Droits humains • Justice • Racisme
L’Eclaireuse : Selma Benkhelifa
08.05.2026
Du palais de Justice à la rue, Selma Benkhelifa se mobilise au quotidien contre les violences policières. Avocate, mais aussi membre du Front de mères, Selma Benkhelifa lutte contre les violences policières sur plusieurs fronts. Face au tournant sécuritaire à l’œuvre en Belgique, elle appelle à une mobilisation dans chaque sphère de la société afin de constituer un véritable rapport de force.
Le 15 mars avait lieu la journée internationale contre les violences et répressions policières. L’occasion de se souvenir de Christophe, Fabian, Jidel, Adem et Adamo, décédés en 2025 à la suite d’interventions de la police belge. L’occasion aussi de se pencher sur cette thématique, qui prend de l’ampleur avec le durcissement des politiques de maintien de l’ordre en cours dans notre pays.
Il y a la répression qui a lieu autour de la contestation : lors des manifestations, des occupations, des rassemblements. Et il y a le racisme structurel et systémique qui alimente les violences policières
« Je vois deux grosses problématiques de violences policières1 », explique Selma Benkhelifa. « Il y a la répression qui a lieu autour de la contestation : lors des manifestations, des occupations, des rassemblements. Et il y a le racisme structurel et systémique qui alimente les violences policières ». « Même le Comité P2 reconnaît qu’il y a du racisme et de la discrimination dans la police : les groupes dits “racisés”3 sont plus souvent victimes de contrôles au faciès, de fouilles, de toutes sortes de pratiques humiliantes et brutales de la part des policier·es. »
Un enjeu politique
Tandis que les mesures prises par l’Arizona visent à renforcer les services de police, la Ligue des droits humains dénonce un « tournant sécuritaire inquiétant » et un « recul alarmant des droits fondamentaux ».4 Pour l’avocate, il est clair que ce virage s’exprime à travers les deux volets des violences policières : « D’une part, le racisme et les violences à l’égard des populations minoritaires risquent d’augmenter, car c’est un gouvernement raciste. D’autre part, on observe déjà une forte répression des mouvements sociaux, qui contestent la fragilisation inédite des droits sociaux entamée par le gouvernement. » Face à ce constat, elle souligne l’importance d’une mobilisation à travers tous les secteurs de la société afin de constituer un rapport de force qui puisse pousser le politique à prendre des mesures sérieuses.
Deux engagements complémentaires
Selma exerce comme avocate spécialisée en droit de la migration et dans la défense des victimes de violences policières. Quant aux raisons qui l’ont poussée à se spécialiser dans ces domaines, elle explique que c’est précisément pour défendre les victimes de ce type de violences qu’elle a fait ces études. Elle se rappelle des années 1990 : « J’habitais à Schaerbeek, où le commissaire de l’époque, Demol, a fini par rejoindre le Vlaams Blok. Il était connu pour être ultraviolent : malheureusement, les brutalités policières, ce n’est pas un sujet récent. »
Aujourd’hui, elle se charge de faire le pont entre les victimes ou leur famille et le pouvoir judiciaire. « Le langage utilisé par ces institutions est incompréhensible : la manière, la lenteur, le décorum, tout. Je le traduis à mes client·es, puis je retraduis, en langage juridique, ce que mes client·es veulent dire. »
Hors des cours et tribunaux, Selma fait partie du Front de mères, un syndicat de parents qui se mobilisent autour des violences policières et, plus largement autour de toutes les formes de discriminations. « C’est un engagement complémentaire », dit-elle. Cette ambivalence lui permet de garder le moral : « Avec Front de mères, c’est une lutte plus joyeuse, qui permet de prendre un contre-pied et de compenser le côté parfois déprimant de la vie d’avocate. »
Dans un procès pour violences policières, ce rapport est complètement disproportionné : il y a l’État d’un côté, et une petite famille de l’autre. Il est indispensable de renforcer la famille avec une mobilisation.
Au-delà de l’équilibre moral, elle insiste sur la complémentarité stratégique de ces deux engagements : le droit est, à ses yeux, un rapport de force dans lequel la mobilisation joue un rôle clé.
« Le droit, ce n’est pas une équation mathématique où il suffirait de bien connaître les articles pour arriver à un résultat, en faisant article 6.2 plus article 6.4. » Elle poursuit : « Dans un procès pour violences policières, ce rapport est complètement disproportionné : il y a l’État d’un côté, et une petite famille de l’autre. Il est indispensable de renforcer la famille avec une mobilisation, de la médiatisation, afin de jouer sur ce rapport de force et essayer de l’inverser. »
Moins de missions pour la police
Toutes sortes de missions devraient être enlevées à la police et attribuées à des services sociaux ou médicaux spécialisés.
Face à cette problématique, quelles sont les pistes de solution ? Il y a pour Selma toutes sortes de missions qui devraient être enlevées à la police et attribuées à des services sociaux ou médicaux spécialisés. « Pour arrêter un sans-abri qui crie parce qu’il est fou, il vaudrait mieux envoyer un·e infirmier·e en psychiatrie. » Cette réallocation assurerait une meilleure adéquation entre la formation et la mission, tout en limitant le recours à la force.
« Une phrase que j’aime, c’est “la joie est un acte de résistance” », conclut Selma. « Il est plus facile d’opprimer des corps tristes. Si nous parvenons à rester joyeux et joyeuses, nous réussirons à tenir le coup ».
