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Politique Actu N°120
Actu

Comment les médias reconfigurent la démocratie

José-Manuel NOBRE-CORREIA

Durant quelques longues décennies, les médias ont joué un rôle d’intégration des individus dans la vie de la cité. Mais aujourd’hui, la prolifération de sources d’information facilement accessibles et les comportements individuels de consommation des médias, entre autres, changent complètement la donne. Que devient l’espace public commun auquel contribuaient les médias ? Quel est l’impact de cette évolution des médias sur la politique comme processus collectif ?

Cet article a paru dans le n°120 de Politique (septembre 2022).

 

Le média est le message, disait le théoricien de la communication canadien Marshall McLuhan. Une affirmation qui suppose diverses implications. Par exemple : quand le média change de nature, on assiste également à une redéfinition des contenus. Ainsi qu’à une redéfinition de la relation du média avec son public. Et encore à une redéfinition des liens que les citoyens établissent entre eux, ainsi qu’entre eux et les structures sociopolitiques dans lesquelles ils s’insèrent.

En d’autres termes : l’évolution technologique, économique et sociologique des médias a inévitablement des répercussions sur la conception de l’information et des contenus des médias, et, par conséquent, sur le fonctionnement socioculturel et politique de la vie quotidienne et de la démocratie. Et les six grands moments qui ont marqué l’histoire des médias sont significatifs de cela.

Au-delà du cercle étroit du clergé

Ainsi, au XVe siècle, la « découverte » de la presse typographique va provoquer une multiplication du nombre d’exemplaires d’un document dont les lecteurs pourront disposer, un nombre d’exemplaires bien plus grand, sans comparaison avec ce qui était auparavant la production des copistes. Mais le passage du document manuscrit au document imprimé provoquera également une fixation de la langue écrite. Jusqu’alors, de nombreux copistes introduisaient des modifications dans la manière de formuler stylistiquement un texte ou même d’orthographier un mot de ce texte.

Bien entendu, la multiplication du nombre d’exemplaires d’un document va permettre un élargissement considérable du nombre de lecteurs. Les textes écrits vont ainsi sortir du cercle étroit de ce qui était globalement le monde du clergé. Et les nouveaux textes imprimés touchent désormais le monde de l’enseignement, des écoles et universités naissantes, ainsi que le monde de l’administration publique et celui de la nouvelle bourgeoisie commerçante. Cet élargissement du public lecteur sera toutefois limité aux élites lettrées et ayant un pouvoir d’achat suffisant pour acquérir des publications assez chères, ce qui en faisait des produits de luxe. D’autant plus chères que les tirages étaient limités et, par conséquent, le prix de revient de chaque exemplaire élevé. Et, outre les raisons économiques, la délimitation du lectorat était également due au fait que les contenus des publications étaient aussi alors surtout littéraires, culturels, philosophiques.

L’industrialisation de la presse va s’opérer lentement à partir de la fin du XVIIIe siècle et de manière plus accélérée surtout dans les années 1830-1860. Les innovations techniques – presse à vapeur, composition mécanique, rotative – vont considérablement augmenter le nombre d’exemplaires proposés au public. Cette augmentation des tirages permettra de baisser considérablement le coût de production de chaque exemplaire. L’introduction de la publicité comme troisième recette – en plus des abonnements et des ventes au numéro – fera encore baisser le prix de vente de chaque exemplaire.

Or, ces transformations technologiques et économiques interviennent à un moment de l’histoire où les processus d’urbanisation, d’instruction et de démocratisation des sociétés européennes se déroulent à des rythmes plus ou moins lents ou accélérés, selon les pays, avec l’élargissement considérable de ceux qui ont acquis le droit de vote. Un ensemble de processus qui fera augmenter les besoins d’information indispensable à la souhaitable intégration des individus dans les nouveaux espaces de vie économique, sociale et politique. De ce fait, les contenus deviennent alors avant tout liés à l’actualité immédiate, traitée en termes de plus en plus factuels.

Dès lors, le nombre de lecteurs augmentera considérablement : le journal ne sera plus un produit de luxe uniquement à la portée d’une élite alphabétisée et au pouvoir d’achat élevé. Il devient un produit de consommation courante, auquel a accès un lectorat chaque fois plus populaire, chaque fois plus issu de milieux sociaux défavorisés. Et c’est ainsi que le journal commence à assumer une fonction d’insertion des individus dans la société où ils vivent, dans de nouvelles pratiques économiques, dans de nouveaux types de relations sociales et dans la nouvelle vie politique démocratique.

Vers le monde de la ruralité

Née sur le plan technique avant la Première Guerre mondiale, ce n’est qu’après que la radio fera son entrée dans l’espace public de démocraties généralement jeunes et encore peu solidifiées. Désormais la radio va permettre l’entrée de deux nouveaux types de population dans l’espace public : celles des analphabètes, qui étaient très nombreux, surtout dans les pays de culture catholique et plus particulièrement dans le Sud de l’Europe ; mais aussi tous ceux qui vivaient loin des grands centres et des grandes voies de communication, dans le monde de la ruralité, où les journaux n’arrivaient même pas.

Mais la radio va aussi permettre d’atteindre des auditeurs en dehors des frontières de l’État d’origine, quand la presse écrite était interdite de traverser les frontières par les polices des douanes. Ce qui déclenchera une « guerre des ondes » entre pays belligérants, mais même entre pays non impliqués dans les champs de bataille.

Ajoutons à cela le fait socialement important que la radio va aussi contribuer fortement à une homogénéisation de la langue parlée, en éliminant de nombreux parlers régionaux en termes lexicographiques comme de prononciation. L’entrée en scène de la télévision s’opère avec des aspects semblables à ceux de la radio : née aussi au stade expérimental avant la Seconde Guerre mondiale, elle n’atteint le grand public qu’après celle-ci et surtout à partir des années 1950-1960. Plus que la photographie dans la presse, grâce à des images animées, la télévision va permettre aux téléspectateurs de voir des personnes, des objets, des maisons, des monuments, des paysages… d’autres peuples et d’autres modes de vie. Il est vrai que, avant la télévision, les actualités cinématographiques, nées en 1908, initialement hebdomadaires et ensuite parfois bihebdomadaires, avaient déjà donné à voir tout cela. Mais lesdites actualités cinématographiques passaient uniquement en salles de cinéma et vont finalement disparaître face à la concurrence des journaux télévisés, vus par le public en espaces ouverts, d’abord, ou dans l’intimité des foyers, ensuite.

En termes sociologiques, en effet, la télévision, après une première phase de consommation collective, va, dans un deuxième temps, dans les années 1960-1970, éloigner les spectateurs de la vie en société (dans les cafés, les associations, les clubs…) pour l’isolement d’une consommation limitée à ceux qui vivent dans un même foyer. Et, même plus tard, dans un troisième temps, déjà dans les années 1990- 2000, avec la baisse du coût des récepteurs, vers une consommation individuelle dans sa chambre, son bureau ou sa cuisine…

Mais il convient de signaler un autre effet collatéral : la télévision a amené à la professionnalisation des campagnes politiques, et plus particulièrement des campagnes électorales, ainsi qu’à une (hyper-)personnalisation des campagnes et de la politique en général, les attributs visuels devenant prédominants dans la vie politique. Il est vrai que, dans quelques pays, la radio avait déjà amorcé cette personnalisation de la vie politique et des campagnes électorales, mais à une échelle bien plus modeste, sans comparaison avec celle qu’elle prendra en télévision, un peu partout, dans tous les pays aux pratiques démocratiques ou qui théoriquement prétendent ainsi procéder.

Remarquons cependant que, comme dans le cas de la radio, le nombre de stations de télévision était alors fort limité : d’abord, une seule station, après, dans les années 1960 deux stations, parfois dans les années 1970 trois stations et, comme dans le cas de la radio, ces télévisions étaient presque toujours de service public1. Seuls deux pays disposaient de télévisions publiques et privées : la Grande-Bretagne et la Finlande. Et ce n’est que dans deux petits États que la télévision comme la radio étaient des activités privées, commerciales : le Luxembourg et Monaco.

De l’intégration à la fragmentation sociale

Disons de façon schématique que, jusqu’aux années 1970, les médias dits traditionnels (presse, radio et télévision) ont globalement constitué des instruments d’intégration des individus dans la vie de la cité. Notamment de ceux qui faisaient partie de groupes socioculturellement minoritaires ou qui, immigrés, avaient des origines géographiques différentes. Les amenant à partager une actualité (politique, économique, sociale, culturelle, sportive) globalement commune. Leur proposant des thèmes de conversation globalement communs. Et en leur proposant ces thèmes dans un langage, dans une terminologie, globalement communs.

Divers équipements d’enregistrement et d’émission plus légers et moins chers, tant en radio qu’en télévision, vont être mis à la portée de beaucoup de citoyens et provoquer une prolifération d’émetteurs de ces deux médias à partir des années 1970. Viendront ensuite s’y ajouter des réseaux câblés et des satellites géostationnaires. Et tout cela est apparu dans le contexte d’une vague chaque fois plus forte de néolibéralisme économique et politique et, par conséquent, de la volonté de groupes économiques d’avoir un accès plus facile à la publicité, mais aussi à la propriété des médias audiovisuels.

La prolifération absolument gigantesque des émetteurs qui s’en est suivie a eu deux conséquences. Premièrement, on a assisté à une fragmentation des audiences. Les publics sont devenus chaque fois plus délimités et plus spécifiques, cessant purement et simplement d’entendre et de voir des émissions à caractère généraliste et plus particulièrement des émissions d’information générale. Ils ont commencé à entendre surtout des émissions de nature presque exclusivement musicale en radio et des émissions de cinéma, de sport et de musique, surtout, plus toute une série de thématiques minoritaires, en télévision.

Ils ont donc cessé d’être au courant de ce qui se passe dans la société où ils vivent. Comme ils sont devenus, en termes thématiques et même de langage, difficilement capables de dialogue, de communication avec ceux qui font partie d’autres groupes. D’autre part, deuxième conséquence, les publics venus d’autres contrées de par le monde, ont commencé à consommer les radios et surtout les télévisions provenant des pays d’origine et/ou des milieux socioculturels dont ils sont issus ou auxquels ils ont adhéré. Comme ils se sont mis à avoir accès à des journaux imprimés à distance, avec ces mêmes caractéristiques.

L’affirmation sociale d’Internet à partir de la deuxième moitié des années 1990 (c’est-à-dire il y a un quart de siècle) est venue encore accentuer cette situation de fragmentation sociale et de déconnexion par rapport à la société où l’on réside, travaille et vit au jour le jour. D’autre part, Internet a accentué également la notion d’information en temps réel, et plus exactement d’immédiateté de l’information, de la communication et de l’intervention sociale de chacun : le temps de la prise de recul et de la réflexion a cessé fréquemment d’exister, comme a pratiquement cessé d’exister une quelconque médiation.

Mais Internet a également accentué la notion de dimension planétaire de n’importe quelle information, communication ou intervention, au-delà, donc, de ce qui était habituellement leur dimension locale, régionale ou nationale.À toutes ces nouveautés est venue s’ajouter la possibilité pour tout récepteur de messages de devenir également émetteur de messages, ce qui a amené à l’affirmation d’individualités, hors de toute action collective. Dorénavant il n’y a plus d’espace public commun, mais bien une société en archipel, constituée par une multiplicité d’îles et îlots qui vivent en régime d’autonomie thématique et de langage, en termes d’information comme de communication.

Les journalistes ont cessé d’être la principale source de connaissance des faits d’actualité, de leur mise en perspective, de leur analyse et de la prise de position face à ces faits. Tout citoyen estime désormais avoir le droit de le faire, même si, en ce qui concerne le journalisme, il y a des procédures et des principes à respecter qui définissent une profession et qui ne sont pas à la portée de tout un chacun dépourvu de formation adéquate.

Repenser la démocratie pluraliste

En revanche, la délégation de pouvoirs que les électeurs accordaient aux représentants de la commune, de la municipalité, du pays (c’est-à-dire de la nation) et, par conséquent, aux partis, mais qu’ils accordaient également, comme adhérents de syndicats, aux leaders de ceux-ci, est aujourd’hui mise en question en permanence. Ou plutôt : on assiste à une crise de la représentation. L’effondrement de quelques grandes familles politiques traditionnelles, tout comme l’érosion de grandes organisations syndicales, illustrent bien cette crise. Les citoyens revendiquent désormais le droit de se représenter eux-mêmes, de prendre position sur toute sorte de sujets et d’agir individuellement ou en groupes de dimension variable en permanence.

La politique cesse d’être un processus collectif et devient de plus en plus une agrégation de processus individuels, notamment parce que la sociabilité, la vie en société, cède progressivement le pas à une solitude en réseau, derrière un téléphone portable, une tablette, un écran de télévision ou un écran d’ordinateur. Ce qui fait que, un peu partout en Europe, il y ait une tendance générale à une participation chaque fois moins importante à des élections organisées par les pouvoirs publics, et à un nombre chaque fois plus réduit de militants de partis et de syndicats. Mais aussi à avoir chaque fois plus de nouvelles structures politiques et syndicales qui échappent à l’influence des organisations traditionnelles reconnues légalement et ayant parfois des histoires centenaires. Remarquons ce qui s’est passé ces derniers temps avec la prolifération des listes candidates à des élections nationales ou européennes2, ainsi comme avec la multiplication de syndicats ou les actions du type des « gilets jaunes » en France ou des « convois de la liberté » dans différents pays lors de la pandémie du covid-19.

Ce qu’on appelle les « réseaux sociaux » sont devenus la grande source d’information des gens, le grand réceptacle de la publicité et le grand point de rencontre des citoyens. En faisant perdre la capacité d’intervention aux médias traditionnels progressivement plus fragilisés en termes d’audience, comme de moyens financiers et humains pour pouvoir continuer à assumer ce que, à partir des XVIe-XVIIe s., ont été ses traditionnelles fonctions sociales, clairement renforcées avec l’industrialisation de la presse au XIXe s. : annoncer les faits d’actualité, les mettre en perspective, les analyser, prendre position face aux faits majeurs en termes d’incidences sociales. Et, par conséquent, faire de ceux qui avaient accès à la presse, à la radio et à la télévision des citoyens à part entière, les intégrant dans la vie de la cité, de la polis, dans la vie de la société démocratique.

Internet a provoqué une prolifération de médias, mais aussi une fragmentation sociale et un potentiel d’émancipation individuelle sans égal dans l’histoire, qui nous obligera à repenser le fonctionnement de la démocratie pluraliste et même la conception d’une nouvelle démocratie pluraliste. Cette profonde mutation de notre vie collective prendra du temps, beaucoup de temps, à affirmer ses contours, ses valeurs, la nouvelle identité qui la distinguera de celle d’une ère industrielle qui, différents signes portent à le croire, se trouve en phase terminale. Et dans cette nouvelle société qui semble s’annoncer, les médias (le plus souvent dans leurs versions numériques et en ligne) assumeront très probablement un rôle de poids comme acteurs essentiels.

Le journalisme, au sens fort du terme, devenant alors, plus que jamais, indispensable au bon fonctionnement de la démocratie et à la cohésion de la collectivité humaine dans un État de droit…

(Image de la vignette et dans l’article sous CC BY-NC-ND 2.0 ; photographie d’hommes qui lisent des journaux, prise en juillet 2008 par Ivan Constantin.)

  1. En matière de radio, les dictatures salazariste et franquiste ont constitué des exceptions au plan européen autorisant la cohabitation d’un certain pluralisme des stations publiques et privées. Dans le cas de la France et, dans une moindre mesure, de l’Italie, existaient des « radios périphériques » privées qui émettaient depuis les pays limitrophes, c’est-à-dire de l’extérieur du territoire national.
  2. Lors des élections européennes de mai 2019, 34 listes se sont présentées en France, et pas moins de 17 au Portugal.

José-Manuel NOBRE-CORREIA

José-Manuel Nobre-Correia est professeur émérite d’Information et Communication à l’Université libre de Bruxelles. Il est membre du collectif éditorial de Politique.


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