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Fifa : passe décisive pour les régimes autoritaires

Illustration ©Simpacid pour Politique
Illustration ©Simpacid pour Politique

Derrière l’image d’une simple instance sportive, la Fifa est, depuis longtemps, bien plus que le grand ordonnateur du football mondial. Elle a toujours entretenu des liens étroits avec les sphères du pouvoir, au point d’avoir souvent fermé les yeux sur des régimes autoritaires lorsque ses intérêts l’exigeaient.

La Fédération internationale de football association (Fifa) est fondée à Paris en mai 1904 par sept fédérations européennes. C’est Jules Rimet, président à partir de 1921 pendant trente-trois ans, qui lui donne son envergure mondiale. Catholique convaincu, il voit dans le football un vecteur de cohésion sociale et de rapprochement entre les peuples. C’est dans cet esprit humaniste qu’il crée la Coupe du monde en 1928 et l’inaugure en 1930 en Uruguay.

Après l’utopie, les premiers renoncements

Après six années d’existence, le tour nant a lieu lors de la seconde Coupe du monde, en 1934. Celle-ci se déroule dans l’Italie fasciste de Benito Mussolini, et le tournoi évolue en instrument politique.

La Fifa accepte en pleine conscience d’offrir à Mussolini une vitrine mondiale. « Le but ultime de la manifestation sera de montrer à l’univers ce qu’est l’idéal fasciste du sport dont l’unique inspirateur est le Duce », clame, dès la cérémonie d’ouverture, Giorgio Vaccaro, président de la Fédération italienne de football.

« L’Italie doit frapper fort et faire tomber l’adversaire. Bonne chance pour demain. Gagnez ou vous êtes morts ! » leur écrit le Duce à la veille de la finale.

Mussolini a compris la valeur de la compétition, qui sera rebaptisée officieusement la « Coppa del Duce ». Les arbitres subissent des pressions, l’équipe italienne évolue sous le regard omniprésent du régime et ses adversaires sont intimidés. Les joueurs de la Squadra Azzura (qui jouent, pour le coup, avec des maillots noirs) savent ce que la défaite implique. « L’Italie doit frapper fort et faire tomber l’adversaire. Bonne chance pour demain. Gagnez ou vous êtes morts ! » leur écrit le Duce à la veille de la finale. L’Italie gagne, Mussolini triomphe et la Fifa se tait.

En mars 1938, l’Allemagne nazie annexe l’Autriche et l’instance reste tout aussi muette. Trois mois plus tard, elle participe à la Coupe du monde en France en incorporant cyniquement des joueurs autrichiens, dont l’équipe nationale a été dissoute. La neutralité absolue dont se réclamait Rimet est devenue une complaisance coupable.

Havelange et les dictatures latino-américaines

En 1974, l’élection du Brésilien João Havelange à la présidence de la Fifa marque un tournant décisif : le football mondial bascule à la fois dans l’ère du business globalisé (portée par l’explo sion des droits télévisés et du sponso ring) et dans celle d’une corruption de venue systémique. Il sera le moteur de cette double évolution.

En 1976, les militaires de Videla prennent le pouvoir à Buenos Aires et instaurent une dictature féroce, qui réprime sans relâche toute forme de contestation (syndicats, partis de gauche, journalistes…). L’organisation de la Coupe du monde 1978 avait été attribuée à l’Argentine avant le coup d’État militaire. Malgré l’instauration de la junte, Havelange et la Fifa main tiennent sans broncher leur décision.

En Argentine, en 1976, les prisonniers politiques enfermés entendent les cris du stade en même temps que les cris de leurs camarades suppliciés.

Ce que les caméras ne montreront pas, c’est ce qui se passe à portée de chants de supporters du stade de River Plate (un des deux stades de la capitale argentine). L’ESMA (l’école de mécanique de la Marine) est le plus grand centre de torture et de détention clandestine du pays. Quelques 4 700 personnes y seront détenues pendant les huit années que durera la dictature. Les prisonniers politiques enfermés dans les geôles entendent les cris du stade en même temps que les cris de leurs camarades suppliciés. La dicta ture de Videla utilise le football comme écran de fumée et s’achète une respectabilité internationale avec la complicité, une fois de plus, de la Fifa.

Le rideau de la Coupe du monde s’abaisse sur une victoire, hautement contestable sur le plan sportif, du pays organisateur. Ni la Fifa ni les représentants des pays participants ne formuleront, pendant la durée du tournoi, la moindre critique de la dictature et resteront, par leurs silences, les complices d’un régime qui aura tué ou « fait disparaître » plus de 30 000 personnes.

2018 : la « Coppa di Poutine »

Quatre-vingt-huit ans après Rome, l’histoire se répète. La Russie se voit attribuer la Coupe du monde 2018 dans des conditions entachées de forts soupçons de corruption, et malgré un contexte politique que personne ne peut feindre d’ignorer. Depuis 2014, la Russie de Poutine a annexé la Crimée et envahi le Donbass dans une guerre larvée qui a, à ce moment, déjà fait des milliers de morts. Les lois liberticides se multiplient dans le pays, ciblant les homo sexuels, les femmes, les migrants, les journalistes, les syndicats, les artistes. Peu importe cela, Poutine tient son brevet de respectabilité planétaire.

À Moscou, pendant 4 semaines, on entendra plus parler des embouteillages autour des stades que de dictature.

La situation en Ukraine et l’état des droits humains en Russie n’entraînent aucune réponse de la Fifa. Tout le monde (en ce compris le gratin politique, économique et médiatique belge) se rend à Moscou pour un tournoi « remarquablement organisé » malgré quelques couacs logistiques. Pendant quatre semaines, on entendra plus parler des embouteillages autour des stades que de dictature. Tout se déroule dans une atmosphère festive, bien orchestrée sous les sourires diplomatiques de Gianni Infantino, le président de la Fifa, et des dirigeants politiques des pays participants, qui posent dans les tribunes aux côtés de Poutine.

Qatar 2022 : le jeu de dupes du soft power

La Coupe du monde 2022, attribuée au Qatar en 2010 dans des circonstances tout aussi problématiques, n’est pas en reste. Peu importe que le Qatar utilise le football comme outil de soft power pour masquer un régime où les droits des travailleurs et travailleuses migrant·es sont inexistants, où l’homosexualité est criminellement réprimée et où la liber té de presse est quasi nulle.

Les organisations de défense des droits humains (Human Rights Watch, Amnesty International) documentent des milliers de décès parmi les ouvriers — majoritairement originaires d’Asie du Sud et du Sud-Est — qui ont construit les stades. Leurs familles ne seront jamais indemnisées malgré la création, par la Fifa, d’un très hypocrite « Fonds d’héritage » chargé de verser 50 millions de dollars à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

Les organisations de défense des droits humains documentent des milliers de décès parmi les ouvriers qui ont coustruit les stades au Qatar pour la Coupe de 2022.

Gianni Infantino déclare, la veille du coup d’envoi, se sentir « gay, migrant, travailleur » pour balayer les critiques, et qualifie les interpellations européennes d’« hypocrisie ». Rideau.

Infantino et Trump : la Fifa se réinvente en bureau de communication autocratique

Infantino incarne à lui tout seul le naufrage moral du foot mondial. Arrivé à la tête de la Fifa en 2016 en promettant de rétablir la bonne gouvernance après la corruption endémique instituée par ses prédécesseurs, il a, en réalité, amplifié toutes ses dérives.

Alors que l’attribution de la Coupe du monde aux États-Unis avait été marquée, en 2018, par des menaces trumpiennes à l’égard de ceux qui ne voteraient pas en faveur de son pays, dans le silence complice de la Fifa, l’épisode le plus révélateur survient en décembre 2025. Lors du tirage au sort des groupes qui s’affronteront lors de la Coupe du monde 2026 (organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique), Infantino remet à Donald Trump le premier « Prix de la paix Fifa » en le justifiant par le rôle « déterminant » joué par Trump dans le sauvetage de vies lors de conflits, notamment à Gaza.

La perte de sens est totale. La Fifa, fondée avec l’idéal humaniste de rassembler les peuples par le sport, décerne un prix de la paix à Trump, dans le contexte de ses politiques migratoires les plus brutales et de ses violations répétées du droit international.

Une institution structurellement complice

La logique qui relie ces épisodes n’est pas fortuite, elle est institutionnelle. La Fifa tire ses revenus des droits télévisés et des sponsors. Elle a besoin de pays organisateurs disposant de ressources financières massives (issues de l’industrie fossile dans le cas des 2 derniers pays organisateurs) et d’une volonté politique sans faille. Or, les régimes autoritaires offrent précisément cela : des stades construits en temps record, une population mobilisable et une absence d’opposition susceptible de perturber le spectacle.

La « neutralité politique » de la Fifa n’est pas une posture naïve, mais la façade d’une doctrine fonctionnelle qui permet à l’institution de coopérer avec n’importe quel régime sans avoir à en assumer la responsabilité morale. De Mussolini à Videla, de Poutine à l’émir du Qatar, de Trump à Mohammed Ben Salman (le prince héritier d’Arabie Saoudite, dont le royaume est candidat pour 2034), la FIFA applique toujours le même principe : l’argent et le pouvoir d’abord, et tant pis pour les droits humains…

Le football, lui, continuera d’être aimé au-delà du raisonnable. C’est ce qui en fait le charme, mais c’est aussi ce qui rend ses dérives si complexes à dénoncer. La Fifa, quant à elle, a toujours su choisir son camp, et ce n’est pas celui de la démocratie.