu’à 30% dans certaines villes.) C’est aussi au cours de cette période que le GODF va évoluer vers la laïcisation et se prononcer fermement pour l’instauration d’une « République démocratique sociale et universelle. » A cette époque où tout reste à construire pour arriver à concrétiser l’esprit des Lumières et de la révolution de 1789-1793 (liberté-égalité-fraternité), tout est à imaginer, à créer, à voter. Et les maçons furent à la hauteur de l’Utopie qui les animait, suivant par là le puissant courant socialiste et l’esprit de 1848. En Belgique, les francs-maçons et leur lutte sans relâche pour la laïcisation de l’enseignement est un combat bien connu. Aussitôt l’indépendance proclamée, et bien que les règlements du GOB de 1833 interdisaient aux loges d’intervenir dans la sphère politique, les francs-maçons se sont mobilisés à propos de la question scolaire, par l’intermédiaire des maçons qui siégeaient dans les Chambres, ou étaient actifs au sein des Sociétés de Libre Pensée ou de la Ligue de l’Enseignement, fondée en 1864, et dont le président Jules Tarlier et le premier secrétaire Charles Buls appartenaient tous deux à la loge bruxelloise les « Amis Philanthropes. » Cette mobilisation maçonnique de la première heure sur ce thème n’a jamais été démentie par la suite et jusqu’à nos jours. On peut lire dans le passionnant ouvrage (2010) d’Alain Bauer (un ancien maçon du GODF GODF: Grand Orient de France qui a quitté la maçonnerie) et J-C Rechigneux (maçon au GODF depuis 1981) : « A quoi réfléchissent les francs-maçons », qui répertorie toutes les questions reprises dans les programmes des loges depuis plus d’un siècle, qu’au fil des années, les travaux maçonniques se révèlent de moins en moins anticipateurs, voire déconnectés de l’Utopie maçonnique. Avant-garde active sur des questions sociales et politiques au 19ème siècle, nous l’avons vu, mais aussi tout au long du 20e siècle, les francs-maçons libéraux ont débattu et posé des actes très en avance sur l’état de l’opinion profane et de la vie parlementaire (par exemple, sur le suffrage universel, le droit de vote des femmes, les congés payés, la laïcité, l’école pour tous, puis, plus récemment, le droit à l’avortement, et l’abandon de la peine de mort etc.). Alors que depuis quelques décennies, et de plus en plus, les thèmes abordés en loge se situent plutôt en phase avec l’actualité profane, et n’étant désormais plus focalisé sur les questions décisives d’anticipation, notamment sur le plan des avancées sociales. Le temps (long) de la réflexion maçonnique se serait-il, de nos jours, rapproché du temps court, de l’immédiateté postmoderne ? Laissant ainsi moins de champ à la prospective, abandonnant la pensée holistique et l’Utopie ? C’est en tout cas ce qui transparaît de cet ouvrage unique en son genre. Cette tendance semble aussi se confirmer à la lecture des programmes des loges belges tels que repris dans les publications réservées aux membres, le Dionysos pour le Droit Humain (DH), et le Logos pour le Grand Orient de Belgique (GOB)  : « Changement climatique… un mythe ?, « Les mystères du hooliganisme », « La fin de vie et l’euthanasie », L’islam, la Franc-Maçonnerie et les démocraties libérales (faut-il repenser notre relation à l’islam pour réinventer une autre forme de vivre ensemble) », « Smart cities », « Islam », « La décroissance », « US elections 2016, who is who ? » Soit, des thèmes de société abordés en loge, riches et variés qui touchent de près à la Cité et qui poussent les maçons à s’interroger, voire à s’engager sur le terrain, mais qui représentent plutôt un commentaire sur l’actualité sans qu’ils ne proposent de faire vivre l’Utopie maçonnique et encore moins de bousculer l’ordre social établi. Les maçons d’aujourd’hui ne seraient-ils plus capables de regarder plus loin, plus haut, afin d’éclairer l’horizon du désirable pour transformer le rêve en possible ?

Quid de l’Utopie maçonnique aujourd’hui ?

Si la maçonnerie belge est généralement très discrète et intervient assez peu dans les débats publics, nous lisons avec intérêt les articles et éditoriaux des revues du GOB (le Logos) et du DH (Dionysos) ainsi que quelques interventions et interviews qui paraissent dans la presse belge et qui montrent en tout cas la détermination franche des maçons qui s’expriment dans ces médias pour rassembler les citoyens autour des valeurs maçonniques humanistes. L’islam « radical » et la laïcité accommodante avec le « communautarisme » étant régulièrement pris pour cible. Le Grand Orient de France Le GODF, plus grande Obédience française revendique aujourd’hui 53 300 adhérents, dont seulement quelques 3000 femmes quant à lui est nettement plus visible et audible depuis quelques années. Le Premier ministre Manuel Valls Manuel Valls à été initié au GODF en 1989 dans la loge très anarchiste et libertaire « ni maîtres, ni dieux » , maçon non pratiquant depuis une dizaine d’années, n’a eu de cesse, par exemple, d’affirmer publiquement récemment, sans s’exprimer au nom de l’Obédience, et en ne se revendiquant pas non plus de sa qualité de maçon « qu’il y a urgence à renouer avec le sens de la laïcité, notre socle commun, ferme, non négociable (…) qui doit permettre de rassembler. C’est à ce chantier qu’il nous faut consacrer nos forces ». Que vise le Premier ministre lorsqu’il évoque « notre » socle commun ? La maçonnerie ? Les Français ? Les politiques ? Dans le même sens, Patrick Kessel, ancien Grand Maître du GODF avait aboyé contre le président de l’Observatoire de la Laïcité, J.-L. Bianco lorsque ce dernier avait déclaré « qu’il n’y avait pas de problème de laïcité en France ». Une forte proportion de francs-maçons libéraux, (français et belges) considérant avec Kessel que la laïcité est actuellement « en grand danger » dans l’Europe entière. Tel est le combat actuel le plus mobilisateur et le plus débattu sur la place publique par les maçons libéraux les plus combattifs sur la question de la laïcité, une question qui somme toute divise plus qu’elle ne rassemble, y compris au sein des loges. Mais la maçonnerie libérale se mobilise aussi sur d’autres thématiques, notamment par l’organisation de rencontres avec le monde profane. Ainsi, en avril 2015, la seconde édition des « Utopiales maçonniques » « Les Utopiales Maçonniques » présentent un espace-temps symbolique « de Midi à Minuit », consacré à la culture maçonnique et à la réflexion prospective. Organisées, depuis 2014, par le Grand Orient de France (GODF) et avec le concours de l’Institut Maçonnique de France (IMF), du Musée de la Franc-Maçonnerie, et de l’Institut d’Etude et de Recherche Maçonnique (IDEM), ces rencontres proposent des conférences et des tables-rondes sur des sujets politiques et des questions sociétales , des rencontres ouvertes aux profanes (les non maçons) organisées dans les locaux du GODF, rue Cadet, à Paris avaient pour thème « Construire le monde de demain. » Organisés en partenariat avec le magazine Marianne (édition française), ces débats et tables-rondes avaient notamment pour motus de « Remettre le Grand Orient au cœur de la société » et de participer activement « à la reconquête des territoires de la République. » A lire les déclarations dans les médias des organisateurs et intervenants de cet événement, le GODF entend rappeler que l’Utopie reste au cœur de la démarche initiatique maçonnique et qu’il est bien décidé à jouer un rôle clé dans la réflexion prospective au sein de la société civile. Mêler la réflexion des loges avec celle de profanes (intellectuels, universitaires, psychanalystes, etc.) « progressistes » sur des thèmes de réflexion prospective est une initiative qui va dans ce sens et qui tend à démontrer qu’une certaine franc-maçonnerie est toujours un « laboratoire d’idées » avec lequel il faudra compter dans la perspective de la défense du « bien commun. » Car de fait, les réflexions de ces rencontres ont bien animé l’esprit prospectif, c’est-à-dire visant le transformisme social et sociétal sur le moyen et le long terme, s’éloignant ainsi des commentaires sur l’actualité immédiate, et réhabilitant la notion du « temps long » traditionnellement maçonnique dans la réflexion, ce temps qui permet de penser et globalement délaissé par les travaux en loge, nous l’avons vu. Revoir concrètement, l’Utopie au cœur du travail maçonnique, remet aussi la maçonnerie contemporaine en phase avec ses origines. En se souvenant, par exemple, du pasteur Anderson « rêvant » de faire de la Franc-maçonnerie « le centre de l’union » Les Constitutions d’Anderson (1723 & 1738), éditées à Londres, qualifiées d’« Anciennes Obligations », sont considérées comme la loi fondamentale de la Franc-Maçonnerie universelle et moderne et le chevalier Ramsay Initié à la « Horn Lodge » de Londres en 1730, le Chevalier de Ramsay fut en suite l’Orateur de la Loge «Le Louis d’Argent »à l’Orient de Paris « rêvant » pour sa part d’une « République universelle » construite par les maçons. Deux utopies du début du 18e siècle à réaliser et qui font encore référence dans la maçonnerie d’aujourd’hui. Et, si la société civile a besoin de débats et d’idées innovantes, les « Utopiales maçonniques 2015 », ont précisément rassemblé un large public, en grande partie profane, autour d’une douzaine d’intellectuels soucieux de changements profonds et qui ont échangé des idées dans cette optique, avec comme fil rouge la question républicaine menacée par un néolibéralisme refusant toute remise en question de sa doxa. Réforme (ou révolution) de l’économie ? Réforme (ou révolution) éthique et morale, ont aussi été visés par la philosophe Cynthia Fleury et par l’écrivain de la décroissance Pierre Rabhi qui ont été jusqu’à évoquer la nécessité impérieuse d’un changement de modèle civilisationnel. En voilà une audacieuse utopie (profane) en phase avec l’Utopie maçonnique ! Pour l’édition d’avril 2016 des « Utopiales maçonniques » le thème proposé était : « Vivre la République », avec notamment une conférence de l’économiste Pierre Larrouturou intitulée : « Chômage, précarité, crise de l’Europe : pourquoi on peut s’en sortir ? » Ces rencontres annuelles et d’autres événements maçonniques ouverts ou non aux profanes sont-ils l’occasion, de remettre de l’Utopie dans le travail maçonnique et, en aval, d’accompagner l’idéal dans la Cité ? Envisager cela, est-il chimérique ? Quel serait l’obstacle le plus périlleux pour mener à bon port une ambition utopiste retrouvée ?

La reproduction sociale comme frein moteur à l’Utopie maçonnique ?

Communément, on nomme en sociologie « reproduction sociale » le phénomène sociologique qui conduit à la transmission des positions sociales, des modes d’action ou de pensée, des « habitus » Le concept d’habitus est utilisé par le sociologue Pierre Bourdieu pour rendre compte de l’ajustement qui s’opère le plus souvent « spontanément », c’est-à-dire sans calcul ni intention expresse, entre les contraintes qui s’imposent objectivement aux agents, et leurs espérances ou aspirations subjectives. Il s’agit d’expliquer « cette sorte de soumission immédiate à l’ordre qui incline à faire de nécessité vertu, c’est-à-dire à refuser le refusé et à vouloir l’inévitable », à percevoir le monde social et ses hiérarchies comme allant de soi. Source de cette définition : Anne-Catherine Wagner, « Habitus », in S. Paugam (dir.), Les 100 mots de la sociologie, Presses universitaires de France d’une génération à une autre, ou d’un microcosme social à sa postérité, dans une certaine proportion, du fait d’une faible mobilité sociale interne. La reproduction sociale se traduit dans les courbes statistiques qui montrent, par exemple, qu’un fils d’ouvrier a plus de chance de rester ouvrier que de quitter sa strate sociale et qu’au contraire l’inverse un fils de cadre supérieur a de grandes chances de demeurer proche de sa strate sociale d’origine, plutôt que de « descendre » de strate (ou de classe) sociale. Et, précisément, les membres des différentes obédiences libérales ont sensiblement le même profil sociologique et sont majoritairement issus des mêmes strates sociales : professions libérales, enseignants, journalistes, fonctionnaires, cadres, artistes etc. Pas exclusivement des « riches », certes, mais les ouvriers, et artisans, autrefois bien représentés, nous l’avons vu, notamment sous la Troisième République, ont ainsi pratiquement disparus des loges aujourd’hui. En outre, l’âge moyen d’entrée en maçonnerie se situe entre 45 et 50 ans alors que l’âge moyen des maçons affiliés oscille lui entre 55 et 60 ans. Pas sexy pour les jeunes, l’appartenance maçonnique ? Mais, outre ces chiffres, ce qui nous intéresse ici c’est bien la notion d’héritage et de transmission maçonniques. Et, la théorie bourdieusienne du monde social nous semble ici utile, car elle accorde une large place, comme la maçonnerie d’ailleurs, à la transmission et à l’héritage et à la manière dont, in fine, ces deux notions agissent sur le destin et sur l’engagement des individus dans la Cité. Nos actions seraient ainsi en grande partie, mais pas exclusivement, influencées par l’héritage que nous transmet notre entourage familial. Héritage, qu’est-ce à dire ? Au-delà de la richesse économique, nous héritons d’un nom de famille, d’un capital culturel, d’un réseau de relations, etc. Le sociologue s’est intéressé en particulier aux dispositions culturelles transmises au sein de la famille. C’est l’originalité de sa recherche d’avoir mis le doigt sur l’importance du patrimoine culturel plutôt que de se limiter au patrimoine économique dans le fonctionnement et la reproduction des sociétés contemporaines. Selon le sociologue Pierre Bourdieu, ce phénomène déterministe est notamment alimenté par : l’inégale répartition du capital économique, culturel (maîtrise de la langue, du vocabulaire, accès à la culture…), et social (relations dont dispose la famille) entre les différentes classes sociales. » De la famille, le sociologue dit « qu’elle sauvegarde son unité pour la transmission et par la transmission, afin de pouvoir transmettre et parce qu’elle est en mesure de transmettre ». Ne pourrait-on dire la même chose de la maçonnerie pour qui la « transmission » des valeurs, de l’histoire, des rituels et des acquis maçonniques, notamment par les Maîtres (3ème grade maçonnique) aux deux grades « inférieurs » (Apprentis et Compagnons) est fondamentale Les trois grades (ou degrés) maçonniques en loge « bleue » sont ceux d’Apprenti, de Compagnon, puis de Maître. Généralement, le jeune maçon devient Maître maçon en 3 ou 4 ans de fréquentation de sa loge mère où il a été initié. Ensuite les hauts grades ou degrés de perfectionnement (loges « rouges », puis « noires ») proposent une suite pour les maçons qui souhaitent aller plus loin dans leurs recherches initiatiques  ? Entre maçons, ne dit-on pas d’une personne qu’elle appartient (ou non) à la « famille » (maçonnique) et pour marquer clairement qu’on peut recommander telle ou telle personne qu’elle fait partie de la « famille » ? Or, ce qui se transmet chez les maçons (en famille) ce sont, outre les valeurs incontournables que sont la liberté, l’égalité et la fraternité, mais aussi les habitus de comportements et d’analyse que sont la tempérance, la maîtrise des passions, le lissage du discours et, in fine, la relativisation des idées, dont les héritiers de la tradition maçonnique ne peuvent s’écarter sans « trahir le maître. » Le maçon (ou la loge) « révolutionnaire » en quête de l’Utopie maçonnique peut-elle risquer de s’aventurer hors du sentier tracé par la famille porteuse de l’héritage et du sens maçonnique ? La fonction sociale de l’institution maçonnique qui est largement déterminée par l’impératif de transmission des valeurs et coutumes maçonniques, et singulièrement de l’esprit maçonnique d’appel à la « modération » serait-elle un obstacle à la mise en pratique du rêve utopiste ?

De l’équerre à la norme

Symbole et outil important de la maçonnerie, l’équerre permet (symboliquement) à l’Apprenti maçon de tracer des angles droits à 90° soulignant par-là la nécessaire vérification de la justesse de sa démarche initiatique Dans la vie du bâtisseur de cathédrales, l’équerre est l’outil qui donne ou vérifie sans cesse la même valeur. Elle sera aussi utilisée comme référent symbolique pour signifier la justesse puis la justice, la rigueur dans le comportement du maçon, l’honnêteté, la probité. Il est intéressant de s’arrêter ici sur l’étymologie antique du mot norme (norma) qui signifie équerre. Comme l’écrit le psychanalyste français, non maçon, Roland Gori, « c’est cette étymologie (du mot norme) qui contient ce caractère de rigueur, de mesure, et implique un éventuel redressement. Est normal ce qui tombe droit, perpendiculaire comme un fil à plomb, en ne penchant ni à gauche, ni à droite. Dans son sens moral et imagé, la conduite morale sera conduite droite et juste. Le projet pédagogique de remise au bon niveau, de redresser est toujours à l’arrière-plan » Roland Gori, La fabrique des imposteurs, Les liens qui libèrent, 2013, page 43. Ce petit texte de Gori nous invite (encore) à la réflexion sur les symboles et outils maçonniques qui tous convergent vers l’injonction douce donnée aux maçons de garder toujours en tête la notion de rectitude morale, de mesure, de « marcher droit » et d’autres notions impossibles à décrire ici qui invitent au mieux au réformisme social et politique, au pire, à l’immobilisme social tel que décrit par Bourdieu. Dans Contre-feux 2, Pierre Bourdieu, qui n’était pas maçon, nous parle de sa propre évolution personnelle. Il conclut par une étonnante confession déterministe : « Je me suis trouvé conduit par la logique de mon travail à outrepasser les limites que je m’étais assignées au nom d’une idée de l’objectivité qui m’est apparue peu à peu comme une forme de censure.» Peut-on en conclure que l’individu, profane ou maçon, demeure « agi » par son habitus, de sorte que la prétention à une liberté à agir procédant de la souveraineté de la raison reste subordonnée au microcosme social qui le détermine et à l’héritage reçu par ce dernier ? Si profonds et cohérents que soient les préceptes maçonniques (méthode, outils, symboles, valeurs, etc.) il ne m’apparaît pas futile de souligner ici le potentiel d’autocensure qu’ils contiennent pour le maçon prêt à se battre pour un « autre monde. »

La raison comme dialectique du possible

Quel serait l’être commun à penser dans ce chaos contemporain pour l’Utopie maçonnique ? Pour le philosophe français Jean-Luc Nancy, « la crise actuelle de la politique n’est qu’un aspect d’une mutation générale des ordres symboliques. Les valeurs, les signes, les enjeux de ce qu’on nomme « vie » et « mort », « individu » et « communauté », « Dieu » et « homme », « histoire » et « espace », « exception » et « banalité » se trouvent dans un état particulièrement brouillé, voire chaotique à l’intérieur de la société dite « développée », aussi bien qu’à l’échelle des mêlées et des complexités mondiales » Jean-Luc Nancy, « Le communisme, c’est le sens de l’être en commun à penser ». Entretien avec Pierre Chaillan, L’Humanité, 28 août 2013 Un engagement politique traditionnel, partisan ? S’agit-il alors de cogérer un système-monde bancaire, d’octroyer des passe-droits à des entreprises supranationales ? De voir naître un État autoritaire post ou pré-démocratique ? S’agit-il plutôt de réfléchir à l’’être-en-commun ou aux « communs », lorsque « ni Dieu, ni maître, ni ego, ni pouvoir, ni argent » ne regardent les maçons ? Lors du « convent » annuel, (assemblée générale du GODF), qui s’est tenu le 25 août 2016, à Marseille, le tout nouveau Grand Maître, le docteur Christophe Habas, a déclaré que les francs-maçons avaient « un effort d’explication de (leurs) valeurs à faire » dans la société ? Mais il ne s’est pas risqué à évoquer comment faire ou « Que  faire », le « Que » étant significativement plus porteur d’incertitudes et de radicalité que le « faire.» La Franc-maçonnerie libérale peut-elle ouvertement jouer aujourd’hui, par exemple, un rôle flamboyant dans la nécessité qui se fait jour de libérer l’Europe des fièvres nationalistes, guerrières et affairistes ? Une Europe en grand danger d’éclatement comme le soulignait déjà Stefan Zweig, qui n’était pas maçon, dans des textes peu connus écrits en 1932 (La désintoxication morale de l’Europe) et en 1934 (L’unification de l’Europe) dans lesquels il décrivait ce continent comme un lieu d’histoire et de culture partagée pour une union à venir et à construire. Victor Hugo, qui n’était pas maçon, lui non plus, abondait dans le même sens, en 1849, en affirmant haut et fort que l’espoir des peuples résidait dans la construction d’une véritable « fraternité européenne » Victor Hugo, discours d’ouverture du Congrès de la Paix à Paris, le 21 août 1849. Hugo fut érigé alors au statut de prophète par les européistes de l’époque en quête de crédibilité et de soutien  au sein des futurs Etats-unis d’Europe. Une fraternité européenne, voire universelle pour donner sens, éthique et mesure à la politique, à la culture et à l’histoire ? L’Utopie maçonnique ne dit pas autre chose, c’est le sens profond de la pratique politique du Président chilien franc-maçon Salvador Allende qui s’appuya concrètement sur l’Utopie maçonnique pour conduire son pays (entre 1970 et 1973), comme illustré par ses dires, ci-dessous : « J’ai maintenu au sein de la franc-maçonnerie l’idée qu’il ne peut y avoir d’égalité en régime capitaliste, même la moindre chance d’égalité ; qu’il ne peut pas exister de fraternité quand il y a exploitation de classe ; et que la liberté authentique est une chose concrète et non pas abstraite. Je donne donc aux principes maçonniques le contenu réel qu’ils doivent avoir » Régis Debray, Entretiens avec Salvador Allende, François Maspero, Cahiers libres, 1971. Pour Allende, la Franc-maçonnerie lui inspirait la conduite éthique et politique à suivre pour aboutir au bien-être du peuple chilien. Voilà donc avec cet appel d’outre-tombe du Frère Salvador Allende bien d’actualité pour les francs-maçons libéraux un outil de résistance leur permettant de réfléchir sur l’opportunité qu’il y a pour eux de remettre « l’imagination au pouvoir », comme suggéré, nous l’avons vu, dans les Utopiales maçonniques du GODF, non pas pour fuir le quotidien mais, au contraire, pour le transformer, en s’inspirant de Théodore Monod qui visait au cœur en disant : « Beaucoup me parent du qualificatif d’illuminé, d’utopiste. Je les en remercie. L’utopie ne signifie pas l’irréalisable, mais l’irréalisé. L’utopie d’hier peut devenir la réalité.  » Nombreux seront les maçons qui (me) rétorqueront ici qu’il ne s’agit pas d’opposer l’éventuelle résistance maçonnique à l’ordre établi, même lorsque celui-ci menace les libertés, l’égalité et la fraternité, avec le supposé conservatisme social, voire la reproduction sociale à laquelle participerait la Franc-maçonnerie. Les maçons poseraient par là un discours tout à fait en phase avec la méthode maçonnique qui invite toujours ses membres à dépasser les contraires, à trouver un 3ème terme pour faire avancer le débat. Et ils auraient raison, du point de vue maçonnique. Et bien, jouons le jeu ! Et si le 3ème terme attendu était précisément la « raison » ? Une valeur si chère aux maçons, comprise comme la partie de la faculté de connaître qui aurait pour mission de limiter, comme suggéré par Emmanuel Kant Chez le philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804), comme illustre dans La critique de la raison pure (1781) la faculté de connaître n’est pas unie chez l’individu et se décline en 4 dimensions qui fonctionnent différemment : l’intuition, l’imagination, l’entendement et la raison , l’entendement, cette autre faculté de connaître L’entendement est une faculté de l’esprit par laquelle l’homme synthétise des données sensibles venant du monde extérieur par le biais de concepts. L’entendement permet de connaître un phénomène. Il désigne chez Kant « la faculté des règles », en tant qu’il produit les concepts à même de lier et de classer les intuitions sensibles pour produire la connaissance. Kant le distingue de la raison, ou « faculté des principes », qui produit des idées (le monde, Dieu, le moi) à haut potentiel d’unification du réel , qui conduit à l’élaboration de schèmes de pensées automatisables et reproductibles qui confine la pensée à des chaînes d’imagination techniques (d’habitus ?) d’où l’espérance et le rêve sont exclues. En d’autres mots, la raison productrice d’idées comme condition et moteur mise au service du désir et de l’action concrète. C’est peut-être à cette condition de refus d’héritage technique que le mot d’ordre repris sur les invitations et l’affiche officielle des « Utopiales Maçonniques » du GODF, en 2015, prendra tout son sens pratique d’espérance, où l’on pouvait lire : L’Utopie, c’est maintenant. Dans une interview accordée à L’Express et publié le 6 avril 2016, l’ancien Grand Maître du GODF, Daniel Keller, soulignait la nécessité d’investir la Cité pour les francs-maçons : « On ne peut pas être franc-maçon sans s’engager dans la cité pour défendre les principes et les valeurs auxquelles on croit. C’est une question d’honnêteté et de courage. Il peut s’agir d’un engagement associatif, militant ou politique à travers un mandat électoral. » Rien d’un discours de portée « révolutionnaire », donc. Et loin, somme toutes, de l’esprit d’Utopie pourtant présent dans d’autres déclarations et singulièrement aux « Utopiales maçonniques » largement dirigées par le même Patrick Keller.

Utopie, raison, tempérance, héritage, reproduction sociale, résistance et ordre. Dans quel ordre ?

Les maçons opératifs (ouvriers et maîtres d’œuvres profanes) qui construisaient les cathédrales au Moyen-âge et dont la symbolique a inspiré la maçonnerie moderne qui débuta au 18ème siècle, marchaient les pieds en équerre parce que cela rendait leurs pas plus assurés sur les échafaudages. Marcher en équerre permet donc de se déplacer prudemment sur un chemin étroit. Par transposition, dans le rituel maçonnique du 1er degré (le grade d’Apprenti maçon), la main en équerre placée sur la gorge, invite les maçons spéculatifs à se prononcer avec mesure, pour mieux canaliser leurs émotions susceptibles de leur faire perdre l’équilibre. En somme, comme tous les microcosmes sociaux, initiatiques ou non, la Franc-maçonnerie « est » et se trouve aujourd’hui sur une voie étroite. Et rien, formellement, ne l’oblige à bousculer ses « habitus », ni à prétendre vouloir bousculer l’ordre social. Mais comment résister à la fois à la tentation, à la prudence et aux engagements oratoires sans risques, tels que ceux décrits par les « Utopiales maçonniques » et à la fois résister pour que perdure et se développe dans une vraie praxis l’idéal Utopique ? Ceci dans le contexte actuel où le silence et la novlangue semblent s’imposer aux peuples. Les maçons adogmatiques, dont je fais partie, gardent-ils à l’esprit qu’en période d’état d’urgence et d’urgence sociale, l’Utopie (la 3e) et la résistance aux injustices dont ils se revendiquent, par-delà leurs propres clivages sociaux et leurs multiples différences, sont surtout une affaire de « passion », loin de l’esprit potentiellement anesthésiant du consensus, du lissage et de la maîtrise (de soi) synonymes, si l’on n’y prend garde, de reproduction sociale ? Nous voici peut-être au milieu du gué maçonnique. Le travail prospectif peut commencer, en amont comme en aval. Dans cette prospective, l’Utopiste maçon, ou « La » maçonnerie libérale, ne sera pas un « résistant en sommeil », mais bien une force de travail d’éveil historique en devenir. A moins que « l’Ordre » et la transmission atonique maçonnique ne mette tout le monde d’accord pour suivre Nietzsche qui disait avec malice que les « libres-penseurs » ne sont ni libres, ni penseurs, le philosophe chasseur de nihilisme leur préférant les « libres-agisseurs ».


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