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L’antiracisme « à la flamande » sous pression

Crédit : Levl
Crédit : Levl

Les appels de la N-VA à retirer l’incitation à la haine raciale de la loi antiracisme1 s’inscrivent dans une offensive au long cours contre la protection des minorités en Flandre, pourtant pas la région la plus à la traîne en la matière.

« Seriez-vous plus attentif à votre smartphone si des femmes d’apparence flamande vous demandaient leur chemin, ou des femmes roms ? » Cette question rhétorique compte parmi les multiples propos racistes proférés par le militant d’extrême droite Dries Van Langenhove lors d’une conférence à Louvain en février 2024 consacrée… à l’agriculture. L’ensemble de ces déclarations lui valut d’être condamné le 26 mai dernier à 4 000 euros d’amende pour incitation à la haine et à la violence. Une décision logique pour une harangue vantant, par exemple, la supériorité des « Flamands blancs » sur les « Africains noirs », mais pas pour la N-VA.

Estimant que ce jugement bafoue la liberté d’expression, le parti qui prône de longue date la fin de l’infraction à l’incitation à la haine s’est livré à un tir de barrage contre la loi antiracisme. Le 28 mai, le Premier ministre, Bart De Wever, est allé jusqu’à appeler « à titre personnel » à la réévaluation du texte, tout en se déclarant favorable à son objectif.

Le prétexte de la liberté d’expression

Vouée à l’échec2, la proposition n’a toutefois pas manqué de faire bondir le secteur de l’antiracisme. « La déshumanisation par le langage précède les actes », rappelle dans De Morgen Kathleen Van Den Daele, directrice de LEVL (ex-Minderhedenforum3). Contactée, elle dit percevoir dans ce feu nourri une remise en cause du fondement même de la loi. « On ne peut pas à la fois se dire attaché aux objectifs de la législation antiraciste, et vouloir mettre fin à l’interdiction de l’incitation à la haine raciale, qui est sa pierre angulaire ! » explique-t-elle, notant qu’une évaluation de la loi a déjà eu lieu en 2022, et qu’elle concluait justement à son défaut d’effectivité.

« Les conditions pour être inquiété par la loi antiraciste sont en réalité extrêmement strictes », complète Thomas Peeters, de l’ASBL Orbit. Il ajoute : « On aimerait aussi que l’on pense à l’impact des discours de haine sur la liberté d’expression et le quotidien de celles et ceux qui subissent le racisme. »

Un modèle interculturel progressiste

Il faut dire que ce ballon d’essai apparaît dans une atmosphère déjà lourde pour une certaine vision flamande de l’émancipation des minorités issues de l’immigration. Loin de l’« universalisme à la française » refusant à celles-ci toute existence politique, la Flandre a longtemps opté pour la reconnaissance du multiculturalisme. Ce parti-pris s’est traduit par un soutien actif à l’auto-organisation des personnes racisées et, surtout, par une volonté de les impliquer dans les décisions les concernant4. En 2002, la création du Minderhedenforum, en tant qu’interlocuteur du gouvernement flamand pour les droits fondamentaux des minorités ethnoculturelles, a institutionnalisé ce choix. Significativement, la structure, qui présente la particularité de n’employer pratiquement que des non-Blancs, ne dispose pas d’équivalents au sud du pays. « La Belgique francophone a tendance à se reposer sur ses lauriers en matière d’antiracisme. Mais sur des sujets tels que le port du foulard dans l’administration, les tests de situations antidiscrimination ou, jusqu’en 2018, les plans diversité, la Flandre a longtemps bénéficié d’une longueur d’avance, même si tout est loin d’être parfait », juge Thomas Peeters.

Bien entendu, cette approche ouverte contraste avec la vision de la N-VA, « assimilationiste » et imperméable à toute reconnaissance du racisme structurel. Ce contre-modèle progressiste est par conséquent devenu une cible idéale pour le parti du Premier ministre, dans un contexte de concurrence acharnée avec le Vlaams Belang. La passivité des autres partis de gouvernement face à l’extrême droite, voire la porosité à ses idées, fera le reste5.

Reculs perceptibles

De fait, les signes de rupture sont manifestes : retrait du statut d’organisation représentative au Minderhedenforum en 2019 ; tentative avortée en 2023 de réviser le décret socioculturel pour refuser les subsides aux « organisations ségrégatives » (entendre : « communautaristes »)6 ; départ la même année de la Région flamande de la structure interfédérale de lutte contre les discriminations (Unia), et création du VMRI7, dont les avis ne sont pas contraignants… « Les organisations antiracistes et issues de l’immigration sont également touchées par le renforcement du contrôle politique et les coupes budgétaires qui affectent l’ensemble du secteur associatif », ajoute Kathleen Van Den Daele, étude de la KU Leuven à l’appui.

L’antiracisme institutionnalisé « à la flamande » aurait-il donc vécu ? « Il faut distinguer la rhétorique politique des vraies attaques structurelles à travers la législation, même si celles-ci progressent pas à pas », nuance Kathleen Van Den Daele. Confiante dans la solidité du mouvement, elle s’attend à ce que les offensives se poursuivent : « Plus un certain groupe dominé s’émancipe, plus il devient une menace pour l’ordre dominant. »