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Politique Archives N°117
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Droits culturels dans les centres culturels

Morgane DEGRIJSE

Quand on évoque l’importance des droits culturels, on vise en premier lieu ceux des publics. Mais qu’en est-il des droits culturels des travailleur·euses du secteur, et notamment de ceux et celles qui officient dans les centres culturels ? Comment la logique émancipatrice à l’origine des droits culturels peut-elle et doit-elle s’appliquer aussi à celles et à ceux qui les promeuvent ?

Cet article a paru dans le n°117 de Politique (septembre 2021).

À propos des centres culturels, le décret de la Fédération Wallonie-Bruxelles du 21 novembre 2013 stipule que leur action doit «  contribuer à l’exercice du droit à la culture des populations, dans une perspective d’égalité et d’émancipation […] et plus largement, à l’exercice de l’ensemble des droits culturels par tous et pour tous dans le respect de l’ensemble des droits humains ». Leur action « augmente la capacité d’analyse, de débat, d’imagination et d’action des populations d’un territoire, notamment en recourant à des démarches participatives » et « favorise le plaisir des populations de la découverte culturelle par les pratiques qu’ils [les centres culturels] déploient »1. Ce sont là les éléments essentiels de la mise en œuvre d’un exercice plus intense des droits culturels.

Les droits culturels sont des droits humains fondamentaux, tant sous la forme de droits-créances que sous celle de droits-libertés2, individuels et collectifs. C’est-à-dire qu’ils sont inaliénables et doivent bénéficier à tous les êtres humains sans distinction aucune, que celle-ci soit fondée sur la race, le sexe, le genre, la nationalité, l’origine ethnique, la langue, la religion ou toute autre situation. Ce sont des droits universels, indissociables, interdépendants et indivisibles. Tout être humain doit bénéficier de manière égale de ces droits, sans subir aucune discrimination.

Des droits à construire ensemble

Les 118 centres culturels reconnus par la Fédération Wallonie-Bruxelles sont mandatés pour renforcer l’exercice des droits culturels des populations sur leur territoire. Cette vaste mission ne peut, à l’évidence, pas être menée correctement à bien si les droits culturels des travailleur·euses (collaborateur·ices, partenaires, prestataires et autres complices) ne sont pas respectés et affirmés. Idéalement, il s’agit donc plus de s’approprier ces droits culturels, de les revendiquer et de les exercer ensemble – tout en luttant contre les inégalités et en restant lucides quant aux privilèges de certain·es – que de mobiliser ceux d’une partie de la population. Ne pas faire « pour » mais « avec », en tenant compte des ressources et des spécificités de chacun·e. C’est ce que rapporte, par exemple, la directrice du centre culturel de Genappe : « J’ai quand même fait le spectacle, parce que tu ne peux pas décemment dire aux gens de se mouiller et te contenter de les regarder. Ils sont aussi gênés que toi. C’est aussi une question de posture : quand il faut chanter, je chante avec eux. »3

Comment cette injonction se répercute-t-elle en interne, dans le fonctionnement d’un centre culturel ? Avant de tenter de répondre à cette question, il est nécessaire de revenir brièvement sur le contenu de ces fameux droits culturels. Selon le texte du décret, ils comprennent :

  • la liberté artistique, entendue comme la liberté de s’exprimer de manière créative, de diffuser ses créations et de les promouvoir ;
  • le droit au maintien, au développement et à la promotion des patrimoines et des cultures ;
  • l’accès à la culture et à l’information en matière culturelle, entendu comme l’accès notamment économique, physique, géographique, temporel, symbolique ou intellectuel ;
  • la participation à la culture, entendue comme la participation active à la vie culturelle et aux pratiques culturelles ;
  • la liberté du choix de ses appartenances et référents culturels ;
  • le droit de participer à l’élaboration et à la mise en œuvre des politiques et programmes, et à la prise de décisions particulières en matière culturelle4.

Les centres culturels, en tant qu’institutions, sont dans une certaine mesure garants de ces droits. Ils mettent en place de manière pratique les conditions de leur réalisation la plus complète par les populations qui les fréquentent, ce qui se révèle plus complexe pour certains droits que pour d’autres. Cela se traduit, par exemple, par une politique d’accessibilité la plus inclusive possible, à différents niveaux : tarifs préférentiels ou gratuité des activités, horaires adaptés aux différentes catégories sociales (enfants, travailleur·euses, étudiant·es, sans-emploi, retraité·es, etc.), infrastructures adaptées aux personnes à mobilité réduite, toilettes mixtes, médiations culturelles et interculturelles, outils pédagogiques, tissage de liens avec les personnes éloignées, précarisées, isolées, etc.

Cette préoccupation d’égalité et de mixité se répercute dans l’organisation interne de l’institution. Notamment à travers l’exigence de parité entre chambre publique et chambre privée5 dans les instances de gestion du centre culturel, ou à travers la volonté de diversité au sein de son équipe. Outre une parité des genres – qui est encore loin d’être atteinte6 –, cela peut passer aussi par le fait de donner une chance à des personnes peu expérimentées (stagiaires, étudiant·es, « convention premier emploi ») ou venant d’horizons (professionnels, culturels, artistiques) différents.

Une participation « ascendante »

Cependant, la philosophie des droits culturels dépasse de loin cette politique « descendante » d’accès à la culture – ou, en d’autres termes, de démocratisation de la culture. Son centre névralgique se rapproche davantage de la démocratie culturelle – « la culture par tou·tes et pour tou·tes7 » –, qui se base sur la participation et qui considère les publics non plus comme de simples spectateur·ices, mais comme des acteur·ices à part entière de la vie culturelle8. Les personnes sont dès lors envisagées comme des sujets de droit (pensant, agissant, interagissant) et non plus comme des objets (ou des réceptacles passifs). Le référentiel des droits culturels englobe et dépasse ces deux concepts, en les inscrivant dans le domaine juridique en plus des domaines philosophique et politique. Tout le monde est reconnu comme porteur, vecteur et créateur de culture(s)9, sans pour autant – il est important de le préciser – que le rôle des artistes et créateur·ices professionnel·les soit minimisé. Un changement dans ce qu’on pourrait appeler le « jargon socioculturel » témoigne de ce basculement. Il n’est plus pertinent de parler de public(s) – même au pluriel – ou d’usager·ères du centre culturel ; il vaut mieux parler plutôt d’habitant·es, de populations, de personnes.

Une dynamique « ascendante » (de bas en haut) encore plus nette a été mise en place par le décret de 2013. Celui-ci invite les centres culturels à questionner les populations, à l’aide de dispositifs citoyens participatifs, afin de faire émerger des enjeux spécifiques au territoire, en lien avec des enjeux de société plus globaux (mobilité, écologie, féminisme…). Ce processus dit analyse partagée du territoire10 sert à orienter les actions du centre culturel, à construire et donner du sens à sa programmation. Il ne peut se réaliser sans l’adhésion, la réflexion et la participation de l’équipe, au même titre que celle des populations. Les citoyen·nes et les travailleur·euses – invité·es à rejoindre les instances de consultation des centres culturels au même titre que les associations locales et les représentant·es politiques – sont ainsi (re)placé·es au centre des réflexions, des processus de décision et d’évaluation. C’est une dynamique qui commence au sein même du centre culturel, car un débat public, une prise de parole citoyenne, une émancipation des habitant·es ne peuvent pas être enclenchés par une institution fermée, autoritaire, au risque de frôler le paradoxe. On ne peut promouvoir les droits et libertés d’autres personnes en n’ayant soi-même pas voix au chapitre dans les décisions ou en y ayant peu de voix. Cela risque de provoquer une importante dissonance cognitive, qui peut entraîner un mal-être et d’autres dysfonctionnements bien connus dans le champ du travail, qu’il soit en entreprise ou dans le monde associatif.

Les centres culturels se sont emparés chacun à leur manière du référentiel des droits culturels, avec des résistances plus ou moins importantes. En effet, la boucle procédurale imposée par le décret de 2013 et la mise en place de l’analyse partagée du territoire ont été globalement perçues comme un surplus de travail pour les équipes des centres, déjà sous tension. Travailler dans l’esprit des droits culturels implique d’autres habitudes et d’autres méthodes (souvent participatives), qui demandent parfois plus de temps et d’énergie mais qui réinsufflent du sens, de l’humain, de la légitimité. Le virage n’a pas été facile à négocier pour ce secteur, dans lequel le turnover est déjà important (avec son lot de dépressions et de burnout), où l’emploi à temps partiel ou sur la base de contrats instables (« article 60 », intérim, ACS, APE, etc.) est monnaie courante et où les directions trouvent difficilement des successeurs.

Les droits culturels : un outil collectif ?

Certains se sont cependant rapidement approprié les droits culturels comme un outil de gestion interne, valorisant et fédérateur pour les équipes. Comme le dit Fabienne Voisin, directrice de l’Orchestre national d’Île-de-France : « La première résultante des droits culturels a été tout simplement un outil de management extrêmement puissant pour tout ce qui a trait au participatif, à l’échange d’idées et pour atteindre au mieux, et d’une façon beaucoup plus à l’écoute de l’autre, la mission même de l’orchestre, qui se trouve être d’intérêt général. »11 Au centre culturel Jacques Franck, dans la commune bruxelloise de Saint-Gilles, l’équipe s’en sert pour sélectionner les projets les plus pertinents en termes de sens et de légitimité au regard des enjeux de territoire. Les actions identifiées comme trop éloignées de la philosophie générale de l’institution sont repensées, voire abandonnées. Cette manière de procéder décharge l’équipe, mentalement et concrètement, tout en améliorant les conditions de travail et en les rendant plus dignes. Cela collectivise et légitime la décision, qui n’est plus entre les seules mains de la directrice ou des responsables de projets. Le référentiel des droits culturels contribue dans ce cas à alléger la pression pesant sur l’équipe.

Faire passer des actions au filtre des droits culturels et des enjeux du territoire permet de vérifier leur justesse, ainsi que la cohérence entre le fond (les objectifs) et la forme (la réalisation). Cette analyse peut se révéler tout aussi pertinente lorsqu’elle est appliquée en interne : elle s’avère un bon outil introspectif pour interroger les pratiques professionnelles et le fonctionnement démocratique de l’institution. Dans un environnement de travail où il est facile de se laisser absorber par le « faire » (la « tête dans le guidon »), s’aménager un espace-temps de réflexion et de mise en perspective se révèle toujours bénéfique. S’interroger sur la place, la fonction, les responsabilités collectives et individuelles de chacun·e au sein de l’équipe, mais également sur celles des instances comme le conseil d’administration ou le conseil d’orientation, cela permet de (re)mobiliser, de (re)dynamiser les groupes. Cette autoévaluation continue permet de rendre perceptibles des aspects du travail dont tout le monde n’a pas forcément conscience, de réinvestir certaines personnes, de renouveler l’implication personnelle dans une dynamique collective12. L’Entrela’, centre culturel de la commune bruxelloise d’Evere, a par exemple utilisé les droits culturels comme référence pour se doter d’une philosophie commune qui remembre ses nombreux pôles d’action (centre d’expression et de créativité, cohésion sociale, extrascolaire, espace public numérique, éducation permanente). Le centre everois les a conçus comme un véritable outil de travail transdisciplinaire, pour renforcer les liens entre ses travailleur·euses – d’autant plus engagé·es dans les projets – mais aussi avec ses partenaires.

L’attention au respect des droits culturels légitime des actions culturelles aux yeux de l’équipe, des instances et des populations (qui se sentent écoutées, respectées, incluses), mais elle peut également constituer un argument de poids auprès des pouvoirs qui attribuent les subventions. Elle permet de pousser des portes qui, autrement, seraient restées fermées. Le décret fait force de loi, ce qui peut influencer les négociations et justifier des dépenses plus importantes en termes de sens et d’impacts personnels, même au détriment de l’équilibre financier. Le projet Murmuziek – ateliers de création musicale en prison –, porté par le centre Jacques Franck, en est un bon exemple. À première vue, on pourrait se demander si l’action d’un centre culturel est légitime en prison, par comparaison avec celle d’une structure sociale d’aide aux détenu·es, par exemple. Or, fondamentalement, cela a du sens d’agir justement à cet endroit où les personnes sont privées de leurs droits culturels. Le centre culturel utilise ses outils culturels et artistiques pour se mettre au service des populations, partout où il le peut. Il ne s’agit pas ici de mener un travail social, mais de concevoir et de réaliser de A à Z un projet musical avec des détenus, encadrés par des artistes professionnel·les. En termes de respect des identités et communautés culturelles, de liberté d’expression, de valorisation, d’émancipation, d’estime de soi, de créativité, de participation à la vie culturelle, de plaisir et de découvertes, on est en plein dans le mille des objectifs !

Œuvrer à un exercice plus intense des droits culturels de la population semble se répercuter presque nécessairement dans l’organisation du travail, pour y insuffler du sens commun et éventuellement améliorer son confort en facilitant des choix stratégiques. La crise sanitaire actuelle, avec la fermeture des lieux culturels, non seulement prive les populations d’une large partie de la culture, mais prive aussi les travailleur·euses du champ culturel – y compris des centres culturels – du sens de leur travail, à savoir le contact avec les gens. Il est ici question des dimensions culturelles du droit fondamental au travail. Il est d’ailleurs assez significatif qu’une des actions du mouvement StillStanding for Culture se soit articulée avec les manifestations du 1er mai, à l’occasion de la fête du Travail.

(Image de la vignette et dans l’article sous CC-BY-SA 2.0 ; photographie du Centre culturel de Bernay (France), prise en 2014 par Stanze.)

  1. Décret du 21 novembre 2013 de la Fédération Wallonie-Bruxelles relatif aux centres culturels, article 2.
  2. Les droits-libertés peuvent être résumés par les « droits de… » (s’exprimer dans sa propre langue par exemple) tandis que les droits-créances sont plutôt des « droits à… » (la santé, un logement décent, etc.) Ces derniers supposent une plus grande intervention et une plus grande responsabilité de l’État.
  3. Entretien réalisé dans le cadre d’une recherche participative sur les manières d’observer l’exercice des droits culturels, mise en place par la Plateforme d’observation des droits culturels avec les centres culturels.
  4. Décret du 21 novembre 2013, article 1er.
  5. L’assemblée générale d’un centre culturel se compose paritairement d’une chambre publique, qui regroupe les représentant·es des pouvoirs locaux (communaux, provinciaux, Cocof), et d’une chambre privée qui regroupe ceux/celles du monde associatif et culturel. Le conseil d’administration est composé à égalité de membres des deux chambres. (NDLR)
  6. Le secteur culturel emploie une majorité de femmes, mais celles-ci continuent à être sous-représentées dans les lieux de décision. Voir à ce propos la campagne de sensibilisation « Parité des Femmes et des Hommes dans le secteur culturel » de l’ACC en 2020.
  7. Selon la célèbre formule de son porte-parole belge, Marcel Hicter.
  8. Pour un retour sur l’historique de ces deux notions, voir C. Romainville, « Les dissonances entre démocratisation et démocratie culturelle dans le droit des centres culturels », Droit et société, 2016/1 (n° 92), p. 53-73.
  9. Au sens donné par l’Unesco : « La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. » (Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles, 1982).
  10. Pour un développement plus détaillé du processus d’analyse partagée, voir O. Van Hee, « Analyse partagée du territoire : cette fois le législateur a fait fort ! », Journal de Culture & Démocratie, 2015 (n°40), p. 10-11.
  11. F. Voisin, « L’excellence est un art : enquête-action menée par l’Orchestre national d’Île-de-France et l’Opéra de Rouen commandée par Les Forces musicales », in Faire vivre les droits culturels – Les institutions artistiques face aux droits culturels : difficultés, défis, opportunités, Culture & Démocratie, 2020, p. 64.
  12. La démarche Paideia (analyse de pratiques professionnelles à l’aune des droits culturels) du réseau Culture 21 a largement fait ses preuves à ce sujet. Voir par exemple le rapport « L’excellence est un art ».

Morgane DEGRIJSE

Chargée de projet chez Culture & Démocratie et responsable de la Plateforme d’observation des droits culturels.


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